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CHAPITRE II Le mariage de Mme de Warens

En dehors de quelques notes éparses que nous rencontrons dans les papiers de M. de Warens, nous n'avons point de renseignements sur la vie privée des deux époux pendant les premières années de leur mariage. Les manuaux des conseils et des cours de justice de Vevey et du Châtelard nous font connaître en revanche quelques circonstances de leur vie extérieure.

Ainsi qu'il s'y était engagé dans son contrat de mariage, M. de Warens donna aux parents de sa femme toutes les garanties exigées par la loi quant à la sécurité des biens qu'elle lui avait apportés.

Un inventaire de ces biens avait été dressé après le décès de M. delà Tour, on jugea inutile d'en faire un nouveau. M. de Warens se borna à remettre à la famille une décharge pour les biens qu'il avait reçus d'elle. Cette circonstance, insignifiante en apparence, mérite d'être signalée, car Mme de Warens prétendit dans une supplique, adressée en 1732 au sénat de Chambéry, que son mari n'avait jamais livré cette décharge *. Le jeune couple s'établit à Vevey où la société fit bon accueil à M. de Warens, tant à cause delà position distinguée que la parenté de son épouse y occupait d'an-

1 Doc. 61.

cienne date qu'à cause de la considération dont sa propre famille jouissait dans le pays. Le cercle d'intimes qui se réunissait dans leur salon n'était pas composé exclusivement de l'ancienne bourgeoisie de la ville, on y comptait aussi des familles réfugiées, venues à Vevey à la révocation de l'édit de Nantes, entre autres les de Rochegude, les d'Herwart, les Silvestre, les de Quervain, les Danjau de la Bélie. Dans les premiers temps de leur mariage, on les voit présenter au baptême, en qualité de parrain et de marraine, un enfant de cette dernière famille1. Leurs noms se retrouvent plusieurs fois par la suite dans les registres baptistaires comme parrain et marraine d'enfants de réfugiés.

M. Chavannes a déjà remarqué dans son Histoire des réfugiés français dans le Pays de Vaud -, que Mmc de Warens portait alors à ces familles françaises, victimes de leur attachement aux doctrines protestantes, un intérêt sincère ; ce ce qui ne l'a pas empêchée, ajoute-t-il, d'entrer elle-même plus tard dans l'église persécutrice et de renier ainsi d'une manière éclatante les sympathies religieuses que son cœur avait partagées avec grand nombre de ses compatriotes. »

Chaque année dans le cours de l'automne les deux époux allaient passer quelques semaines à Chailly, au centre du domaine de vignoble que Mme de Warens avait apporté en dot à son mari. Ils s'y étaient aménagés un petit appartement dans la maison même où se trouvait logé leur vigne-

1 Registre des baptêmes de Vevey, 3 septembre 1714, Françoise-Louise, fille de François Danjau de la Bellie, réfugié pour la religion, et d'Elisabeth Grammon ; parrain et marraine, noble Isaac-Sébastien de Loys et sa femme, Françoise-Louise, née de la Tour.

2 Lausanne, 1874, in-8», p. 263.

ron !. Là ils présidaient aux vendanges. Les premiers froids les ramenaient à Vevey. Plus tard, lorsque M. de Villardin eut mis son fils en possession définitive de la seigneurie de Vuarens, celui-ci s'y rendit chaque été pendant les moissons afin d'y percevoir la dime et les autres redevances féodales. Pour l'ordinaire, Mme de Warens n'était pas du voyage.

Le rapprochement est frappant entre les faits que nous venons d'indiquer et le récit de la Nouvelle Héloïse. La baronnie d'Etange, «composée de champs, de prés, de bois2,» répond évidemment à la seigneurie de Vuarens, quoiqu'il y ail loin de la modeste réalité à la brillante description que fait Rousseau. De même le domaine de Clarens, oc dont le produit consiste exclusivement en vignes :i » est, proportions gardées, le petit domaine de Chailly, réuni pendant la jeunesse de Mme de Warens avec celui du Basset, situé tout auprès. A Vuarens comme à Etange, le mari allait fréquemment seul ; à Chailly comme à Clarens les époux étaient toujours réunis.

Le principal produit du domaine de Chailly était, nous venons de le voir, celui de ses vignes. Cette source de revenu eût été certainement plus lucrative pour M. de Warens s'il eût possédé la bourgeoisie de la ville la plus voisine, c'est-à-dire celle de Vevey. Car il eût trouvé dans ce cas avantage à vendre sa récolte, non plus sur place comme il le faisait généralement, mais dans cette ville où

1 Cette maison était celle qu'on appelait autrefois le Basset des demoiselles de la Tour. Léguée à Mme de Warens par son père, elle fut depuis lors appelée Chailly, du nom du village avoisinant, pour la distinguer de la propriété voisine du Basset, dont Mme de la Tour était jouissante.

