CHAPITRE PREMIER
La jeunesse de Mlle de la Tour, ses fiançailles avec M. de Loys de Warens.
Françoise-Louise de la Tour, si connue de la postérité sous le nom de Mme de Warens, grâce aux confessions de Jean-Jacques Rousseau, appartenait par sa naissance à une famille noble de la baronnie du Cbàtelard, située dans cette partie du Vieux-Chablais qui fut sous la domination bernoise réunie au Pays de Vaud. C'est dans le nant village de Chailly, à une lieue environ de la ville de Vevey, qu'on retrouve le berceau de ses ancêtres1. Fille de Jean- Baptiste de la Tour et de Jeanne-Louise Warnéry, elle naquit à Vevey le 31 mars 1699 et y fut baptisée le 5 avril suivant dans l'église de Sainte-Claire en présence de son père, figurant aussi comme parrain, et de sa tante Louise de la
1 Nous donnons ci-après, eu tête des pièces justificatives, une généalogie complète de la famille de la Tour.
Z MADAME DE AYARENS
Tour, qui remplaçait en qualité de marraine la mère même de l'enfant1. Elle ne connut que peu de temps l'amour et les soins maternels, car Mmede la Tour mourut en couches au printemps de l'année suivante après avoir donné le jour à une seconde fille qui ne devait pas lui survivre.
Demeuré seul avec deux enfants en bas âge, Jean-Elienne et Françoise-Louise, M. de la Tour comprit aussitôt qu'il ne pourrait les élever lui-même et qu'il ferait bien de confier leur première éducation à des mains féminines. Dans ce but il voulut se rapprocher de ses sœurs, Louise et Violente, qui habitaient toute l'année la campagne, et vint se fixer dans le petit domaine qu'il possédait à coté du leur, sur le territoire des Bassets, baronnie du Chàtelard.
Les demoiselles de la Tour répondirent au désir de leur frère en venant chaque jour surveiller la tenue de son ménage et l'éducation de sa petite famille. Mlle Louise se chargea plus particulièrement de cette dernière mission. Son caractère lui concilia, paraît-il, ralïection des deux enfants. Elle leur témoigna de son côté une tendresse, une sollicitude vraiment maternelles, qu'elle reporta tout entières sur sa nièce après la mort de Jean-Etienne, survenue en 1704.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis ce deuil lorsqu'un nouvel événement de famille menaça les liens de douce intimité qui s'étaient établis entre la tante et la nièce. Monsieur de la Tour se remaria en janvier 1705 avec MUe Marie Flavard, fille d'un protestant d'Anduze, un Languedocien réfugié dans le pays de Vaud pour cause de religion2. Ce fut sans doute afin de satisfaire au désir de
1 Etat civil de Vevey, baptêmes.
2 Etat civil de Vevey, mariages.
sa jeune femme, qui redoutait le séjour à la campagne durant la mauvaise saison, qu'il se décida à reprendre son domicile en ville pour ne revenir au Basset chaque année que pendant les mois d'été.
Vu la proximité de Vevey, ce départ ne constituait point, à proprement parler, une séparation d'avec les demoiselles de la Tour ; néanmoins celles-ci tinrent à garder leur nièce auprès d'elles1. Le père consentit à cet arrangement, et l'enfant quitta le foyer paternel pour venir demeurer avec ses tantes. Il était, du reste, dans sa destinée de passer aux Bassets la plus grande partie de son existence de jeune fille ; après une absence de peu de durée, nous l'y verrons revenir une troisième fois sous la protection de sa bellemère. Nous aurons occasion de constater aussi que Mme de Warens emporta en Savoie un souvenir vivant et frais de ces années de son enfance. Il se peut qu'elle ait confondu dans ce souvenir les trois séjours qu'elle fit au Basset ; il se peut aussi qu'elle ait eu plutôt en vue ua de ces séjours en particulier. Dans ce dernier cas nous serions tenté de croire que c'est du second qu'il s'agit ; la suite de cette étude nous le désigne comme le plus heureux.
Au sommet de la colline qui s'élève en pente assez rapide à l'ouest de la baie - de Clarens s'étend un plateau ondulé, un peu affaissé derrière la crête du mont. Ce plateau, coupé par le chemin qui relie la Tour-de-Peilz à Chailly et à Baugy, s'élève pareil à une oasis de verdure au milieu d'i> vignes qui l'entourent. Parsemé de riantes campagnes, couvert de vergers plantureux, où foisonnent les arbres de belle venue, il offre d'admirables échappées sur le lac Léman et sur
1 Le testamenl de M1Ie de La Tour fail mention de cette circonstance J Dans l'ancien langage 'lu pays baj ou baie signifie torrent.
l'immense cirque de montagnes qui entoure sa nappe limpide. Le plus beau de ces points de vue est sans contredit celui qu'à choisi M. Dubocliet pour y bâtir, il y a quelque vingt ans, le château des Crêtes. Mais le spectacle grandiose dont on jouit de cet endroit privilégié ne constitue point l'unique attrait du lieu. Du sol même que l'on foule, se dressent encore au-dessus des noyers voisins quelques châtaigniers gigantesques, les pius vénérables de la contrée. Leurs cimes élevées, leurs ramures étendues, leurs troncs évidés, leurs branches tourmentées, élayées, cerclées de fer en maint endroit, arrêtent le regard et le retiennent comme malgré lui. Or, les plans cadastraux de la baronnie du Châtelard désignent ce plateau dès la fin du dix-septième siècle sous le nom de Basset dessus, par opposition au Basset dessous, situé entre le lac et le pied de la colline. On y constate aussi que ces beaux châtaigniers, qui bornent ce plateau du côté de Clarens, ne sont que les restes deux fois séculaires d'un bouquet d'arbres plus vaste et plus touffu, appelé autrefois dans la contrée « le bosquet de Clarens. » Dès qu'eut paru la Nouvelle Héloïse, chacun reconnut ce bosquet pour celui que Jean-Jacques Rousseau célébrait dans son roman1. L'opinion publique, une fois fixée, a substitué à l'ancien nom celui de « bosquet de Julie » qu'on lui donne encore parfois. Quelques sceptiques cependant ont contesté cette tradition, M. Eugène Rambert entre autres. Dans sa notice sur Montreux l'éminent écrivain combat la théorie d'après laquelle on s'est plu à rechercher dans des localités précises, aux environs de Clarens, la scène de la Nouvelle Héloïse. «Rien n'indique, dit-il, chez Jean-Jacques Rousseau une intention spéciale,
