Correspondance de Jean-Jacques Rousseau, t. Ier (XVII des
Œuvres complètes). Paris. 1824. Lettre II. p. 1. Vers le 20 décembre 1730, madame de Warens écrivit à la reine Polixène
vraisemblablement de Tété de 1731. En juillet, elle put profiter de la présence dans cette ville des deux rois Victor-Amédée et Charles- Emmanuel III pour se montrer de nouveau et obtenir du fils la continuation des bienfaits du père. Elle n'oublia pas certainement d'aller faire visite au contrôleur général des finances.
Victor- AméChapel \ comte de Saint-Laurent, possédait à Chambéry et dans le centre de la ville une maison où madame de Warens dut aller le voir souvent. Ce fut alors qu'eut lieu ce trait d'habileté dont Rousseau la félicite
cette lettre publiée par M. Th. Dufour, qui n'en a pas reproduit l'orthographe :
Madame, Je supplie très humblement Votre Majesté dans ces saintes fêtes, de vouloir agréer les vœux et les prières que j'adresse chaque jour au Ciel pour sa précieuse conservation, pour toutes ses prospérités et celles de son illustre maison royale. En implorant la puissante protection de Votre Majesté j'ai l'honneur de l'assurer de la parfaite soumission et du plus profond respect, avec lequel, j'ai l'honneur d'être, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante :
De Warens de La Tour.
(Revue savoisienne, 1878, p. 71, 72.)
1. Il devint premier secrétaire d'État, le 13 février 1742 et ministre d'État le 19 mars 1750 (Galli, Cariche del Piemonte, III, p. 57). François Chapel, comte de Rochefort, vicomte de Maurienne, frère, ou cousin, de Victor-Amé Chapel, avait aussi une maison à Chambéry, au faubourg de Nezin; il y mourut le 19 juin 1760. Il était marié à Anne-Sophie Cœsard (Registre des décès de la par. de Lémenc).
{Confessions, livre V), et qui lui réussit mieux qu'un voyage à Turin. Elle loua la maison du contrôleur général et s'y établit.
Jean-Jacques a fort bien dépeint ce logis :
Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage, un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu de jour, peu d'espace; mais j'étais chez elle, auprès d'elle! •
Après l'aventure de l'archimandrite, Rousseau était entré au service de l'ambassadeur de France à Berne, M. de Bonac, qui l'envoya à Paris chez M. Godard. Il dîna souvent chez madame de Merveilleux par qui il sut que madame de Warens avait quitté Paris depuis plus de deux mois. Cette nouvelle l'aurait déterminé à revenir en Savoie. En traversant Lyon, il alla voir mademoiselle du Châtelet. « Elle m'apprit qu'en effet son amie avait passé à Lyon, mais qu'elle ignorait si elle avait poussé sa route jusqu'en Piémont. » Il y a encore là une confusion dans les souvenirs de l'écrivain. A cette époque, comme on l'a vu plus haut, il
1. Cette maison fort améliorée aujourd'hui est placée dans la cour à laquelle on accède par l'allée du n° 13 de la rue des Portiques; elle porte elle-même le n° 44. Elle était inscrite au cadastre de 1730 sous le n° 232.
ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU. iOo
savait par mademoiselle de Graffenried que madame de Warens était rentrée à Annecy, et, vraisemblablement même, qu'elle avait quitté de nouveau cette ville. Ce qu'il ignorait peutêtre c'était le lieu où elle s'était fixée, et c'est ce que mademoiselle du Chàtelet lui apprit quand elle eut reçu la réponse à la lettre qu'elle écrivit en Savoie pour s'en informer. Rien n'indique qu'après être allée à Paris en 1730 madame de Warens y soit retournée en 1731. Nous croyons bien plutôt que mademoiselle du Chàtelet écrivit à Chambéry moins pour connaître l'adresse de la baronne que pour savoir d'elle si elle voulait encore s'occuper de Rousseau et si le fantasque jeune homme trouverait en Savoie un emploi qui le fît vivre. Une réponse favorable étant arrivée, Rousseau partit à pied et fit allègrement la longue route qui sépare Lyon de Ghambéry.