2 Nouvelle Héloïse, 4me partie, lettre X.

3 Ibid.

les vins se vendaient à celte époque fort au-dessus des prix courants de la campagne. En effet, les bourgeois d'une cité jouissaient seuls alors de la faculté, où comme on le disait ce de la franchise », d'introduire dans son enceinte le vin de leur cru sans payer une taxe d'octroi (Tomguelt), et de faire ensuite détailler ce vin dans des établissements publics1. Double privilège qui leur assurait, malgré les transports, un notable bénéfice et qui les protégeait contre la concurrence des vendeurs non bourgeois. M. de Warens, domicilié passagèrement à Vevey, n'avait aucune raison de prétendre dans cette ville à la franchise d'octroi. Il aurait pu en revanche user de pareil droit à Lausanne, dont il avait la bourgeoisie, mais Lausanne était trop distant de Chailly pour qu'il trouvât intérêt à le faire ; les frais d'expédition eussent certainement absorbé, si ce n'est dépassé tous les gains à attendre. De son côté Mme de Warens, dans le fait la véritable propriétaire du vin qu'il s'agissait de vendre, avait perdu par suite de son mariage avec un étranger à la ville, tous les droits qu'elle possédait auparavant comme bourgeoise de Vevey. Il est piquant de constater ici que cette dame, qui ne tira aucun profit de la confirmation de bourgeoisie accordée autrefois à son père, se vit contrainte de remplir dans la suite une partie des engagements pécuniaires que la famille de la Tour avait pris à propos de cette confirmation.

A l'époque où le Conseil de Vevey - reconnut leur qua-

1 Les principales familles de la ville possédaient, pour la vente en détail de leur propre vin, des cabarets ou pintes qu'elles faisaient tenir par des débitants.

- Il existait à Vevey quatre conseils, celui des Cent-vingt ou grand conseil, celui des Soixante, celui des Trente, enfin celui des Douze ou petit conseil, corps exécutif de la ville. Quand nous ne faisons pas suivre le mot conseil

lité d'anciens bourgeois de cette ville, MM. de la Tour, père et oncles de Mme de Warens, avaient promis de donner en témoignage de leur gratitude, une contribution de quinze pistoles pour la reconstruction de la maison de ville. Cette somme devait être versée en plusieurs acomptes, au fur et à mesure de l'avancement des travaux. On n'en exigea que deux cents florins pendant la vie de M. Jean-Baptiste de la Tour, qui, à la suite d'un arrangement avec ses frères, s'était seul chargé du paiement de la dette !.

Le nouveau bâtiment de la maison de ville était depuis longtemps achevé que le solde de cette contribution restait dû, vraisemblablement par suite d'un oubli du secrétaire du Conseil-. Ce ne fut que dans le cours de l'année 1715, qu'un conseiller revisant les comptes de cette bâtisse, s'aperçut que ce solde n'était point encore acquitté et en fit rapport à ses collègues 3. Ceux-ci déléguèrent aussitôt un des leurs auprès de la veuve de M. Jean-Baptiste de la Tour, laquelle se déclara en principe disposée à payer la somme due, avec un don, fait à l'hôpital en souvenir de son mari 4. Cependant comme elle n'était qu'usufruitière d'une partie de la fortune de ce dernier, elle se réservait de s'entendre préalablement avec les héritiers naturels.

Mis au courant par elle de la réclamation du Conseil,

d'une dénomination particulière c'est du dernier dont nous entendons parler.

' Arch. de Vevey. Registre des contributions pour la maison de ville, 1702 ; Doc. 3 et 17.

* Doc. 3.

3 Doc. 3 et 4.

4 Doc. 5.

M. et Mme de Warens firent à cette dernière un fort mauvais accueil l.

Ils répondirent au délégué qu'ils avaient effectivement le souvenir d'une somme de deux cents florins -, donnée jadis dans le but indiqué par MM. de la Tour, mais qu'ils n'avaient jamais ouï parler d'un engagement ultérieur ; que si cet engagement existait il devait être nécessairement consigné dans un écrit, que le Conseil était tenu de leur produire ; qu'ils étaient du reste fort surpris de ce qu'on s'adressât plutôt dans cette circonstance à une branche de la famille de la Tour, qui devait être considérée comme éteinte, puisqu'elle n'était plus représentée que par une femme, privée depuis son mariage des privilèges de la ville, tandis qu'il existait une autre branche de cette même famille, dont les droits de bourgeoisie étaient encore assurés pour longtemps, vu qu'elle comptait à l'époque présente plusieurs membres masculins.