1 Nouvelle Héloïse, première partie, lettre 13 et 14.
la vue distincte d'un lieu plutôt que d'un autre. Ce qu'il lui fallait, c'était le lac, ses eaux et ses bords, c'était en particulier le golfe de Clarens au gracieux contour. Pour le reste, il n'y regardait pas de si près1. »
Tout en reconnaissant avec M. Rambert qu'il n'y a pas lieu d'exiger du romancier une exactitude locale rigoureuse, pas plus au dix-huitième siècle qu'au nôtre, nous ne pouvons dans le cas donné souscrire à son appréciation. Car nous nous faisons fort de fournir la preuve qu'en écrivant la Nouvelle Héloïse, l'auteur avait non seulement en vue pour le théâtre de son roman un paysage déterminé, mais aussi , pour ses principaux rôles, des personnages véritables-. La contrée natale de sa « pauvre maman » avait toujours pour lui, de son propre aveu, un attrait de prédilection. Il rappela tout particulièrement pour la peupler les souvenirs les plus doux de sa jeunesse. S'il n'a point, comme tout porte à le croire, visité lui-même les lieux qu'il décrit, lorsqu'il
i Ouvrage cité, p. 99 et 100.
2 On sait que ce fut à l'Ermitage, où il se trouvait en séjour chez Mm» d'Epinay, que Rousseau a conçu le plan et rédigé les premiers livres de la Nouvelle Héloïse. Peu satisfait de la vie dépendante qu'il était obligé d'y mener, il revenait constamment par la pensée aux jours sereins de sa jeunesse. Ce sont ces méditations, vivifiées par son génie, idéalisées par sa fertile imagination, qui ont donné naissance à son roman. Tous ses anciens amours ont contribué par quelque trait à cet ouvrage. Ainsi la mémoire de ces doux moments passés à Thônes auprès des demoiselles Galley et de Graffenried lui a suggéré l'idée créatrice des deux amies, Julie d'Etange et Claire d'Orbe, la seconde confidente de la première. Par-dessus tout dominent, comme nous le verrons, Mme de Warens, ses souvenirs et ses descriptions. Lorsque Rousseau devint l'intime de M1»8 d'Houdetot, il voulut voir en elle sa «Julie » (Confessions, part. II, livre 9), mais le plan de la Nouvelle Héloïse était alors déjà tracé, ses caractères esquissés ; c'est pourquoi on ne peut la reconnaître. — Observons ici, d'après Rousseau lui-même, que la seconde visite de la comtesse d'Houdetot, dans laquelle se déclara sa passion pour cette femme, n'eut lieu qu'après l'achèvement des deux premières parties de la Julie.
brûla Clarens à son retour de Venise, s'il n'a point connu individuellement tous les personnages qu'il met en scène, il rapporte sur les uns et sur les autres maint détail qui trahit l'intervention d'une personne bien instruite. Certains faits avancés dans les Confessions ou venus à notre connaissance par d'autres sources, se trouvent reproduits dans la Nouvelle Héloïse d'une façon impossible à méconnaître au milieu des fictions du roman. Cela posé, il y tout lieu d'admettre que, dans l'esprit de Rousseau, la ligure de Julie d'Etante personnifiait Mme de Warens. Leurs caractères, leurs sentiments, leurs goûts sont peints par lui d'une même manière. L'amour que Jean-Jacques attribue à sa bienfaitrice pour M. de Tavel, son «c maître de philosophie, )•> n'offre-t-il point une frappante analogie avec l'amour de Julie pour Saint- Preux? Le moyen de séduction est dans les deux cas le même *. Le romancier ne fait-il pas aussi jouer à M. de Wolmar le rôle de mari indifférent qu'on comprend, d'après les Confessions, avoir été celui de M. de Warens? D'autres preuves continuent encore à établir le rapprochement. Serait-ce simple effet du hasard que le père de l'amant de Julie se soit distingué par une action d'éclat à la bataille de Wilmergen, en 1712 il est vrai -, alors que l'aïeul paternel de M. de Tavel avait succombé en héros dans une première rencontre au même endroit en l'année 16563 ? Est-ce par une coïncidence fortuite que M. de Wolmar apparaît engagé dans une ré-
1 Les Confessions rapportent que M. de Tavel, trouvant Mme tic Warens attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante et inattaquable par les sens, la séduisit par des sophismes. Saint-Preux en fait autan' vis-à-vis de Julie. (Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre 16.)
2 Nouvelle Héloïse, première partie, lettre 3i.
3 11 s'agit ici de Michel de Tavel, père de Jean-Rodolphe, seigneur de Cuar-
volution contre la Russie et appelé à régler des affaires personnelles dans une cour du Nord, lorsqu'il est avéré que M. de Warens, ancien officier au service de la Suède, puissance ennemie des Russes, se trouvait attaché en Hollande à la personne d'un prince allemand à l'époque même du séjour de Rousseau chez sa femme, à Annecy1. Et ces noms de familles vaudoises, notamment de Vevey, — Mme d'Herwart2, M. Silvestre3, M. Miol, M. de Vullierens *, Fanchon Regard 5, le pasteur Perret 6, le médecin Du Bosson 7, — tous ces noms affectés aux relations de Julie d'Etange, n'ont-ils point été ceux de quelques intimes de Mme de Warens ?
En résumé le peu que Jean-Jacques nous rapporte, évidemment d'après des récits de sa bienfaitrice, sur la vie de cette dernière avant son arrivée en Savoie, il l'attribue aussi en grande partie à son héroïne dans les pages de la
nens, qui eut lui-même pour fils le colonel Etienne-Sigismond de Tavel, l'amant supposé de Mme de Warens.
1 Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre 18. Au mois de juillet 1730. Jean-Jacques viuf s'établir à Lausanne et pendant ce séjour, qui dura quelques mois, il fît, comme on le sait, une excursion à Vevey. C'est dans l'une de ces deux villes qu'il apprit sans doute où M. de Warens se trouvait alors et dans quelle position.
- Veuve de Philibert d'Herwart, ancien résident britannique en Suisse et mère de Jacques-Philippe d'Herwart, baron de Saint-Légier, près de Vevey, M" de Warens était déjà en Savoir lorsque ce dernier se maria avec une demoiselle Duntz, de Berne.
:i David Silvestre, de Vevey, banquier à Paris. (Voyez Archives du tribunal de Vevey, testamenl de M"" Agathe Silvestre née Dufour, sa mère, du 19 mai 1724.)
