Th. Dufour, Revue savoisienne. 1818, p
Pour que cet homme jeune, intelligent et laborieux se soit ainsi décidé à quitter son pays, sa famille, ses intérêts, à abjurer sa religion afin de s'attacher à une femme attrayante, mais dès ce moment sans fortune, il faut qu'il ait cédé à une passion aveugle et violente, à un amour partagé, à Vevey déjà, par cette femme elle-même.
Rousseau a peut-être calomnié M. de Tavel et certainement le ministre Perret en les accusant d'avoir été les premiers amants de madame de Warens, mais si elle en avait eu d'autres, il ne faudrait pas s'étonner de ce qu'elle eut aussi Claude dans la maison même de son mari. L'exemple de Rousseau et de Wintzinried montre ce dont elle était capable, et son penchant pour le garçon de vingt ans que Claude était en 172G n'aurait sans doute pas été étranger à sa désertion du domicile conjugal.
La trahison de madame de Warens frappa mortellement Anet. Il mourut de ce coup plus que « de la pleurésie qu'il aurait gagnée en allant cueillir du gcnipi au haut des montagnes ».
Pure invention d'ailleurs de Rousseau qui
no s'est pas rappelé la date de la mort de celui qui fut aussi son bienfaiteur et son ami vénéré. On ne va pas dans les Alpes cueillir des plantes aromatiques au commencement de mars; Ton n'y trouverait que de la neige.
Anet mourut le 13 mars 1734, le cinquième jour de sa maladie.
C'est Rousseau, sans doute, qui fit dresser son acte de décès à la cure de Saint-Léger, toute voisine de la maison de M. de Saint-Laurent. Voici ce dernier souvenir du pauvre Vaudois :
Ce jour l't mars 173*, a été enterré à Saint-Léger, le nommé Claude Anet, natif du pais de Veaux, canton de Berne, paroisse de Montru ' qui avait abjuré en 1726 le calvinisme.
Claude-François Quinson, Chanoine.
Madame de Warens fut cruellement atteinte par cet événement. Elle perdait un ami sage et dévoué, celui dont l'économie et la fermeté assuraient à peu près son existence. Elle perdait bien davantage; c'était la patrie qui disparaissait avec lui et pour toujours. Avec qui, aux heures de tristesse, causer
1. Le nom du village : Montreux est écrit Montru comme aux Cojifessions, livre V.
désormais du lac, des prairies veveysannes, des années de jeunesse, des anciens amis? Le fantasque et souffreteux Rousseau, même avec le bel habit noir de Claude, ne pouvait le remplacer.
Rousseau a fait reparaître un Claude Anet. C'est un ancien soldat qui se rengage au service militaire afin d'avoir de l'argent pour payer le loyer de Fanchon Regard et de son père paralysé. Il en fait ainsi un homme généreux, puis il le marie à une fille de sa condition, Fanchon; mais « Claude Anet qui avait si bien supporté la misère n'a pu soutenir un état plus doux. En se voyant dans l'aisance il a négligé son métier, et s'étant tout à fait dérangé, il s'est enfui du pays ». Fanchon devient femme de chambre chez madame de Wolmar [la Nouvelle Héloïse, parties I et IV). Pourquoi Jean-Jacques attribue-t-il ainsi, même par fiction, ce vilain rôle à un homme dont, ailleurs, il n'a pu dire que du bien J?
En même temps que ce fidèle ami disparais-
1. C'est là peut-être que Doppel a pris l'idée de faire vivre Anet longtemps encore et de lui donner pour seconde maîtresse à Chambéry mademoiselle Merceret qui n'y a jamais mis les pieds.
sait, un autre chagrin atteignait madame de Warens. Le vieil évêque d'Annecy, son prolecteur convaincu, était malade. Elle le devint à son tour, se crut près de mourir et fit son testament. Le 24 mars déjà, nous l'avons vu, le séquestre qu'elle avait obtenu sur les créances possédées en Savoie par son beaupère fut levé. Ce fut peut-être l'exécution d'un suprême conseil d'Anet. Le 28, elle fit appeler le notaire Bertrand Genin, lui présenta un papier scellé qu'elle dit contenir son testament et le requit de constater sa déclaration sur l'enveloppe de la pièce. Le notaire dressa son procès-verbal, en présence de sept témoins dont un avocat et un procureur et laissa le testament entre les mains de la testatrice '. Quel dommage que ce
1. « Le 2S mars 1734, par devant B. Genin, notaire... après midi, dans sa maison d'habitation s'est établie demoiselle Louise-Françoise fille de feu noble Jean-Baptiste de La Tour, native de Vevey, au pays de Vaux, habitante en cette ville laquelle a exhibé le présent papier cousu de fil blanc, cacheté au dehors en douze endroits de son sceau de cire rouge, dans lequel elle déclare être contenu son testament par elle signé au bas de chaque page. » Le procès-verbal est dressé en présence de maître Claude Morel, procureur au sénat, spectable Jean-Claude Du Bois, avocat au sénat, Alexis Bouvard, de Saint-Nicolas-de-Véroce, en Faucigny; Esprit Jourdain, de Saint-André-de-Maurienne; Antoine Brois, de Montmélian, Joseph-Marie Poncet, de Saint-Martin-en-Faucigny
document n'ait pas été retrouvé, il nous aurait donné sans doute la pensée intime et vraie de madame de Warens sur elle-même, sur son mari et sur son entourage...