La promesse de MM. de la Tour avait été faite spontanément et sans un écrit spécial. Il n'en existait pas d'autre preuve que son inscription dans les registres municipaux. Le Conseil manquait donc de moyens légaux pour contraindre les héritiers à reconnaître la légitimité de la dette. Il lui répugnait, du reste, d'encourir les chances d'un procès. Néanmoins, fort de son droit, il persista dans ses démarches auprès de M. de Warens, se réservant dans le cas où il ne pourrait rien tirer de lui, d'appeler aussi en garantie l'hoirie de Jean-Gamaliel de la Tour, celui-ci ayant été en quelque sorte caution solidaire de l'engagement contracté, puisque c'était de l'aveu et au nom de ses

1 Arch. de Vevey, M an. du Conseil N° V.

2 Deux florins et demi font une livre.

autres frères que M. Jean -Baptiste de la Tour avait promis la somme en litige1. M. de Warens fit longue résistance à la demande du Conseil. Plus tard, sur l'avis, parait-il, de sa femme, qui crut pouvoir tirer de là quelque avantage personnel, il se ravisa et déclara que, sans être convaincu de l'engagement de M. de la Tour, il voulait transiger et mettre fin à la présente difficulté, en payant ce qu'on exigeait de lui, à la condition toutefois que le Conseil, tenant compte de ce que son beau-père avait peu profité de son agrégation à la bourgeoisie, accorderait à Mme de Warens la faveur de participer aux droits des bourgeois pour ce qui concernait l'entrée et la vente en ville du vin de son propre vignoble. Mme de Warens , impatiente, ne sut pas attendre la réponse du Conseil. Pensant sans doute que son mari, lié d'intimité avec plusieurs membres de ce corps, était assuré d'avance d'une décision favorable ; espérant aussi peut-être influencer cette décision par le fait accompli, elle se permit de prévenir l'autorisation demandée en faisant ouvrir une pinte pour le débit de son vin. Fit-elle la chose avec ou sans le consentement de son mari, c'est ce qu'on ignore ! Toujours est-il que le Conseil n'était pas encore nanti de la requête de M. de Warens, qu'il apprenait cette violation des règlements de la ville par un rapport du commandeur2.

Son devoir était de réprimer instantanément et avec sévérité une infraction de ce genre. Il le fit par un blâme officiel, qu'il chargea ceux de ses membres, qui étaient en rapport avec M. de Warens, de transmettre verbalement à ce dernier, l'avertissant une fois pour toutes <r que s'il

1 Arch.de Vevey. Manual V, mentions diverses. ! Vice-président du Conseil des Douze.

continue à vendre son vin et à demeurer dans le silence sans faire aucune démarche de déférence, comme il le doit, on prendra des nouvelles mesures contre luy qui ne luy seront pas agréables1. » Sur ces entrefaites cependant les démarches de déférence, que l'autorité municipale exigeait, avaient été effectuées par l'envoi de la lettre de M. de Warens dont il a été question plus haut. Mais le Conseil, qui avait semblé tout d'abord réclamer ces démarches afin d'y accéder, blessé probablement par la lenteur que Mme de Warens mettait à obtempérer à ses ordres, refusa la faveur qui y était sollicitée et fit savoir aux deux époux qu'il ne pouvait tenir compte de leur demande, surtout à cause du précédent qu'elle ne manquerait pas de créer en ville2. Contraint de s'incliner devant une décision exprimée en des termes si formels, M. de Warens l'accepta de bonne grâce. Sa femme en revanche ne comprit pas qu'elle avait fait fausse route et qu'elle devait s'en prendre à elle-même de cette détermination du Conseil. Vivement humiliée et froissée dans son amourpropre par le refus qu'elle avait subi, elle vit dans ce refus une grave atteinte à la considération dont son mari et elle-même jouissaient à Vevey. Dès lors, dégoûtée de cette ville, elle ne fit plus opposition au désir que M. de Warens manifestait depuis longtemps de retourner à Lausanne. Mais elle voulut qu'il acquit préalablement la bourgeoisie de Vevey, seul moyen, d'après elle, de reconquérir les égards et l'influence qu'elle croyait leur être échappés. Pressé comme il l'était par sa femme et reconnaissant lui-même que cette bourgeoisie ne serait pas

i Doc. 7.

2 Man. V.

pour lui sans utilité, M. de \Yarens présenta dans ce sens une pétition au Conseil. Sa demande fut aussitôt accordée et il fut admis à prêter serment le 7 mai 1716 i.