'' Oncle de M. de Warens (voyez Document 61.)
5 Regard était le nom d'une famille d'Aubonne, apparentée à Mme de Warens.
6 Vincent Perret, pasteur à Vevey, dont il sera question plus loin.
7 Le docteur Du Bosson succéda à M. de Warens comme assesseur baillival de Vevey, le 5 juillet 1728.
Nouvelle Héloise, en transposant les circonstances et les modifiant, il est vrai. Mais on trouve encore dans le roman d'autres traces de souvenirs venant d'elle. Ces descriptions de coutumes locales, d'usages domestiques, ces locutions de terroir, toutes ces données enfin qu'un séjour prolongé dans le vignoble vaudois pouvait seul faire connaître, Rousseau ne les avait point apprises sur place, vu la brièveté de son passage. Il les tenait sans doute aussi de Mme de Warens ? La présence de pareils souvenirs, émanant de cette femme, en a fait soupçonner d'autres plus personnels. Ceci explique pourquoi M. Doppet, dans sa pseudobiographie de Mme de Warens, fait de larges emprunts à la Nouvelle Héloise K
En admettant qu'il existe en effet dans le roman, comme nous le croyons du reste, un certain nombre de réminiscences de récits de Mme de Warens, relatifs à sa jeunesse, un biographe sérieux ne saurait en tirer parti. Car il est impossible sous ie voile d'imagination qui recouvre ces réminiscences de distinguer, avec quelque certitude, le vrai du faux, sans le contrôle de documents positifs.
L'étude critique des écrits de Rousseau donne la preuve qu'à l'exception de certains cas personnels où son amour-propre et sa vanité sont en jeu, le philosophe genevois reproduit dans ses ouvrages, d'une manière assez fidèle et assez complète, ce qui lui est arrivé, ce qu'il a vu ou entendu. Nous avons donc lieu de supposer qu'il nous a livré dans ses Confessions , où il se pose en confident de Mme de Warens, et dans son mémoire de 4742 au père Claude Boudet1, inspiré assuré-
1 Mémoires de Mme de Warens, 1786.
ment par celte femme, tout ce qu'il savait de son amie, comme il l'avait appris d'elle-même. Or ce qu'on trouve dans ces deux textes sur la vie de Mme de Warens, antérieurement à sa rencontre avec Jean-Jacques, se réduit, nous l'avons dit, à fort peu de chose, et encore résulte-t-il d'un examen attentif que ce peu est la plupart du temps inexact. L'impression que l'on emporte et que confirment les détails que nous donne le père Boudet -, d'après ses conversations avec Mme de Warens, c'est que celle-ci a toujours caché à son entourage de Savoie, et aussi à son protégé, toutes les circonstances de son passé qui ne lui étaient pas favorables.
Rousseau eùt-il connu, par exemple, les véritables motifs qui avaient engagé sa bienfaitrice à abandonner son pays et sa famille, ne se serait point borné à nous dire que « son mariage n'ayant pas trop réussi, elle avait passé le lac, poussée par quelque chagrin domestique 3. d II eut d'autant moins usé là de réticence qu'il consacre dès la page suivante un paragraphe entier aux malheureuses entreprises industrielles que sa protectrice dirigea en Savoie.
Quant aux circonstances de famille et aux détails personnels que son amour-propre lui permit de divulguer, Mme de Warens les a ordinairement présentés en Savoie sous un jour exagéré ou même entièrement faux , par suite d'une vanité démesurée. Sous ce rapport, elle ressemblait singulièrement au petit '\ Non contente d'appartenir par sa naissance à une famille dont la noblesse
1 Rousseau, Œuvres complètes, 1790. T. VIII, p. 350.
2 Vie de l'évêque Rossillon de Bemex, Par. 1751.
3 Confessions, livre II.
4 Surnom qu'elle avait donné elle-même à Rousseau.
remontait à un siècle environ, elle imagina de se rattacher à l'antique maison de la Tour de Peilz, alors éteinte depuis longtemps, mais dont le nom avait plus d'éclat que le sien *. Elle prit de son propre chef le titre de baronne -. Si Rousseau avait été au fait de sa situation financière au moment où elle quittait le Pays de Vaud, il n'aurait sans doute point osé écrire à Claude Boudet, qu'elle « avait abandonné de grands biens et un rang brillant dans sa patrie pour suivre la voix du Seigneur 3. )) Parmi d'autres inexactitudes dont elle est vraisemblablement responsable, il faut ranger une assertion de Rousseau, dans cette même lettre, où il raconte qu'à son départ d'Evian pour Annecy, le roi Victor avait donné comme escorte à Mme de Warens quarante de ses gardes. Dans ses Confessions, rédigées plus de vingt ans après, Jean-Jacques comprend lui-même le ridicule d'une telle exagération ; mais ne voulant point se contredire en indiquant un autre chiffre, il remplace « quarante gardes » par le mot « détachement. » M. de Conzié, qui parle de quatre gardes dans sa lettre au comte de Mellarède, est plus près de la vérité*.
1 Confessions, partie I, livre i : t Louise-Eléonore de Warens étoit une demoiselle de la Tour de Pil. »
2 L'influence dont la nouvelle convertie parut, aux yeux de son entourage, fort longtemps jouir à la cour de Turin, consacra en quelque sorte cette usurpation. Car, dans sa position privilégiée, on n'osa pas même dans des actes officiels, contester la validité des différents titres qu'elle s'arrogeait. C'est ainsi qu'elle put s'appeler successivement dans des actes notariés : épouse du « baron » de Warens, comtesse de Warens, et fille de J.-B. de la Tour, e baron d'Empire. » Les notaires Decour, Genin et Lyonnet sont les seuls qui l'appellent simplement « dame de Warens. » (Voyez Metzgei
3 Mémoire à M. Boudet, 1742.
4 Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d'histoire et d'archéologie, 1856.
M. de Warens connaissait bien sa femme, lorsque dans un écrit précieux qui la concerne et qui paraît digne de toute confiance, il la taxe d'exagération, de mensonge même !. Un trait qui la dépeint éloquemment et qui donne la mesure de ce qu'on pouvait attendre d'elle à cet égard, c'est que dans la requête qu'elle adressa en 17;>2 au sénat de Savoie, au sujet des revendications pécuniaires qu'elle élevait contre son mari, elle estima la dot qu'elle lui avait apportée à trente mille patagons (écus de trois livres), tandis qu'il est officiellement établi par des documents irréfutables, que cette dot atteignait à peine trente mille livres, c'est-à-dire le tiers de la somme.
