Confessions, lre partie, livre III
le renvoyer à madame de Warens. Au séminaire il ne s'était occupé que de musique, elle songea naturellement à en faire un musicien :
Maman me plaça chez un Parisien qui venait la voir souvent. M. Le Maître, maître de musique de la cathédrale.
En réalité, ce Parisien se nommait « Jacques- Louis Nicoloz ». Il était arrivé à Annecy la même année que madame de Warens. On le désignait ordinairement par sa qualité, et c'est ce qui a trompé Rousseau; il avait alors vingthuit ans et n'était pas marié l. Jean-Jacques demeura six mois en pension chez lui, d'octobre 1729 à avril 1730. Étant resté au séminaire, de Pâques au mois d'août 1729, il n'a, en définitive, passé que fort peu de temps dans la maison même de madame de Warens à Annecy. Cependant, en septembre, il habitait encore la « demeure chérie » lorsque eut lieu l'incendie du four des Cordeliers qui faillit s'y communiquer. A cette époque, il crut que le feu avait été détourné par l'intercession de M. de Bernex. Sept ou huit ans plus tard, et non
i. Archives municipales d 'Annecy.
deux, comme il l'a écrit, Rousseau donna au Père Boudet, une attestation de ce miracle \
En février 1730, un soir qu'il faisait bien froid, comme nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la porte de la rue, Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre, et l'aventurier « Tenture de Villeneuve » se présente.
Tous, c'est la maîtrise de la cathédrale : le maître, d'abord; les jeunes Joseph Carrier et Jacques Berchet, âgés de neuf ans et de onze ans; Aymé Verdel et Jacques Demonthé, âgés de seize ans; François Gâche, dix-sept ans, et Jean-Jacques, qui en a bientôt dix-huit 2. Rousseau fut séduit par la faconde de Venture, qui plut moins à madame de Warens. « Elle consentit à ce qu'on le lui amenât, mais l'entrevue
1. Monseigneur de Bernex ne mourut pas en 1731, connue Rousseau l'a supposé, mais le 23 avril 1734, et Fréron n'eut pas de peine à « déterrer le certificat » puisque le P. Boudet l'avait transcrit dans la Vie de monseigneur de Roxsillon de Bernex, imprimée à Paris en 1751. Rousseau a placé la rédaction de son certificat en 1731 afin qu'on trouvât la chose moins étrange, mais l'on verra qu'en 1739 et même en 1740, son amitié avec les ecclésiastiques était aussi vive qu'en 1729 et que son catholicisme était encore intact.
2. Recensement de 1726. .Tean-Jacques avait probablement remplacé un clerc tonsuré nommé Chrétien, qui faisait partie de la maîtrise en 1726, mais qui aurait eu vingt et un ans en 1730 et qui par conséquent avait dû la quitter depuis quelque temps.
ne réussit pas du tout. Il lo trouva précieuse; elle le trouva libertin. » Alors déjà la dame aimait la discrétion. Se souvenant du mot du roi à Évian, elle s'appliquait à ne plus faire de bruit '. En ce moment, d'ailleurs, elle et d'Aubonne étaient occupés d'une grande combinaison.
Des renseignements nombreux et de source officielle 2 nous permettront d'indiquer quelles entreprises ce personnage était venu préparer à Annecy avec madame de Warens et ce qu'ils allèrent faire ensemble à Paris.
Paul-Bernard d'Aubonne, bourgeois de Nyon, avait épousé Louise de Tavel, sœur, semble-t-il, d'Étienne-Sigismond de Tavel que Rousseau, peut-être gratuitement, donne pour premier amant à madame de Warens. Il avait d'abord servi dans la garde suisse du roi de Prusse; il la quitta en 1713 et devint plus tard colonel de milices bernoises. Il était en outre châtelain de Morges lorsque, en 1724. il
1. En s'apercevant du bruit que faisait la fui le de madame de Warens qui était venue se jeter aux pieds de M. de Bernex, à Evian, Victor-Amédée aurait dit : « M. l'évêque, vos conquêtes sont bien bruyantes » [Vie de monseigneur de Bernex).