J'arrive enfin; je la revois. Elle n'était pas seule. M. l'intendant général1 était chez elle au moment où j'entrai. Sans me parler, elle me présenta à lui avec cette grâce qui lui ouvrait tous les cœurs.
1. Don Antoine Petitti. intendant général des finances de Savoie.
Jean- Jacques fut employé à la confection du cadastre '. « Le poste sans être lucratif donna il de quoi vivre dans ce pays... Je logeai chez moi, c'est-à-dire chez maman. »
Si la baronne avait perdu sa femme de chambre Merceret, elle avait conservé Claude Anet. Bientôt Rousseau fit une découverte qui humilia singulièrement son amour-propre. Claude était l'amant de madame de Warens ! « Ils avaient des querelles qui finissaient bien. » Une survint pourtant qui finit mal.
Après un mot outrageant que sa maîtresse lui adressa, Claude s'empoisonna. Madame de Warens réussit à le guérir. Le raccommodement fut tel que j'en fus vivement touché moi-même, et depuis ce temps, ajoutant le respect à l'estime, je devins en quelque sorte son élève et je ne m'en trouvai pas plus mal... Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux. Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux.
Ces amours peu relevées furent tenues secrètes, car, clans les premières années de son séjour à Chainbéry, madame de Warens fré-
1. On disait alors : « employé à la mensuration générale de Savoie » (Registres de Vétat civil).
quenta la haute société qui, malgré la légèreté de l'époque, l'aurait bientôt délaissée si elle avait connu ses mœurs intimes.
Le 4 juillet 1732, elle fut marraine l de Françoise-Henriette, fille de Charles Porti et de Jeanne Sayn de Milan. Le parrain est un grand personnage de Chambéry, messire Joseph-Henri Milliet, marquis de Ghalles.
A cette époque (août 1732), le pape Clément XII envoya à l'évêque d'Annecy un secours important : six cents écus romains pour les « nouveaux convertis », au nombre d'environ deux cent vingt-cinq du diocèse de Genève. Monseigneur de Bernex en fit la distribution et n'oublia pas madame de Warens bien qu'elle eût alors quitté son diocèse \ Elle figure en tête de la liste avec cette noie pompeuse :
Madame Louise-Françoise de La Tour, baronne de Warens, qui, pour pratiquer l'évangile, a quitté sa famille, ses amples possessions et tout ce qu'elle avait de plus cher au monde pour embrasser notre
1. Registres de la paroisse de Saint-Léger. Elle est désignée dans l'acte sous les noms de « noble demoiselle Éléonore-Françoise-Louise de Voiran ».
2. Il n'y avait pas encore d'évéque à Chambéry; le décanat de Savoie dépendait de l'évêché de Grenoble.
sainte religion, à l'édification de tout le diocèse et particulièrement de notre roi qui l'a mise sous sa protection et lui a accordé une pension. Comme cette dame souffre habituellement des indispositions et des maladies, on a cru qu'il convenait de lui accorder quelques secours pour la consoler, d'autant qu'elle se trouvera honorée d'avoir part aux grâces et bienfaits de Sa Sainteté; aussi on lui a destiné dix écus romains.
On trouve ensuite mademoiselle Graffenried « fille de condition, réfugiée dans le second monastère de la Visitation où elle vit fort exemplairement, six écus... » Un peu plus loin : « .Mademoiselle Giraud, fille sage et dont la probité est reconnue de chacun, vivant du travail de ses mains, trois écus », et enfin : « Claude Anet, qui reçoit un écu ' ».
Jean-Jacques n'est pas nommé. L'évêque lui tenait rigueur, peut-être, de ce qu'il avait quitté le séminaire et préféré à la chapelle de la cathédrale les duos avec Merceret.