En admettant que Mme de Warens ait été pour Rousseau si ce n'est le modèle littéral, du moins la cause déterminante de la création de Julie, on ne saurait mettre en doute qu'il n'ait placé à bon escient la scène de la Nouvelle Héloïsè dans le voisinage de Clarens. A ses yeux la maison des parents de Julie était sans contredit une image de celle que sa « jeune maman » lui avait autrefois décrite comme le séjour préféré de sa jeunesse. Le petit nombre d'écrivains qui se sont occupés de cette période de la vie de Mme de Warens ont bien compris qu'il devait en être ainsi. Car tous ils ont cherché dans le voisinage du bosquet de Julie cette demeure de la famille de la Tour dont le souvenir populaire avait depuis longtemps perdu la trace. Les uns ont prétendu la retrouver dans la vieille maison adossée à l'est du bosquet, vers l'entrée du domaine des Crêtes; d'autres la reconnaissent dans la maison appelée aujourd'hui « L'Empereur. »
La description qu'en fait Rousseau n'est ni précisa ni
1 Doc. 61.
complète. Il place cette demeure en dehors de Clarens, dans un endroit élevé, à peu près dépourvu d'eau, au milieu de vergers encadrés de vignes, dans le voisinage de bosquets, et à quelque distance du lac1. Conditions également applicables à toutes les campagnes du plateau des Bassets: une seule circonstance est caractéristique; le manque d'eau, qui ne s'y rencontre que sur un tertre limité à l'est et au midi par la route de la Tour de Peilz à Chailly. Sur ce tertre était encore debout il n'y a guère qu'une année une ancienne habitation dont le site répondait point pour point à la description de Rousseau. Il est curieux de constater que cette maison était justement celle que les papiers terriers du commencement du XVIIIe siècle désignent comme étant à cette époque la propriété des demoiselles de la Tour. Si le plan cadastral du Chàtelard, de la fin du XVIIe siècle, ainsi que le plan suivant, remontant à la seconde moitié du XVIIIe, tout en indiquant cette maison, lui donnent d'autres propriétaires, c'est qu'elle fut achetée et revendue par la famille de la Tour dans l'intervalle de la levée de ces deux plans2.
En revanche, ils mentionnent l'un et l'autre un peu plus au sud, au bord de la route, la campagne adjacente de M. Jean-Baptiste de la Tour, père de Mme de Warens 3. Dans le premier de ces documents, celte campagne est encore désignée comme appartenant à l'aïeul de l'amie de Rousseau, noble Georges de la Tour; dans le second, elle
1 Nouvelle Héloïse, passages divers.
2 Dans le premier de ces plans elle est inscrite sous le nom de J. Cochard, dans le second sous celui du ministre Muret. La reconnaissance limitative des fiefs de LL. EE. de Berne nère la baronnie du Chàtelard, de l'année 1696, nous apprend que déjà alors elle était à l'hoirie de M. Georges de la Tour.
3 Qu'habite M. de Pury, le propriétaire actuel des deux domaines.
avait passé depuis de longues années au capitaine Jean- François Hugonin, neveu par alliance et héritier ab intestat de Mme de Warens. La maison des demoiselles de la Tour n'existe plus aujourd'hui ; elle a été détruite pour cause de vétusté par son propriétaire, au mois de mars 1889 *. Nous l'avons vue encore à la veille de sa démolition. Elle était vieille et délabrée, composée de deux corps de logis adossés dont les lignes de faîte se coupaient à angle droit. Sur toute la largeur du bâtiment sud régnait du côté du midi, au rez-de-chaussée comme à l'étage, une galerie en bois ouverte et soutenue par cinq petites colonnes. La galerie supérieure donnait accès à l'appartement, qui ne comptait qu'un petit nombre de pièces2. Dans le bâtiment nord, un fenil, une écurie et un cellier. Au-devant de la maison, une petite esplanade dallée. Bien que. son état de décrépitude ne permit pas de se faire une idée bien nette de ce qu'elle avait été autrefois, il est certain qu'il y avait loin de cette humble demeure aux villas élégantes et confortables, construites depuis dans son voisinage. Et pourtant telles étaient au commencement du siècle passé bon nombre d'habitations de la noblesse campagnarde du Pays de Vaud.
1 Placé à cette époque dans la nécessité de la soumettre à une restauration par trop coûteuse, mise en regard de l'emploi qu'il pouvait faire de l'immeuble, ou de la faire raser de fond en comble, M. de Pury s'est décidé, non Bans scrupule, à prendre ce dernier parti. Tout en regrettant les circonstances qui l'ont contraint d'en venir à cette extrémité, on ne saurait assurément lui en adresser le moindre blâme.
- Kn se plaçant aux fenêtres de l'angle, on avait justement sous les yeux le spectacle que décrit Rousseau : « Il y a au premier étage une petite salle à l'angle de la maison et éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le jardin au delà duquel on voit le lac à travers les arbres; par l'autre, on apei fuit ce grand coteau de vignes qui commencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans deux mois. » (Nouvelle Iléloïse, 58 partie, lettre 2.)
11 est reconnu que les générations d'autrefois sacrifiaient plus que la nôtre à des motifs d'utilité pratique l'admiration de la nature. Cependant il ne faudrait point conclure de là qu'elles y aient été insensibles. Que de beaux sites, en effet, nos ancêtres n'ont-ils pas choisis, lorsque les circonstances s'y prêtaient, pour y édifier des églises, des châteaux, jusqu'à de simples chaumières. Ceux qui ont créé la maison de campagne, appelée autrefois le Basset des demoiselles de la Tour, possédaient sans aucun doute le sentiment du pittoresque; de ce coin du plateau le regard plane sur un horizon étendu, embrassant outre les montagnes, Blonay, Chailly, une notable partie du lac et les collines verdoyantes descendant de gradin en gradin jusqu'à Vevey, dont on n'aperçoit que le clocher de l'église de Saint-Martin.