La formule qui lui fut imposée renfermait entre autres la clause suivante : « Qu'il ne pourroit jouir des privilèges de la ville sans demeurer dans icelle. » Cette clause lui échappa tout d'abord. Ce ne fut qu'après sa réception, lorsqu'il avait déjà quitté la salle des séances, qu'il lui vint tout à coup à l'esprit qu'elle aurait inévitablement pour résultat de rendre ses droits de bourgeoisie illusoires et inutiles, s'il s'établissait à Lausanne, comme il en avait l'intention. Il se hâta donc de rentrer pour demander explication sur ce point : « S'il ne luy seroit pas loisible qu'en tenant quelques domestiques à l'ordinaire dans sa maison, demeurant partie du tems à Vevey, à Lausanne et autre part, il ne pourroit pas également jouir des privilèges de ditte ville? » Le Conseil lui répondit qu'il ne trouvait pas lieu d'introduire une modification dans les termes de son serment2. M. de Warens ne se tint pas pour battu, car déjà le 14 mai, il revint à la charge en faisant remettre à l'autorité municipale, par l'entremise d'un de ses membres, une pétition contenant la même requête. Mais cette autorité ne voulut point en prendre connaissance et lit savoir au pétitionnaire que s'il avait des réclamations à lui présenter, il devait le faire en personne 3.

1 Doc. 8.

s Ibid.

3 Man. V., p. 399. « M. de Warens ayant voulu faire présenter une exposition par escrit par un membre de ce Corps au sujet de quelqu'éclaircissemenl de sa réception au nombre des bourgois, on n'a pas daigné la lire, puisque s'il a quelque chose à représenter il doit paroistre luy-mesme. »

M. de Warens comparut, en effet, devant le Conseil à la séance suivante. Il lui exposa qu'en se faisant agréger à la bourgeoisie de Vevey, il n'avait nullement entendu porter préjudice aux droits de même nature dont il jouissait dans d'autres villes, surtout à Lausanne, où sa qualité d'ancien bourgeois lui permettait de parvenir à des emplois auxquels il ne pouvait aspirer à Vevey ; que la clause du serment dont il sollicitait la suppression lui faisait le plus grand tort, puisqu'en exigeant sa présence continuelle dans ce lieu pour y faire valoir ses droits, elle l'empêchait entièrement de faire usage de ceux qu'il possédait ailleurs; qu'il savait, du reste, qu'il n'était pas le premier qui s'était trouvé en pareil cas, et pour lequel on aurait fait exception à la règle; que si l'on persistait à restreindre ainsi sa liberté, il préférait renoncer à cette agrégation, étant encore en pouvoir de le faire puisqu'il n'avait pas payé jusqu'ici la finance de réception '.

Le Conseil fit des difficultés pour reconnaître le bienfondé de ces arguments. Huit mois environ s'écoulèrent dans des pourparlers sans résultat. On finit cependant par s'entendre. Il fut convenu que la lettre de M. de Warens serait d'une même teneur que celles qu'on avait, d'après les anciens manuaux, accordées par exception à d'autres candidats qui avaient plusieurs bourgeoisies. Arrangement qui lui donnait ainsi d'une manière détournée pleine et entière satisfaction. Néanmoins, pris de méfiance, il ne voulut s'acquitter de ce qu'il devait pour son agrégation que lorsqu'il aurait reçu le document qui en

1 D'après le règlement municipal les nouveaux bourgeois n'étaient définitivement admis à exercer leurs droits que lorsqu'ils s'étaient acquittés de la finance d'agrégation. S'ils ne la payaient pas dans un laps de temps fixé, ils étaient rayés d'office du registre de la bourgeoisie.

faisait foi, rédigé en bonne forme. A cet effet il demanda pour ce payement un sursis de deux mois, <r pendant lesquels i! prioit qu'on luy dressât sa lettre de bourgeoisie d*une manière qui pût luy être satisfaisante. » Ce qu'on lui accorda1.

Cependant sur ces entrefaites une autre condition qui devait être insérée dans la lettre en question excita le déplaisir de M. de Warens.

Pour combattre la tendance qu'avaient à cette époque certaines familles à fonder en dehors de l'hôpital, soit de la bourse des pauvres de la ville, des institutions privées de bienfaisance qui causaient à celte bourse un préjudice notable, en accaparant à leur profit nombre de dons et de legs, le Conseil venait de prendre la mesure extrême de défendre aux nouveaux bourgeois de s'affilier à ces institutions. Le hasard voulut que M. de Warens fût le premier qui fut atteint par cette mesure. Mais il protesta énergiquement contre celle-ci, non point qu'il eût l'intention, disait-il, de refuser en quoi que ce soit un secours à l'hôpital, mais parce qu'il ne lui convenait pas que sa lettre de bourgeoisie fût la première qui contînt semblable restriction. Il profita du retard que le secrétaire municipal mettait dans l'expédition de cette lettre pour demander avec insistance le retranchement du paragraphe. Cette fois encore le Conseil dut faire retraite devant sa ténacité -. Tout étant finalement réglé et enregistré suivant ses désirs, M. de Warens livra les quatre cents livres fixées pour le prix de son agrégation, le 9 septembre 1 7 1 7 :i .

