I. Confessions, livre Ier
aux portes, une troisième fois, il résolut de ne plus retourner chez Ducommun '.
Décidément les fils d'Isaac Rousseau ne pouvaient pas s'habituer aux coups. L'aîné, pour échapper à ceux de son père, avait quitté sa famille et son pays, et peut-être, faute d'avoir rencontré quelque cœur compatissant, se mourait-il alors, malheureux et ignoré, dans quelque régiment étranger. Lu cadet fuyait à son tour pour éviter les brutalités d'un maître, justement irrité d'ailleurs. Au lieu d'aller implorer son père à Nyon et de le supplier de rompre son contrat, ce à quoi, il faut bien le dire, Isaac n'eût sans doute pas consenti, il quittait Genève et ses parents 2.
Nous nous sommes arrêté quelque temps sur ces jeunes années de Jean-Jacques; nous avons signalé les nombreuses inexactitudes de ses récits, nous avons montré sa famille sous son véritable jour, non certes pour le rapetisser; mais pour constater qu'en Suisse comme en
1. Cet événement eut lieu le dimanche li mars 172S (E. Ritter, Jean-Jacques et le Pays romand, p. 29).
2. Le départ de l'apprenti, au moment surtout où son travail devenait rémunérateur pour le patron, soumettait le père à des dommages-intérêts, et il dut en payer en effet à Ducommun.
Savoie, les actes authentiques démentent souvent ce qu*il avance, et, surtout, afin de mieux connaître quelle devait être sa situation morale lorsqu'il abandonna son pays et en quoi pouvait consister ce bagage scientifique et littéraire dont il se vante dans les Confessions, avec plus d'orgueil que de vérité.
M. Ritter, rappelant ces paroles de Sainte- Beuve : Ce ?ï est pas une petite avance pour la vertu que d'être sorti de la race des justes, ajoute : « Malheureusement, notre Jean-Jacques a des origines un peu troubles et limoneuses *. »
Après avoir rôdé dans les environs de Genève, Rousseau alla frapper au presbytère catholique de Gonfignon. « Je ne songeais point, dit-il, à changer de religion, et bien loin de me familiariser si vite avec cette idée, je ne l'envisageais qu'avec une horreur qui devait l'écarter de moi pour longtemps. » S'il en était ainsi, pourquoi alla-t-il justement là où il ne fallait pas aller, pourquoi se rendit-il à Annecy précisément chez une convertie, et pourquoi, trois jours après, accepta-t-il d'aller à Turin