Françoise-Louise trouva dans cette riante demeure un intérieur paisible et très hospitalier. Ses tantes cultivaient, à côté des relations intimes avec leurs frères et leur parenté, des rapports suivis de société avec les diverses familles qui habitaient, les unes pendant toute l'année, les autres en été seulement, les campagnes du voisinage. C'étaient entre autres les Ilugonin, les Binet, les Dufour, les Puenzieux. Une communauté de croyances les avait aussi portées à nouer un commerce' fréquent avec les principaux adeptes veveysans de la secte religieuse des piétistes, à laquelle se rattachaient dans le Pays de Vaud nombre de personnes influentes. Le directeur spirituel de ce groupe, le secrétaire du conseil de Vevey, François Magny, dont les connaissances théologiques et le renom de haute piété avaient déjà franchi les limites de sa patrie ', était leur
1 F. Magny, assesseur baillival et secrétaire du Conseil, mourut très âgé à
hôte le plus assidu. D'accord avec elles, il avait organisé au Basset des assemblées d'édification, qui par leurs tendances séparatistes attirèrent plus d'une fois l'attention de l'autorité et éveillèrent quelques velléités de persécution *. Nous verrons plus tard l'influence prépondérante que ses leçons exercèrent sur les idées religieuses de Françoise- Louise.
Partagées entre leurs devoirs de société, leurs exercices de dévotion et les soins d'un ménage de campagne, les demoiselles de la Tour ne trouvèrent que très peu de temps à consacrer à l'éducation de leur jeune nièce. Elles ne négligèrent rien, il est vrai, pour faire pénétrer dans le cœur de l'enfant des sentiments de religion et de bienfaisance, mais certains indices nous portent à croire qu'elles ne firent aucun effort pour réprimer les défauts qui germaient en elle. Il semble qu'au contraire, charmées de son intelligence précoce, de son joli minois, de son esprit éveillé, elles lui prodiguèrent des éloges, des flatteries, qui contribuèrent pour une bonne part à augmenter sa vanilé. Elles favorisèrent son penchant à l'indépendance en l'abandonnant souvent à elle-même-.
Enfin, elles ne surent point cultiver les heureuses dispositions qu'elle manifestait pour l'étude, lorsque l'âge fut venu de commencer son instruction. A celte époque, il faut l'avouer, la plupart des dames qui habitaient les
Vcvey, le 8 septembre 1730. Pour plus amples détails, voy. Eug. Ritter, Le pié- Bsme romand (Etrennes chrétiennes,[l8Sld).
1 Registres du Consistoire 17i»i, 17n-2, 17U4.
- Papiers Miol. Lettre de Mm« Marie de la Tour à sa sœur, Mm« Françoise Miol, du L2l) août 1 708. « Je crains toutefois qu'elle ne se relâche, parce que ses tantes ont moins le temps pour surveiller sa conduite. Or il luy est fort nécessaire d'avoir de semblables directeurs qu'elle craint et aime beaucoup.
petites villes du pays de Vaud n'attachaient qu'une médiocre importance au développement littéraire de leur sexe, dans l'idée qu'il suffisait pleinement à la femme d'être initiée aux détails d'un ménage. Les demoiselles de la Tour étaient de leur temps ; elles n'enseignèrent guère à leur nièce qu'à lire, à écrire, à compter tant bien que mal. Le peu que l'enfant apprit en dehors de ces éléments, elle le dut à son goût pour la lecture, qu'elle cherchait à satisfaire en dévorant tous les livres qui lui tombaient sous la main. Si ces livres avaient été tous bons, ses éludes faites à bâtons rompus auraient pu cependant porter d'excellents fruits. Mais soit indifférence, soit manque d'énergie, ses tantes ne se préoccupèrent nullement de faire un choix pour elle dans le fonds de bibliothèque, existant au Basset 1 . Or ce fonds provenait presque en entier de leur aïeul, le docteur Gamaliel de la Tour, et consistait principalement en vieux traités de médecine, d'histoire naturelle et de philosophie. Ne trouve-t-on pas là l'explication du faible que Mme de Warens a toujours eu pour ces sciences, au dire de Jean-Jacques2?
Conformément aux idées qui avaient cours à cette époque dans leur milieu, les demoiselles de la Tour donnèrent à leur nièce l'éducation que demandait Chrysale :
1 Lettre de Marie de^la Tourna Françoise Miol, fin 8 janvier 1708... Par la grâce£de Dieu, mon mary jouit d'une bonne santé. Nous avons us le plaisir d'avoir icy mardijdernier les belles-sœurs avec Françoise, qui grâce à leurs soins fait assés de progrès dans le ménage et autres. Je ne pourrois jamais reconnaître les bontés qu'elles ont pour elle, surtout l'aînée, qui asseurement a des talens merveilleux pour l'éducation de la jeunesse. Imagine-toi qu'elle at si bien fixé l'étourderie de Françoise qu'elle at déjà tout lus les livres du Basset...
2 Elle désira même faire embrasser à son protégé la profession de médecin. (Conzié, Lettre au comte de Mellarède.)
Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens , Et régler sa dépense avec économie.
Plût à Dieu que Mme de Warens eût appris à leur école à tenir sa maison, à nouer les deux bouts ! Malheureusement elle ne resta que quatre ans auprès de ses tantes ; et sa belle-mère, à laquelle eût incombé le devoir de continuer cet apprentissage au moment où l'enfant était d'âge à en mieux profiter, ne lui fut pas d'un grand secours. Mme de la Tour était une de ces femmes douées d'une activité infatigable, qui veulent tout faire par elles-mêmes; elie ne sut point couronner l'éducation de sa belle-fille en lui confiant une part de responsabilité et d'initiative.
C'était cependant là ce qu'il eût fallu à ce caractère entreprenant et ambitieux pour lui apprendre à aimer ses occupations journalières. Contrainte de se mouvoir dans un cercle de devoirs domestiques qui n'avaient rien d'élevé, Françoise-Louise de la Tour considéra ces devoirs comme une corvée, et les prit en dégoût. Celte aversion persista même à l'époque où, mariée, elle eut la direction de son propre ménage. M. de Conzié ne la calomnie donc pas lorsqu'il constate qu'elle « n'avait nul goût pour les ouvrages auxquels l'éducation accoutume son sexe1. » ■
Une des préoccupations des demoiselles de la Tour fut de procurer à Françoise-Louise la société d'enfants de son âge.
En été, la chose était facile, il s'en trouvait dans les familles du voisinage et il en venait aussi de Vevey.
En hiver, impossible de songer à des fillettes de sa condition. Ses tantes furent contraintes de lui donner habituellement pour compagnes de petites paysannes de
1 Mém. et Doc. Soc. Savoisienne d'histoire et d'archéolo^ii», [, p. 83.
18 MADAME DE AVARENS
Chailly1. Son caractère dominateur s'accommoda promptement de la suprématie que lui assurait sa naissance sur des filles de métayers et de vignerons, dont les parents étaient presque tous au service de sa famille. Habituée visà-vis d'elles à faire triompher sa volonté, elle finit par éprouver un véritable besoin de primer sur son entourage. C'est dans ce tour d'éducation qu'on trouve vraisemblablement la clef d'une des idiosyncrasiesdu caractère de Mme de Warens : à toutes les époques de sa vie elle aima à s'entourer d'inférieurs, dont les flatteries intéressées et les compliments obséquieux trouvaient grand crédit auprès d'elle.