1 Doc. 10.

2 Doc. 11 et 12.

3 Man. X.

Quant aux prétentions pécuniaires qu'on élevait relativement à la bourgeoisie de son beau-père, il crut, paraît-il, les avoir éteintes par sa propre réception, car il recommença à en contester la validité lorsque après un délai de quelques mois le Conseil le poursuivit à ce sujet jusqu'à Lausanne *. En même temps l'autorité veveysanne prit à partie, en qualité de caution, la veuve de M. Jean- Baptiste de la Tour, le cousin de Mme de Warens. Mais quoique ses démarches auprès de Mme de la Tour n'eussent de prime abord aucun succès, elle n'osa finalement exécuter vis-à-vis de cette dame la menace de priver ses enfants de la franchise d'octroi2. Ce ne fut que le 20 avril 1722 que M. de Warens se décida à terminer la contestation en payant quatre-vingt-huit livres et quinze sols, formant le reliquat des quinze pistoles promises par MM. de la Tour. Il ajouta volontairement à celte somme le don d'un louis d'or3.

L'inclination de M. de Warens le portait, nous l'avons dit, depuis longtemps à retourner s'établir à Lausanne, où l'attiraient ses relations de famille, les sympathies de sa jeunesse et l'attrait d'une plus grande ville. L'influence toute-puissante que sa femme exerçait sur son esprit avait seule pu le retenir jusqu'à celte époque à Vevey. Maintenant que Mme de Warens consentait au départ, il s'empressa de donner suite à ce projet aussitôt qu'il eut mis ordre à ses affaires de bourgeoisie.

1 Doc. 14 et 15.

2 Doc. 13 et 16. Le 17 juin 1720 cependant le commandeur de la ville fut chargé de faire « nottifier des lettres de gagement à Mme Dulon, veuve De la Tour, tant en son nom qu'à ses enfants.» (M. Y., p. 425.) Mais Mme Dulon. réussit déjà à obtenir levée de cette saisie le 1er juillet 1720. (Id., p. 444.)

s Doc. 18, 19.

Au commencement rie 1718, les deux époux s'installèrent dans leur nouvelle résidence. Grâce à l'influence de sa famille et de ses amis, grâce surtout aux rapports constants qu'en dépit de l'éloignement il avait toujours entretenus avec ses combourgeois, M. de Warens était assuré dans sa ville natale d'une réception bienveillante. L'accueil qui lui fut fait dépassa en cordialité tout ce qu'il attendait. Bientôt après son arrivée, le 7 mai 1718, la noble abbaye des fusiliers lui conféra le grade de capitaine de cetle Société. Le 30 septembre de la même année, il fut élu par la bannière de Saint-Laurent aux Soixante d'appellations de la ville, place qu'il occupa trois ans plus tard avec une autre, vacante aux Soixante de police l. Mais des discussions d'intérêt avec M. de Villardin assombrirent son séjour à Lausanne.

Depuis les premiers temps de son mariage, M. de Warens réclamait vainement de son père la seigneurie dont il portait le nom et que celui-ci lui avait promise à compte de la dot de vingt mille livres, qu'il s'était engagé à lui faire lors de la signature de son contrat. M. de Villardin avait à cette occasion transféré ostensiblement cette seigneurie à son fils dans les registres cadastraux, mais ne la lui avait en réalité pas remise. Jusqu'à ce jour il en avait gardé lui-même la propriété effective; il en percevait les revenus et ne donnait, en leur lieu et place, au légitime propriétaire, que la rente annuelle du capital que le fonds représentait. M. de Warens apparaissait ainsi aux yeux du public comme seigneur d'une terre dont il n'avait point la jouissance. De plus M. de Villardin faisait usage de la contre-lettre qu'il

1 Doc. 69. Nous verrous au Doc. 20 que, par faveur exceptionnelle, il fut Remis, lorsqu'il quitta Lausanne, à conserver ce siège aux Soixante de police.

