‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 44 sur 139 · Acta Capituli Bisuntini. D'après une note due i l'obli · texte numérisé non relu

Acta Capituli Bisuntini. D'après une note due i l'obli

Cet abbé bon vivant accueillit le jeune musicien; il l'accabla d'éloges et lui fit entrevoir des postes brillants et lucratifs que Jean- Jacques eut le tort de prendre trop au sérieux.

Sa lettre du 29 juin à madame de Warens est bien en effet la plus outrecuidante qui se puisse imaginer : l'abbé Blanchard lui a déjà donné à dîner;... l'abbé lui a trouvé un talent merveilleux pour la composition, l'a prié de chanter au concert un motif de basse-taille;... lui-même lui rendra à souper le soir avec deux officiers du régiment du roi dont il a fait connaissance... Il n'a plus besoin de leçon, car

... j'ai résolu de retourner dans quelques jours à Ghambéry... Mais je vous avoue que je me soucie guère de partir que je ne sache au vrai si l'on se réjouira de m'avoir... Ce serait un trésor et en même temps un miracle de voir un musicien en Savoie... Tous ceux qui se serviront de mes principes auront lieu de s'en louer, et vous en particulier, madame, si vous voulez bien prendre la peine de les pratiquer quelquefois!... Tout bien examiné, je ne me repends point d'avoir fait ce petit voyage...

Il s'en repentit longtemps au contraire, car il avait commis une de ces étourderies qui lui

geance de M. Jules Gautier, archiviste du Doubs; et Fétis, Biographie universelle des Musiciens, t. Ier, p. 434.

étaient habituelles, mais que la police française n'excusa pas. Suivant le récit des Confessions il aurait par mégarde laissé dans un habit placé dans sa malle une parodie janséniste qui fut saisie par la douane au bureau des Rousses. L'on demanda sans doute des renseignements à Chambéry et les jésuites ne manquèrent pas d'alarmer, et avec raison, madame de Warens sur les conséquences que la conduite de son protégé pourrait avoir pour elle. Rousseau a-t-il rapporté l'incident avec une exactitude complète? C'est douteux, car on verra qu'il avait produit une vive impression sur madame de Warens et qu'en 1739 Jean-Jacques craignait que le gouverneur de Savoie ne s'en souvînt encore et n'y trouvât un motif pour repousser sa demande de pension. C'est peut-être pour se faire pardonner et pour affirmer son orthodoxie qu'en avril 1737 il traduisit en prose solennelle une ode latine de M. Jean Puthod, en l'honneur du mariage de Charles-Emmanuel III avec Elisabeth-Thérèse, fille deLéopold, duc de Lorraine *.

1. Mélanges, p. 8. — C'étaient les troisièmes noces du roi de Sardaigne. Jean Puthod, alors professeur de rhétorique à la Roche, devint plus tard chanoine du chapitre de Saint- Pierre de Genève à Annecy, promoteur et vicaire général.

[46 MADAME Di: WARENS

M. EugèneRittera retrouvé dans \esNouvelles littéraires (La Haye, 1718, p. 135) la parodie assez plate de la belle scène de Mithridate, de Racine. Cette pièce est plutôt antijanséniste, et Rousseau, qui n'en avait lu que quelques lignes, a pu facilement s'y méprendre. L'évêque deMirepoix, Pierre de la Broue, est censé être à son lit de mort et, s'adressant à l'évêque de Montpellier et à M. Sabattier, il leur dit :

Tenez et retenez vos larmes l'un et l'autre. Mon sort de sa tendresse et de votre amitié Vent d'autres sentiments que ceux de la pitié.

J'ai vengé les chrétiens autant que je l'ai pu. La mort dans ce projet m'a seule iuterrompu. Ennemi des Romains et de leur tyrannie, Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'un zèle de cabale a signalé contre eux, Nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni du grand Vatican mieux attaqué la gloire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon destin Un concile me vît expirer dans son seiu.

Mais je sens affaiblir ma force et mon esprit Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils. Dans cet embrassement plus consolant que triste, Venez et recevez l'âme d'un janséniste.

M . SABATTIER

II expire!

Page 1