Après le décès de Mlle Louise de la Tour, qui survint à la fin de 1708 ou au commencement de 1709, sa sœur Violente dut vendre à leur frère Jean-Baptiste leur campagne du Basset pour payer la part des cohéritiers de la défunte2. Elle se retira ensuite, selon toute apparence, à Yverdon, près de la sœur qui lui restait, Mme Madeleine d'Yvonand. Françoise 3 rentra dans la maison paternelle. De nouveaux chagrins l'y attendaient. Son père, M. Jean- Baptiste de la Tour fut enlevé à la fleur de l'âge par une hydropisie, au mois d'octobre 1709.
1 Lettre citée, du 8 janvier 1708 « ... elle ne respiroit que courir avec Fanchette Cochard et Marie Delacour. »
2 La part de cet héritage qui revenait à son frère absent; Jacques de la Tour devait passer après lui à sa nièce Françoise-Louise, s'il mourrait ait intestat et sans héritiers directs. (Testament de Louise de la Tour; contrat de mariage de Mme de Warens.)
3 Bien que ce fût dans le pays l'habitude d'appeler un enfant par le dernier nom qui lui était donné à l'état civil, dans sa famille Mlle de la Tour était nommée Françoise et non pas Louise. Est-ce peut-être pour la distinguer de sa tante? Rousseau lui adressa en 1742 une pièce de vers sous le nom de Fanie (Fanny), abréviation anglaise de Françoise.
Outre Françoise qui était, comme nous l'avons dit, issue d'un premier mariage, il laissait de son second lit deux garçons, .lean-Joseph et Jacob. De plus sa femme était enceinte. C'est à ses trois enfants vivants, et éventuellement à l'enfant qui devait naître, que, dans son testament homologué le jour de sa mort en cour de justice du Chàtelard, le défunt légua par parts égales la totalité de sa fortune. Mais il grevait une partie de cette fortune d'un usufruit en faveur de sa veuve. Et le testament contenait la clause suivante à propos des biens qui constituaient cet usufruit : « Au cas que ses dits enfants vinssent à mourir sans héritiers directs et ab intestat il leur substituera la dite dame, estant survivante, sous cette expresse condition qu'elle ne pourra en disposer sinon en faveur d'un ou de plusieurs des procites parents du testateur '.
Ces biens étaient assujettis par là à une double substitution, Mme de la Tour devant dans un cas déterminé succéder aux héritiers directs de son mari à charge de laisser elle-même après sa mort cet héritage à la parenté de ce dernier. On fit valoir plus tard cette clause du testament, qui trouva son application quand Mme de Warens, devenue seule héritière par la mort de ses frères et sœurs, se trouva elle-même frappée de mort civile par suite de son abjuration. Une autre clause des dernières volontés de M. de la Tour établit pour sa fille Françoise deux tuteurs testamentaires, son frère Jean Gamaliel et son beau-frère David Ancel, seigneur d'Yvonand. Sa veuve devait rester tutrice de ses propres enfants, assistée suivant l'usage de deux conseillers de tutelle. Après la mort de son père, Françoise-Louise continua de vivre auprès de sa belle-
1 Arch. cant. vaud., correspondance liaillivale. Vevey, I, p. 1 21), note.
mère qui alla se fixer au Basset, cette campagne faisant partie de son douaire.
Les Notices d'utilité publique de l'année 1807 * contiennent une statistique du district de Vevey. Un des collaborateurs de cette statistique rapporte qu'il avait personnellement connu dans sa jeunesse une dame respectable, liée jadis avec MUe de la Tour, dont elle était voisine de campagne. Souvent il l'avait entendue raconter, en parlant de son amie d'enfance, que cette jeune fille faisait avant son mariage les délices de la contrée par son esprit, par sa gaieté et par les fêtes qu'elle donnait. «Sa maison, ajoutait-elle, était dans les beaux jours de dimanche le rendezvous de tout ce qu'il y avait de plus aimable et de meilleure société. Une musique champêtre, des danses, des jeux, des promenades, des goûters où on offrait des fruits, de la crème, des gâteaux, etc., y étaient fréquemment répétés. »
En reproduisant ce témoignage flatteur nous nous demandons toutefois s'il mérite une entière confiance? Certaines erreurs qui s'y sont glissées permettent sérieusement d'en douter.
Peut-on parler d'une jeune fille de onze à douze ans, comme faisant par son esprit les délices de ia société? Or Françoise-Louise avait cet âge lorsqu'elle quitta le Basset pour n'y revenir dès lors qu'à de rares intervalles et n'y faire que de courtes apparitions. En outre, « la dame respectable », dont il est question dans la chronique, fait preuve d'un manque de mémoire pour le moins singulier, lorsqu'elle parle de danses le dimanche 2. Pouvait-elle
1 T. II, p. 79.
2 II y a lieu d'observer ici que les réunions si vantées par cette dame offrent
ignorer qu'au dix-huitième siècle, dans les Etats de LL. EE. de Berne !, la danse était proscrite en ce jour consacré, et que les tribunaux ecclésiastiques (consistoires) poursuivaient les transgresseurs avec un zèle qui ne ménageait personne? La famille de la Tour était d'ailleurs moins bien placée que toute autre pour violer l'ordonnance souveraine, puisque son chef Gamaliel, le châtelain du Châtelard, présidait alors le consistoire de cette baronnie. Aussi le nom des de la Tour ne figure-t-il nulle part dans les registres de ce corps, où se consignaient de pareilles infractions. Un seul cas, qui touche indirectement à cette famille, concerne le fermier du domaine de Burier, appartenant alors au fils du châtelain Gamaliel, noble Jean-Baptiste de la Tour. Ce fermier fut accusé en 1714- d'avoir fait danser un dimanche à Burier quelques habitants de Vevey. Son procès se termina, faute de preuves, par un arrêt de nonlieu2.
