‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 39 sur 139 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Société de Chambéry de 17.30 à 1740. — Les Miiliet, les Bellegarde, Mellarède, Costa, Menthon; François-Joseph de Conzié; M. Coccelli, le P. Caton; les docteurs Salomon et Grossi; mademoiselle Péronue Lard; — son cahier de musique, airs d'opéras et chansons. — Les religieux. — Antoine Cbarbonnel. — Portrait de madame de Warens pat- Rousseau; — par M.de Conzié. — Concert chez madame de Warens. — La Troupe joyeuse de Chambéry. — Administration de Rousseau. — Son voyage à Besançon; l'abbé Blanchard. — Saisie aux Rousses d'un pamphlet dans la malle de Rousseau; parodie d'une scène de Mitlnidate. — Accident arrivé à Rousseau le 27 juin 17:57. — Son testament. — Il va à Genève réclamer a son père l'héritage maternel; il revient à Chambéry et y trouve Wintzinried.

— Départ pour Montpellier. — Madame de Warens loue la métairie Revil aux Charmettes. — Séjour de Jean-Jacques à Montpellier; ses demandes d'argent, ses plaintes.

— Lettre suppliante à madame de Warens. — ■ Retour intempestif à Chambéry; il cohabite avec Wintzinried. — Location de la maison du capitaine Noëray aux Charmettes. 6 juillet 1738.

Après la mort d'Anet, ce sage bienveillant, quoique un peu sévère, Rousseau se sentit maître au logis. C'est vraisemblablement alors qu'il renonça à son emploi au cadastre pour enseigner la musique. Il voulait tenir

un rôle important dans ces réunions brillantes où il n'avait pu figurer que comme un comparse bien modeste.

La société de Ghambéry se divisait alors en trois ou quatre classes : la noblesse riche, avec les membres du sénat {le Parlement) et les hauts fonctionnaires; puis, la bonne bourgeoisie, avocats, médecins, ecclésiastiques et religieux instruits; enfin, la petite bourgeoisie, marchands, chirurgiens, etc.. Mais tout cela faisait assez bon ménage. La noblesse, habituée à rechercher elle-même un bienveillant accueil à l'étranger, où tous ses cadets prenaient du service \ ne devait pas trop répugner à recevoir la baronne, malgré son petit air d'aventurière. Si les femmes ne l'aimaient pas, elle plaisait aux hommes et Rousseau passait avec elle.

Parmi les nobles, les Confessions énumèrent le marquis d'Entremont (Jean-François de Bellegarde), ancien président de la Chambre des comptes et ambassadeur en France; son fils, le comte Claude Marie de Bellegarde,

1. En Prusse, en Bavière, en Pologne, dans les Pays-Bas, en Autriche, partout enfin où l'on pouvait se battre et obtenir un gracie et des pensions.

marié à Aurore, comtesse de Rustoka '; mademoiselle de Mellarède, fille du ministre Pierre de Mellarède, comte du Bettonet, et qui vivait avec sa mère Marie Denys et son frère Amé Philibert, abbé commendataire de Talloires, l'élève de l'abbé Gaime. Ceux-ci habitaient la Grande-Rue. C'est dans la rue Juiverie qu'était le salon de Marguerite de Lescheraine, femme du comte Bernard de Menthon de Montrotlier. Elle avait huit ans de plus que madame de Warens2, qu'elle n'aimait guère. Henri Joseph Millet, marquis de Challes et sa femme Françoise de Baumont, demeurant rue Sainte-Claire, étaient au contraire des amis de la baronne. Le 5 octobre 1737, le marquis tint avec elle, sur les fonts baptismaux, Joseph-Henri-François, fils d'honorable Claude Berlio. Il y avait encore les deux sœurs de Challes, dont l'une, Anne-Catherine, la plus belle femme de Chambéry au dlap de Rousseau, était mariée à Marc-Antoine Costa, comte de Gharlie3, capitaine de cavalerie

i. En 1740, ils eurent un (ils dont Frédéric-Auguste, roi de Pologne, et la reine sa femme furent parrain et marraine.

2. Elle mourut le 13 décembre 1755 à l'âge de soixantequatre ans.

3. Et mieux de Charlier, nom d'une terre faisant partie du fief de Cernex.

au service du roi de Sardaigne, puis de l'électeur de Bavière; artiste, joueur, duelliste à la main malheureuse pour ses adversaires.

Marc-Antoine « avait la taille et la mine hautes, les manières d'un homme de cour et les traits les plus distingués. Absolu dans sa maison, craint et respecté de son entourage. il était fier et inflexible vis-à-vis de ses égaux. D'ailleurs, bon maître, généreux et juste, et même indulgent envers ses inférieurs ». Ce n'est pas lui, certes, qui donna jamais quelques paroles d'encouragement au petit musicien qu'il vit peut-être dans son salon. Mais il dut causer souvent avec madame de Warens. Ils avaient une passion et une croyance communes. Le comte Costa avait appris l'alchimie en Bavière où il avait eu l'honneur de souffler avec l'électeur; aussi, de retour en Savoie, avait-il établi chez lui des laboratoires, espérant réparer par la découverte de la pierre philosophale les brèches que des dépenses excessives faisaient à sa fortune *.