i. Madama di Warens, loe. cit., p. 38a et suiv., et Archives plémontaises.
revendiqua la noble bourgeoisie de cette ville. Les magistrats consulaires combattirent sa demande, et non contents de l'avoir fait rejeter par LL. EE. de Berne \ ils intentèrent à M. d'Aubonne de nombreux procès. C'est du moins ce qu'il affirme dans un mémoire qu'il envoya à Berne en 1724, Il y attribue le mauvais vouloir dont il est l'objet à ce que la ville de Morges tâche '< d'éloigner de sa bourgeoisie ceux de son caractère, soit uniquement parce son caractère les choque, soit que sa sévérité dans le bon ordre les embarrasse - ».
Froissé dans son orgueil, lésé dans ses intérêts, d'Aubonne conçut le projet de se venger. En 1729, quand il arriva à Annecy, il avait au moins quarante-quatre ans, car son fils aîné était né en 1709. Il revenait alors de Paris où il avait présenté au cardinal de Fleury un plan de loterie qui n'avait pas été
1. Le pays de Vaud était alors sous la souveraineté du canton de Berne.
2. Mémoire instructif pour noble Paul-Bernard d'Aubonne, contre messieurs de la Ville et conseil de Morges. M. d'Aubonne avait trois fils : Paul, né en 1709, qui avait pris du service en France, où il devint maréchal de camp: David- Louis, qui fut général-major en Hollande, et Etienne, capitaine dans le même pays (Communication de M. A. de Montet).
goûté et qu'il voulait proposer à la cour de Turin. Rousseau raconte que l'aventurier devint amoureux de madame Gorvesi, femme de l'intendant d'Annecy l, ce que le mari s'avisa de trouver mauvais; d'où la conséquence que M. d'Aubonne dut quitter la ville.
M. Corvesi était un vilain homme noir comme une taupe, fripon comme une chouette, et qui, à force de vexations, finit par se faire chasser luimême... M. d'Aubonne se vengea par une comédie, il envoya cette pièce à madame de Warens, qui me la fit voir.
Rousseau raconte que cette comédie lui donna l'idée d'en faire une à son tour, mais qu'il ne la composa qu'à Chambéry. Ce fut l'Amant de lui-même (ou Narcisse) « J'ai dit dans la préface de cette pièce que je l'avais écrite à dixhuit ans, j'ai menti de quelques années. »
Nous craignons bien qu'il n'ait aussi menti pour M. Corvesi. Il est en effet bien douteux que M. d'Aubonne eût été assez imprudent
1. Lazare Corvesi, intendant de justice, police et finances, vice-conservateur des fermes et gabelles pour Sa Majesté en la province de Genevois et bailliage de Ternier. En 1126, et pour montrer sa reconnaissance des services qu'il lui avait rendus, la ville d'Annecy lui avait envoyé des lettres de bourgeoisie.
pour se mettre mal avec un fonctionnaire influent et dont la protection, ou tout au moins le concours, lui était nécessaire dans l'entreprise qu'il méditait. Madame Gorvesi, Apolline- Catherine Guilloty, était accouchée d'un fils le 16 avril 1729 '. L'été suivant, elle devait être toute aux soins et aux joies de la maternité; puis, si d'Aubonne quitta Annecy, il y revint bientôt, car nous allons l'y retrouver au printemps de 1730.
A cette époque, Nicoloz, soit « le Maître » eut une discussion plus vive que d'habitude avec M. de Vidomne, chantre du chapitre 2, et les autres chanoines de la cathédrale. Pour leur jouer un mauvais tour, il résolut de partir sans crier gare et en emportant toute la musique de la chapelle, à la veille même des solennités de Pâques. Il alla consulter madame de Warens. Elle essaya de le dissuader, puis l'aida à exécuter sa fuite et à emporter la musique.
Elle me fit venir, m'ordonna de suivre M. Le Maître au moins jusqu'à Lyon et de m'attacher à lui aussi longtemps qu'il aurait besoin de moi.