Il n'était besoin d'ailleurs ni de l'ordonnance du consistoire, ni de l'opportunité de l'exemple à donner dans la contrée, pour empêcher les danses au Basset de la Tour
une grande ressemblance avec celles que, dans la Nouvelle Héloîse, Julie de Wolmar organisait les dimanches d'hiver. La collation se composait aussi de fruits, de gâteaux, de laitage. S'il y avait des hommes on servait en outre du vin. Un violon faisait danser les assistants. Cependant Rousseau savait si bien que la danse était contraire à la sévérité des mœurs protestantes de l'époque, qu'il sent le besoin de sauver la difficulté par un discours de Julie. Re serait-ce pas dans la Nouvelle Héloîse qu'il faudrait chercher l'origine du récit ci-dessus ?
1 On désignait communément par ces lettres initiales des mots « Leurs Excellences, » les deux conseils qui dirigeaient la république de Berne : le grand conseil ou conseil souverain et le petit conseil ou sénat; en un mot le gouvernement bernois.
2 Registre du consistoire de Vevey, 1711.
en tant que contraires à la sanctification du dimanche. Mme Marie de la Tour, née Flavard, appartenait depuis longtemps, comme autrefois ses belles-sœurs, à la secte des piétistes. Tout récemment encore la perte de son mari et d'une petite fille, née après la mort de celui-ci, l'avaient plongée dans le deuil et avaient augmenté l'austérité de sa vie. Dès ce moment, fuyant toute mondanité elle s'était plus que jamais consacrée à la piété et aux bonnes œuvres. Le Basset redevint le centre d'assemblées religieuses, tenues généralement le dimanche après-midi et qui étaient présidées comme autrefois par le secrétaire Magny. Dans les fréquentes visites qu'il faisait au Basset, il rencontrait toujours Françoise-Louise. Chacun l'écoutait comme un oracle et Mme de la Tour ne pouvait voir qu'avec satisfaction sa belle-fille suivre avec intérêt ses entretiens.
Quelques notes de M. de Warens nous font connaître que Magny exerça sur cette enfant précoce une influence décisive1. La tendance de sa théologie rencontra dans cette jeune âme une sympathie illimitée. En donnant son adhésion aux doctrines d'une secte mystique qui cherchait à s'élever au-dessus des barrières d'église par une extrême tolérance, e( qui admettait certaines vues étrangères au système protestant, Françoise-Louise de la Tour se trouvait entraînée à son insu du côté du catholicisme. Sa future conversion lui devenait ainsi plus aisée et se préparait de loin. Des préoccupations matérielles et un amourpropre exagéré l'aidèrent, plus tard, à franchir le pas décisif.
Il est à regretter que nous n'ayons pas sur ce nouveau séjour au Basset d'autres détails à relever. Mais nous sa-
1 Arch. de Loys.
vons que ce séjour prit fin au bout de deux ans, Gamaliel de la Tour ayant mis sa nièce en pension à Lausanne chez une dame Crespin, vers la fin de 1711 '. Le peu de sympathie qui régnait entre Mme de la Tour et sa belle fille ne fut probablement pas étranger à cette détermination. Fautil chercher la cause de cette froideur réciproque dans le système d'éducation assez sévère que paraît avoir suivi Mme de la Tour? L'austérité de sa religion effraya-t-elle la jeune fille, c'est ce qu'il est difficile de décider.
Chez Mme Crespin rien ne fut négligé pour donner à Françoise-Louise une éducation distinguée. Son tuteur payait pour elle une pension de deux cents livres de Suisse, indépendamment de ses leçons. On lui enseignait aussi les arts d'agrément, car M. de Warens produisit à l'occasion de son divorce une liste de dettes payées pour sa femme au lendemain de son mariage et parmi les comptes figure celui d'une maîtresse de musique et de chant-.
C'est pendant son séjour dans celte pension que Françoise-Louise se vit rechercher en mariage par noble Sébastien-lsaac de Loys, fils de Jean de Loys, seigneur de Villardin3. Ce jeune homme était né à Lausanne le 28 juillet 1688. S'étant voué à la carrière militaire, il avait fait ses premières armes au service du Piémont de 1704 à 1705 comme enseigne au régiment suisse de Portes. De là il avait passé en 1706, avec le grade de lieutenant, dans un bataillon levé en Suisse pour le compte du roi de Suède, et avait guerroyé contre les Russes. Rentré dans sa ville
1 Doc. 33, listes B et E.
2 Doc. 33, liste I?.
3 M. de Villardin avait épousé le "27 avril ItiSli M"« Esther de Lavigny. Cette dame était déjà morte en 1713.
natale en l'année 4708, il y exerçait depuis 1712 la charge de capitaine d'une compagnie d'élection au service de LL. EE. de Berne1.
Dans un factum important rédige par son avocat à l'occasion d'un procès que S.-I. de Loys soutint en 1724 contre son père, factum qui a été lu par M. Eug. Gaulis à la séance de la Société d'histoire de la Suisse romande, le 9 juin 1884, se trouvent quelques détails intéressants sur les premières démarches faites en vue de ce mariage et sur les difficultés qui en retardèrent la conclusion.
L'avocat, rédacteur de l'acte, rapporte, évidemment d'après les indications de son client, « qu'au commencement de 1713, M. de Villardin fit connoître à son fils, M. de Loys, qu'il souhaitoit le voir rechercher en mariage MUe de la Tour » et il ajoute que « bien que M. de Loys ne songea pas beaucoup à changer d'état, il regarda ce conseil comme un ordre et fit connoissance avec la demoiselle qu'il n'avoit pas vue auparavant. S'étant épris d'elle d'une violente passion, il se montra résolu, de sorte que son père, M. de Villardin, se rendit à la Tour de Peilz pour la demander à M. Gamaliel de la Tour. »
Celui-ci après avoir consulté la jeune fille s'empressa de répondre affirmativement. On se demande pourquoi M. de la Tour a donné avec tant de hâte son consentement à un mariage aussi précoce, sa nièce n'ayant point encore atteint l'âge légal. 11 faut considérer cependant qu'il souffrait déjà de la maladie qui devait l'emporter, maladie qu'il savait incurable. Dans ces circonstances, on comprend qu'en bon parent et en tuteur soucieux, il lui importait d'assurer à sa nièce, par un mariage convenable, l'appui dont elle au-
i Doc. 69.
rait besoin, lorsqu'il viendrait à lui manquer. Or cette union avec M. de Loys lui semblait présenter toutes les garanties désirables, honorabilité du prétendant, hautes relations de famille, position de fortune acceptable.
Le 22 mars 1713, un projet de contrat fut rédigé, par lequel Françoise-Louise de la Tour devait apporter à son futur époux tous les biens qu'elle possédait «à cette époque, soit une trentaine de mille livres *.