1. M. de Charlier, né le 2 juillet 1619 avait'épousé mademoiselle de Challes le 25 novembre 1723. 11 mourut le 22 juillet 1751. Sa veuve se remaria le 23 octobre 1755 avec le comte Janus de Bellegarde. On croit que Marc-Antoine Costa avait quitté le service en Piémont pour se battre avec

Citons encore quelques noms : Pierre Raymond de Vidomne, lieutenant -colonel des dragons de la Reine, frère ou parent du chanoine de Vidomne, d'Annecy et non moins hautain que lui, à voir son attitude dans son portrait en pied1; Alexis de Pontverre, petit gentilhomme, commensal et homme d'affaires de la marquise de Ch ailes, neveu probablement du célèbre curé de Confignon; enfin l'aimable François-Joseph de Conzié2, qui abandonna le service en 1733 et vint se fixer auprès de sa mère, Louise Favre de Félicia des Charmettes, dans leur maison à l'entrée de l'étroite vallée de ce nom, au-dessous du castel de M. de Vidomne.

son colonel qu'il tua. En 172.J, il donna deux coups d'épée au comte d'Apremont qui s'était laissé allé à quelques vivacités envers lui. Sous l'occupation espagnole, ayant blessé d'un coup pareil le baron du Bourget. il dut subir quarante-huit heures de détention au fort de Miolans (Archives de la maison Costa; — Archives du se'nat; — Reg. par. de Lémenc).

1. On voit ce portrait dans la belle maison, la première à droite sur le coteau des Charmettes. Cette maison a été de nos jours fort bien restaurée, ainsi que celle de M. de Conzié, par leur propriétaire, madame Gojou. Le manoir de Conzié est à gauche et en contre-bas de la route actuelle. Du temps de Rousseau, on passait au pied même de cette habitation pour se rendre à la maison de M. Noëray située dans les gorges, plus haut et bien plus loin; la belle route actuelle n'existait pas.

2. François-Joseph de Conzié. d'une famille qui tire son nom d'un petit château situé à Bloye près Rumilly, était tils

ET JEAN-JACQUES ROUSSKAl'. 131

Sur le même rang était l'avocat Corel// di Favria, directeur du cadastre, marié à Anne- Christine Lingua-Latour. Jean-Jacques raconte qu'il fut le parrain d'un enfant du directeur de la douane, dont madame Cocelli fut la marraine. Encore, croyons-nous, une illusion de sa mémoire. Nous n'avons retrouvé aucune trace de ce fait dans les registres des trois paroisses de Ghambéry. S'il eût existé, il ne nous aurait pas plus échappé que les actes de ce genre que nous signalons.

Les souvenirs de Rousseau semblent aussi, nous l'avons dit, n'être pas totalement exacts en ce qui concerne le Père Caton. Ce cordelier, homme du monde, poète, musicien, bachelier de Sorbonne, avait été définiteur de son ordre dans la province de Savoie. En 1734, il était gardien du couvent de Chambéry. L'année suivante, sa maison fut troublée par quelques dissensions et le 11 janvier 'J736, Charles-Emmanuel III écrivit au marquis Pierre-Louis de

d'Edouard. Celui-ci avait eu d'un premier lit, le marquis d'Allemogne. Il s'était remarié le 21 septembre (Grillet, Dict. hist., II, 240), ou le 14 novembre 1705 (A. de Foras, Armoriai et Nobiliaire de la Savoie), à Louise Favre des Charmettes, dont il eut un fils Francois-Josepb et deux filles, François-Claudine-Madeleiue qui se maria, et Denise, religieuse de Sainte-Claire.

Lescheraines , père temporel des Religieux observantins pour l'inviter « à faire cesser les partis et les cabales, surtout contre le Père Caton ' ». Ce dernier était encore directeur et confesseur des religieuses de Sainte-Claire en Ville, et il est certain que la protection du roi ne se fût pas manifestée aussi nettement en sa faveur si ses mœurs eussent été vraiment répréhensibles.

Dans le mezzo-ceto, les médecins tenaient le premier rang. C'était le savant docteur Salomon s dont les leçons éclairèrent l'esprit de Rousseau; puis le docteur Grossi3. Ce bourru, spirituel et instruit, était séparé de sa femme. Le 28 août 1736, lors du contrat de mariage de leur fille avec Joseph Rey, capitaine au régiment de Tarentaise, la mère se fit représenter « par la crainte que paraissant audit contrat cela fit quelque peine à son époux pour qui elle a toujours eu de la considération ».

Si Jean-Jacques assista à la noce, il y ren-

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