avait forcé son fils de signer le jour de la rédaction du contrat et détenait certains biens qui eussent dû revenir à ce dernier du fait de l'héritage de sa mère. Tant que M. deWarens avait habité Vevey il n'avait que faiblement protesté contre cet état de choses. Il s'était borné à adresser à son père quelques représentations, faites avec déférence et qui n'eurent aucun résultat. A Lausanne, où la vie devint plus difficile, plus coûteuse pour les jeunes époux, ils avaient besoin d'un surcroit de ressources. M. de Warens songea à se les procurer en insistant avec énergie pour être mis en possession de ce qui lui était encore dû. Il paraîtrait d'après la lettre qu'il écrivit à son beau-frère, M. de Middes, le 22 septembre 1732, au sujet de la fuite de sa femme, et dans laquelle il touche à diverses circonstances de son passé, que Mme de Warens avait été la principale instigatrice de cette revendication. M. de Villardin s'obstinant à ne pas vouloir faire droit à celle demande, son fils se vit forcé d'entamer contre lui un procès dont il nous reste , entre autres pièces, le factum intéressant du 2 juin 1721, rédigé par l'avocat de M. de Warens, factum auquel nous avons emprunté les plus curieux détails sur les négociations du mariage de celui-ci avec MUe de la Tour. Un jugement qui adjugeait au fils la possession effective de la terre de Warens et qui annulait aussi la contre-lettre, que, contraint, il avait faite à son père, intervint encore en 1718. Mais M. de Villardin interjeta appel de cette sentence et ce ne fut qu'après de longs débats que la famille de Loys, désireuse de terminer une dissension qui lui était désagréable, put le convaincre d'accepter l'arbitrage amiable de M. de Middes, lequel réussit à obtenir de part et

d'autre des concessions suffisantes pour arriver à un accord, le 2 août 1723 *. M. de Warens fut alors investi définitivement de la seigneurie de ce nom. L'intimité des rapports entre le père et le fils ne fut pas sans recevoir une grave atteinte de cette querelle de famille. Dégoûté qu'il était de sa ville natale par la situation pénible que cette querelle lui avait créée, M. de Warens prit le parti de transporter de nouveau sa demeure à Vevey au milieu de 4724. Mmê de Warens, de son côté, l'y poussait vivement, ne se plaisant guère à Lausanne, peut-être parce qu'elle n'avait pas réussi à y prendre le rôle qu'elle s'était proposée d'y jouer. La considération dont était entourée la famille de Loys, jointe au mérite personnel de M. de Warens, favorisèrent puissamment à son retour sa nomination, par LL. EE. de Berne, à une place d'assesseur justement vacante, auprès du Tribunal baillival de Vevey2. Tout le désignait pour occuper dans cette ville des fonctions municipales élevées. Lui-même avait pris à Lausanne le goût des affaires publiques. Le fait qu'il n'était pas bourgeois par droit d'hérédité, mais seulement en vertu d'une récente acquisition personnelle, qu'il n'était, en un mot, qu'un nouveau bourgeois3, s'opposait toutefois à son entrée aux conseils. Dans ces circonstances, on le comprendra, ce fut avec empressement qu'il accueillit l'heureuse nouvelle que lui transmit son parent M. de Bochat, lieutenant baillival à Lausanne4. Celui-ci lui fit savoir qu'il venait de trouver

1 Arch. de Loys. — 2 Arch. de Loys. — Registre baillival de Vevey, 1724.

3 On appelait anciens bourgeois ceux qui possédaient la bourgeoisie par droit de naissance, nouveaux bourgeois ceux qui en avaient fait l'acquisition. Les uns et les autres jouissaient îles mêmes privilèges, si ce n'est que les premiers seuls pouvaient arriver à la plupart des emplois municipaux.

* Isaar. Loys, seigneur de Bochat.

la preuve, dans d'anciens manuaux veveysans, qu'Artauld Loys, leur ancêtre direct, avait contribué en qualité de bourgeois de Vevey à des impositions de cette ville. Une seule inscription attestait la bourgeoisie d'Àrtauld, mais elle n'en était pas moins incontestable et devait sans doute pleinement suffire pour justifier, de la part de ses descendants, la demande d'une confirmation de leur ancienne bourgeoisie. Accompagné de M. de Bochat, M. de Warens se présenta devant le Conseil, le 7 décembre 172-4, afin de solliciter pour lui et pour ses frères Georges- Louis et Paul de Loys, la reconnaissance en question *. Dans sa réponse, qui témoigne de la haute déférence et des égards particuliers qu'il avait pour les requérants, comme aussi pour leur famille, le Conseil se déclara prêt à satisfaire à leur prétention, aussitôt qu'ils lui en auraient démontré le bien-fondé. M. de Warens fut admis à prouver, acte en main, la bourgeoisie d'Artauld Loys et les liens de parenté directe qui l'unissaient lui-même à Artauld. Pour l'examen des documents qu'il fournit et des anciens registres de la ville, le Conseil choisit dans son sein une commission de six membres, qui se mit à l'œuvre le jour même !. Cette commission donnait déjà le lendemain un préavis favorable que l'on décida encore de contrôler par de nouvelles recherches-. Mais le Conseil était évidemment disposé à passer outre sur leur résultat, puisque dans sa séance du 18 décembre 1724, il répondait déjà à la requête de M. de Warens en l'agrégeant, lui et ses frères, à l'ancienne bourgeoisie de la ville « sans s'arrêter à diverses exceptions qu'il auroit pu apporter sur les raisons du dit