En vue de rapprocher de la dot de la fiancée l'apport pécuniaire du fiancé, M. de Villardin s'engagea à faire à celui-ci une libéralité, qui éleva cet apport au chiffre de vingt mille livres, à la condition toutefois qu'il serait inscrit au contrat que son fils renonçait en sa faveur à toute prétention sur les biens maternels, auxquels il avait encore droit-. C'était lui faire payer chèrement celte libéralité. M. de Loys essaya vainement quelques objections; la condition était péremptoire. Il préféra finalement y souscrire, de peur d'une rupture de ses négociations matrimoniales.
Mais une autre personne avait été frappée du manque d'équité qui avait présidé à cet arrangement entre le père et le fils.
Le second tuteur de MUé de la Tour, M. d'Yvonand, s'était montré dès l'abord fort opposé à l'union que l'on avait en vue pour elle, à cause de sa trop grande jeunesse. Aussi n'avait-il point pris part à la rédaction du contrat. Ce projette fois rédigé, lui fut soumis. Il estima que la renonciation imposée était antilégale et aussi préjudiciable à l'épouse qu'à l'époux. Il renvoya le contrat sans avoir con-
1 Somme qui représente aujourd'hui une valeur environ six fois plus grande. 3 M. de Villardin eut jusqu'à son second mariage l'usufruit île la moitié de l'héritage que ses enfants du premier lit avaient de leur mère.
senti à le signer. Gamaliel de la Tour, qui se regardait comme engagé par sa parole vis-à-vis de M. de Villardin et qui tenait particulièrement, pour les raisons que l'on sait, à hâter la conclusion du contrat, s'efforça d'amener à composition son cotuteur. A cet effet il engagea le père du fiancé à renoncer à la clause en litige, en même temps qu'il laissait entendre aux divers membres de la famille de la Tour que la célébration du mariage pourrait être retardée sur leur demande de plusieurs mois après le contrat. M. d'Yvonand avait assurément d'autres motifs de ne point vouloir de ce mariage, car il persista malgré tout dans son opposition.
Peut-être se méfiait-il des moyens diplomatiques auxquels M. de Villardin pouvait avoir recours ? Et il s'en fût méfié à juste titre, car tout en consentant ostensiblement à voir supprimer dans le contrat l'article qui obligeait son fils à lui abandonner ses biens maternels, M. de Villardin appelait M. de Loys dans son cabinet le jour fixé pour la signature de l'acte et le contraignait par des menaces à lui faire un billet contenant cette renonciation.
Ces négociations laborieuses aboutirent enfin. Malgré l'opposition résolue de M. d'Yvonand, Jean-Gamaliel de la Tour, encouragé par l'inclination de sa nièce pour M. de de Loys, et fort de l'approbation d'une partie de la parenté, s'était décidé à aller de l'avant dans l'espoir que son cotuteur finirait par accepter le fait accompli. Le contrat fut signé à Lausanne le 18 avril 1713*. Mais retenu au lit par la maladie, M. de la Tour ne put se trouver en personne à la signature de l'acte. Il se fit représenter par son fils Jean-Baptiste, qu'assistaient du côté de l'épouse
1 Doc. 2.
quelques parents éloignés. L'époux était accompagné de son père, de ses frères et de plusieurs cousins. Ce contrat fut soumis le 29 avril à la ratification de Gamaliel de la Tour, ainsi qu'en fait foi un post-scriptum daté, signé du notaire qui avait passé l'acte ' ? On présenta ensuite la pièce à M. d'Yvonand, qui refusa encore d'en reconnaître la validité, bien que l'on eût sur ces entrefaites, afin de lui donner plus de garanties que le mariage serait retardé, fait rentrer MUe de la Tour dans la pension Crespin. Bien plus, il s'empressa d'intenter à M. de la Tour une action judiciaire en nullité de contrat. Dans une situation aussi tendue, il était évident que la justice de Vevey ne pouvait laisser ces messieurs côte à côte dans l'exercice de la tutelle. Elle les déchargea tous deux de leurs fonctions jusqu'à la fin de leur différend, et nomma provisoirement un tuteur neutre en la personne du fidèle ami de la famille de la Tour, du vénérable secrétaire Magny. Jean Gamaliel de la Tour était toujours gravement malade. Le chagrin qu'il éprouva de ces démêlés empira son état de santé au point qu'il mourut peu de temps après.
Au nombre des papiers que produisit treize ans plus tard, lors de son procès en divorce, M. de Vuarens (c'est le nom qu'avait pris désormais M. de Loys2), se trouvent plusieurs listes de dettes, payées autrefois par lui pour le compte de sa femme. Ces documents nous donnent des détails intéressants sur la vie de Mme de Warens avant et
» Doc. 2.
- Vuarens est le vrai nom du village vaudois dont M. de Loys possédait la seigneurie. C'est pour suivre une orthographe germanique introduite par les Bernois, alors maîtres du pays, que l'un a quelquefois employé l'orthographe île Warens. M. et M™*' de Loys de Vuarens l'avaienl adoptée el Rousseau n'en a point connu d'autre.
après son mariage. Une de ces listes nous laisse entrevoir que pendant les trois mois que dura la tutelle de M. Magny, ce dernier ne fut pas chargé de gérer les revenus de sa pupille ; il n'eut pas même entre les mains l'argent nécessaire pour faire face à ses dépenses courantes. Ce fut par conséquent M. de Warens qui dut se charger, dans les premiers temps de son mariage, d'acquitter les comptes arriérés l.
Une autre remarque qui accentue ce que nous connaissons déjà des rapports tendus entre belle-mère et belle-fille, c'est que pendant ces trois mois Mlle de la Tour vint passer régulièrement ses dimanches, non pas au Basset, mais à Vevey, dans la famille de M. Magny.
Les démarches conciliantes de ce nouveau tuteur et l'autorité morale que chacun lui reconnaissait amenèrent M. d'Yvonand à abandonner entièrement le procès entamé et à déclarer par convention du 14 août 1713, qu'il souscrivait au contrat du 18 avril, auquel il fut apporté sur sa demande de légères modifications.
Tout obstacle se trouvant ainsi levé, le mariage fut célébré à Lausanne le 22 septembre suivant2. Mme de Warens venait d'entrer depuis peu de mois dans sa quinzième année.
1 Dkoc. 33, listes B et E.
2 Doc. 69. — Factum du 2 juin 1721.