M. de Bernex, malade depuis le 10 février, mourut le 23 avril, âgé de près de soixantedix- sept ans, et si la source des secours que madame de Warens en recevait ne fut pas complètement tarie, elle fut bien diminuée. Le bon évêque lui avait constitué une rente viagère de cent cinquante livres par an, hypothéquée sur ses terres de Challonges en Semine (rive gauche du Rhône *).
Pour comble de malheur, le service de la pension qu'elle tenait du roi subissait des retards, le trésor étant épuisé par les dépenses de la guerre.
et Etienne Definot, de Saint-Jean, au pays de Gex, tous habitant à Chambéry. Le testament est resté entre les mains de la testatrice. Il ne paraît pas que madame de Warens en ait fait d'autre, car nous n'en avons retrouvé aucune trace dans les registres du sénat ni dans ceux du tabellion de Chambéry.
1. « Je donne et lègue à dame F.-L.-E. de La Tour, épouse du seigneur baron de Warens dont la conversion à la foy catholique a été édifiante, la pension annuelle, sa vie durant, de cent cinquante livres payables sur les revenus de Challonges. » Il institue héritiers de ses biens provenant de son évèché les pauvres du diocèse et les pauvres nouveaux convertis à la foy catholique.
\2't MADAMK DÉ WARENS
Pressée par le besoin, madame de Warens écrivit le 25 mai 1734 au marquis d'Ormea :
Je supplie Vostre Excellence de me pardonner la liberté que je prends de lui rapeler que je nay aucune autre ressource que dans le secours que le feu roy Victor de glorieuse mémoire m'avoit fait la grâce de m'accorder pour subsister et que Sa Majesté aujourd'hui régnant, dont Dieu conserve les précieux jours, a eu la bonté de confirmer et de me promettre non seulement la continuation par un rescript signé de sa propre main mais encore d'y adjouter sa royale bienveillance et sa protection de sorte qu'environnée de toutes ces pretieuses faveurs je me croyois a la bry de toutes sortes d'inconvénients. Cependant, M. le Général des finances qui mavoit fait espérer de menvoyer deux mandats dont je suis en arrière de ma pention vient de ma prendre qu'il ne pouvoit maccorder aucun secours ni soulagement, à ce que je pense, sans un ordre supérieur. Ce retard inopiné, monsieur, me jette dans un embarras extrême et rend ma situation infiniment triste et malheureuse et je me vois obligée de venir dérober un de ces instants précieux que Vostre Excellence emploie sans relâche et avec une si grande utilité au service de Sa Majesté et de l'État, pour la supplier de considérer que je suis dans un cas particulier, que ce dont il s'agit à mon égard est un bien petit objet pour Sa Majesté et qui, si l'effet en étoit suspendu, je me trouverois réduite à la dernière extrémité, enfin... de porter Sa Majesté à faire ordonner à M. le général des finances de continuer à me faire expédier les mandats de ma pension.
M. d'Ormea se laissa toucher, et le 12 juin madame de Warens put le remercier d'avoir prescrit le payement des quartiers arriérés '. A la fin de l'année (18 décembre), elle témoigna en ces termes sa reconnaissance au roi de Sardaigne;
Sire,
Je supplie Votre Majesté d'agréer en ces saintes l'êtes (Noël) et ce renouvellement d'année les assurances respectueuses de ma profonde soumission et de mon humble reconnaissance; je fais les vœux les plus ardents, Sire, pour que le ciel continue à répandre ses précieuses bénédictions sur Votre Majesté et sur ses armes victorieuses. Il me semble, Sire, qu'il rejaillit sur moi quelque chose de votre gloire quand je songe qu'au milieu des triomphes de Votre Majesté et parmi le tumulte des armes elle songe encore à se souvenir que je ne subsiste que par ses bienfaits, et ne s'en souvient que pour m'en continuer les généreuses marques. Quel cœur, Sire, pourrait être à l'épreuve de tant de grâces : pour moi j'en suis si pénétrée qu'à peine tout mon respect peut m'empêcher de détailler ici à Votre Majesté tous les transports de ma reconnaissance ou du moins ceux qui se peuvent le mieux décrire;
Je suis avec un très profond respect, Sire, de Votre Majesté la très humble et très obéissante servante,
E.-F.-L. de Warens de La Tour *.