1 Doc. 21.

5 Doc. 22.

noble requérant, comme l'insuffisance de la nature de son titre et la prescription de son droit par le long espace de tems qui s'est écoulé dès la cotisation du dit Artauld Loys sans que dès lors ses descendants ayent en rien suffrage personnellement ni réellement. » Il donna du reste à entendre que cette bourgeoisie devait plutôt être considérée comme un témoignage d'estime, comme une faveur qu'il accordait « au mérite personnel du dit noble requérant » et aux « bénéficences tant de lui que de noble et vertueuse Françoise-Louise De la Tour, son épouse, ancienne bourgeoise de Vevey, envers les pauvres de cette ville {. t>

Et pour manifester encore plus hautement le cas qu'il faisait de M. de Warens , le Conseil l'appela déjà deux jours après, le 20 décembre , d'accord avec celui des Trente, au Conseil des Soixante de la ville, sans qu'il eût passé par la filière habituelle, par le Conseil des Cent vingt2. C'était une distinction dont on ne connaît dans l'histoire de Vevey qu'un nombre de cas très limité. Trois mois seulement après sa réception, le 25 mars 1729, il fut nommé membre du Conseil des Douze, autorité dirigeante de la cité. On le chargea aussitôt dans ce corps des fonctions de vice-commandeur3.

La seconde raison que le Conseil avait invoquée pour justifier l'exception qu'il venait de faire à l'égard de M. de Warens, c'est la bienfaisance que lui-même et sa femme déployaient envers l'hôpital 4. Le commencement du dixhuitième siècle est certainement une des époques où l'ad-

1 Doc. 23.

2 Ibid. - Man. du Conseil N» 3.

3 Arcli. de Vevey, Mau. du Cons., N° 3. — Arch. de Loys, Notebiogr. autogr.

4 Bourse des pauvres de la ville.

ministration municipale de Vevey, qui, en sa qualité de commission directrice de cette institution charitable, s'arrogeait seule la distribution des secours faits aux pauvres, eut le plus grand besoin et obtint aussi le plus ferme appui de la fortune privée. Les nécessités des familles, réfugiées pour cause de religion, stimulaient toujours à nouveau le zèle généreux des habitants. Accoutumé à ces efforts, à ces largesses, le Conseil ne leur prodiguait guère ses éloges, comme on le voit par les manuaux.

La mention qu'il en fait ici n'en est donc que plus honorable. — La bienfaisance est très certainement la vertu dominante de Mme de Warens ; nous l'avons constatée dans sa jeunesse, nous la retrouverons en Savoie.

L'estime toute particulière que le Conseil professait dans cet acte pour Mme de Warens, estime qui se manifeste encore dans d'autres pièces ofticielles, peu de mois avant son départ pour la Savoie, a lieu de surprendre lorsqu'on la rapproche des récils que Rousseau nous a laissés sur la conduite de cette dame dans le pays de Vaud. Elle nous prouve en tout cas que les liaisons que cet écrivain lui reproche n'étaient point connues de l'autorité veveysanne. Si cette dernière eût su ou seulement soupçonné la moindre chose de ces liaisons, elle se fût certainement abstenue de protestations honorables. Car elle devait être à celte époque d'autant plus difficile au sujet de la pureté des mœurs qu'à ses côtés le Consistoire régnait en maître, exerçant une inquisition impitoyable sur la vie privée de chaque citoyen. Ce que nous savons de la rigueur avec laquelle ce dernier corps exécutait son mandat, même vis-à-vis des familles les plus influentes, donne sérieuse raison d'admettre que s'il eût été instruit des écarts dont parle l'au-

leur des Confessions, il n'eût pas manqué d'appeler Mme de Warens à sa barre. Et il eût été impossible, à notre avis, qu'il n'en fût pas instruit, si ces écarts avaient transpiré dans le public, étant donné l'esprit de délation qui existait dans ce temps-là.

M. de Warens semble aussi avoir ignore les infidélités que les Confessions attribuent à sa femme. Les documents qu'il présenta en 1727 au Consistoire suprême en vue d'obtenir son divorce, comme aussi sa lettre du 22 septembre 1732 à son beau-frère, M. de Middes, si explicite pourtant au sujet des événements qui ont amené ce divorce ', ne font aucune allusion à ce sujet. À la rigueur, on peut admettre que M. de Warens, peu soucieux de répandre la nouvelle de son déshonneur, n'ait point voulu ébruiter celui-ci en s'en faisant un grief pour se séparer de sa femme, lorsqu'il avait d'autres raisons moins compromettantes à faire valoir auprès de LL. EE. Il ne semble pas naturel, en revanche, qu'il ait de parti pris caché ia chose à sa parenté la plus proche et qu'il n'en ait point touché un mot à son beau-frère, avec lequel il était très lié. Et cependant il affirme dans sa lettre, destinée uniquement à sa famille, « qu'aucun nuage n'avait jusqu'au jour de la fuite de Mme de Warens, troublé l'union des deux époux, » assertion qui est en manifeste contradiction avec le témoignage de J.-J. Rousseau, lorsque celui-ci nous assure que « son mariage n'avait pas trop réussi-. » Les seuls reproches, déjà bien assez graves, que M. de Warens fait à sa femme, ce sont : son goût pour les entreprises industrielles et sa générosité par trop prodigue,

1 Doc. 61.

5 Confessions, livre II.

causes incontestables de sa ruine ; sa prodigieuse vanité, qui la portait à l'exagération et au mensonge; sa haute opinion d'elle-même et son indépendance, qui l'empêchaient d'écouter les conseils de gens plus sages ; son penchant pour les doctrines piétistes, qu'il n'avait jamais combattu par respect pour la liberté de conscience, mais qu'il réprouvait absolument ; la facilité avec laquelle Mme de Warens faisait accueil aux nouvelles connaissances, qui la circonvenaient par la flatterie ; enfin cette absence de délicatesse, qui découlait d'autres défauts, et que l'on peut jusqu'à un certain point excuser par ses circonstances malheureuses. Nous verrons que dans une situation analogue M. de Warens ne céda en rien sur ce point à sa femme K Du reste, la connaissance qu'il avait des défauts de cette dernière, ne lui fit pas fermer les yeux sur ses réelles qualités. Il appréciait chez elle un caractère enjoué, la vivacité de son esprit, le charme de sa conversation, la puissance de sa volonté à laquelle il était soumis. S'il n'a pu contenir cette volonté dans les limites raisonnables, c'est lui seul qui en est la cause et qui doit en être blâmé. Sa faiblesse laissa prendre dès les premiers temps de son mariage trop d'empire à sa jeune compagne2. Ame altière et mal équilibrée, Mme de Warens abusa de ses avantages de

1 Doc. 61. Lorsqu'il lui fit reprendre le billet qu'il avait souscrit en sa faveur.

*2 M. de Warens fait lui-même à plusieurs reprises l'aveu de sa faiblesse visà-vis de sa femme. Elle est confirmée^par le jugement des Suisses qui se trouvaient à Evian, lors de la fuite de Mm» de Warens. Car c'est évidemment de ce jugement que M. de Conzié se fait l'interprète, lorsque après avoir exposé leur opinion sur le vrai motif de cette fuite, il ajoute : « Exemple qui n'est pas le premier à citer de jeunes et aimables femmes, qui, moyennant leur esprit et leur figure, savent captiver leurs maris au point de les maîtriser. (Lettre au comte de Mellarède.) >i

manière à amener, par sa légèreté et son impéritie, des malheurs qu'une plus grande énergie de la part de son mari aurait pu conjurer. A cela près, les conjoints étaient bien assortis; leurs caractères, différents, se complétaient l'un l'autre. Mme de Warens a, sans doute, gardé de celui de son époux le souvenir le plus heureux. C'est toujours, on a lieu de le croire, d'après les récits qu'elle lui fit elle-même, que Jean-Jacques attribue à M. de Wolmar les facultés morales que les documents contemporains font pressentir chez M. de Warens. Tous deux ils ont de l'expérience et de la sagesse, de l'ordre et de l'économie, des manières plus honnêtes qu'empressées, un jugement juste et impartial, une grande déférence pour les volontés de leurs femmes1. Mais cette déférence, chez M. de Warens, est poussée jusqu'à la faiblesse; chez M. de Wolmar, idéalisée, elle ne va pas au delà d'une condescendance permise.

Si M. de Warens n'a jamais soupçonné les relations adultères de sa femme, si le public ne les a point connues, est-ce une raison pour les mettre en doute? Rousseau a prévenu toute objection de ce genre dans les lignes qu'il leur consacre. « M. de Tavel -, dit-il, son premier amant, fut son maître de philosophie et les principes qu'il lui donna furent ceux dont il avait besoin pour la séduire. La trou-

1 Nouvelle Héloïse, IIIe partie.

2 II s'agit ici du colonel Etienne-Sigismond de Tavel, le membre de cette famille qui eut le plus de rapports avec les époux de Warens. Presque du même âge que M. de Warens et militaire comme lui, il devint son ami pendant les congés de semestre qu'il passa à Vevey auprès de sa famille. E.-S. de Tavel était fils de noble Jean-Rodolphe de Tavel, seigneur de Cuarnens, et de Marie île Cliandieu. Né à Vevey en 1687 il était entré jeune dans la carrière

-des armes et avait servi en France dans la compagnie «les gardes suisses de Villars-Chandieu. Capitaine en 1713, il donna sa démission en 1717 pour devenir colonel dans les troupes de LL. EE. de Berne.

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