‹ Madame de Warens et le pays de VaudChapitre 6 sur 13 · MADAME DE VARENS · texte numérisé non relu

MADAME DE VARENS

vant attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante, inattaquable par les sens, il l'attaqua par des sophismes et parvint à lui montrer ses devoirs, auxquels elle était si attachée, comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfants ; l'union des sexes, comme l'acte le plus indifférent en soi ; la fidélité conjugale, comme une apparence obligatoire dont toute la moralité regardait l'opinion ; le repos des maris comme la seule règle du devoir des femmes, ensorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui qu'elles offensaient, l'étaient aussi pour la conscience : enfin il lui persuada que la chose en elle-même n'était rien, qu'elle ne prenait d'existence que par le scandale, et que toute femme qui paraissait sage, par cela seul l'était en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à son but, en corrompant la raison d'une enfant dont il n'avait pu corrompre le cœur. 11 en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu'elle le traitait lui-même comme il lui avait appris à traiter son mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point? Le ministre Perret ' passa pour son successeur. »

Comme on le voit, le secret avait été bien gardé à Vevey. Infidélités ignorées de ses contemporains, les relations intimes de Mme de Warens avec MM. de Tavel et Perret resteront à jamais mystérieuses. Car leur existence est basée sur le seul témoignage de Rousseau. Les Confessions ont paru après la mort des intéressés -, Jean-Jac-

1 Vincent Perret, né à Villeneuve, avait succédé le 10 janvier 1703 à M. Bergier comme diacre (3me pasteur) de Vevey. Depuis lors il s'était élevé aux fonctions de premier pasteur et de doyen de la classe de Lausanne.

2 M. Perret mourut en novembre 1743, M. de Tavel en 1755, Mœe de Warens en 1762. Les Confessions furent écrites de 1764 à 1770, les premiers livres en furent publiés en 1780.

ques avait par conséquent beau jeu pour attaquer leur mémoire par des imputations qu'eux seuls auraient été peut-être en état de réfuter victorieusement. En agissant ainsi à l'égard de sa bienfaitrice il lui a fait, à tort ou à raison, un mal irréparable. La situation de Mme de Warens s'y prêtait, cette femme ne laissant après elle aucun parent pour la défendre. Vérités ou calomnies, les assertions de Rousseau n'ont donné lieu à aucune version contradictoire. La renommée de l'écrivain leur assura dès l'abord un retentissement universel. Ce n'est point aujourd'hui, cent cinquante ans après les événements qu'il raconte, qu'on ose songer à les contredire. Encore des documents écrits, les seuls qu'on pourrait découvrir, suffiraient à la rigueur pour confirmer l'accusation, non pas pour la mettre à néant *.

S'il est impossible de contester irréfutablement aujourd'hui les liaisons adultères de Mme de Warens, dans le pays de Vaud, il existe cependant à leur sujet quelques motifs de doute. Pourquoi Mme de Warens, qui connaissait évidemment le peu de confiance qu'elle pouvait avoir dans la discrétion de son protégé, puisqu'elle lui a caché ou dénaturé toutes les circonstances un peu importantes de son passé 2, aurait-elle de gaieté de cœur et sans nullement y être contrainte, rapporté, dans tous ses détails, ce qu'il y avait de plus grave dans sa vie, ses infidélités à son mari avec le nom de ses amants? Car c'est elle-même,

1 On ne saurait, par exemple, découvrir trace de la liaison de Rousseau avec Mme île Warens dans ses lettres, écrites de Montpellier.

- Elle eut aussi pour lui îles secrets en Savoie. Il ne sut jamais les vrais motifs du voyage de sa bienfaitrice à Paris en 1730, avec M. d'Aubonne, et n'aurait probablement point appris sa liaison avec Claude Anet, s'il ne Peûl lui-même fortuitement découverte.

assure-t-il, qui l'en avait instruit. Comment sa vanité, d'ordinaire si prudente, a-t-elle consenti à lui laisser entrevoir qu'elle avait été trompée, abusée par des sophismes, qui faisaient peu d'honneur à son intelligence? Et ce passage relatif à la jalousie de M. de Tavel est-ce bien d'elle que Rousseau le tient? Dans ce cas elle lui aurait aussi certainement donné réponse à cette demande : « Je ne sais s'il se trompait sur ce point ?» A cela on peut ajouter qu'obligé par son service d'habiter la partie allemande du canton de Berne, M. de Tavel ne venait que rarement à Vevey . Ce ne fut qu'en 4734, donc huit ans après la fuite deMme de Warens, qu'il y établit sa demeure d'une manière continue, ayant été nommé à cette date, par LL. EE., bailli de cette ville.

Pour ce qui concerne la liaison de Mme de Warens avec M. Perret, Rousseau est moins affirmatif que pour celle de M. de Tavel. Il dit simplement à son sujet a le ministre Perret passa pour son successeur. » Pourquoi Jean-Jacques exprime-t-il un doute s'il connaissait cette liaison de la bouche de Mme de Warens? — Dans cette circonstance, quoi qu'il en dise, il paraît évident qu'il se fait l'écho non plus de cette dame elle-même, mais d'un potin entendu je ne sais où. C'est ce qui donne lieu de penser, avec M. Bayle-Saint-John, que l'anecdote du ministre Perret pourrait bien n'être qu'une calomnie *.

De vingt-cinq ans environ plus âgé que Mme de Warens, M. Perret était déjà pasteur à Vevey lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant. Uni jadis à ses parents par des liens d'ancienne affection, il conserva toujours avec elle et avec son mari les relations les plus cordiales. Grande était la popularité dont il jouissait dans la contrée, grande aussi

1 Revue britannique, juin 1856.

la considération qu'il s'était acquise auprès de ses ouailles. Marié * et père de plusieurs enfants, il possédait l'entière confiance des principales familles de Vevey, qui le choisirent fréquemment pour leur conseiller et pour leur guide. Il garda dans cette haute société un prestige absolu jusqu'à sa mort, ce qui aurait été, ce nous semble, impossible, si le moindre soupçon avait couru sur son compte -. Viceprésident du Consistoire de Vevey il déploya dans ce tribunal, sans distinction de rang et de caste, une rigueur telle qu'il eût couru gros risque en pareil cas. Dans le cours de sa longue carrière il ne lui arriva qu'une fois d'être en butte à de malignes insinuations. C'était en 1734-. Un justicier, nommé Michel, condamné par le Consistoire pour une liaison illicite, essaya de se venger de M. Perret, qui l'avait dénoncé, en répandant le bruit que, lors de l'enquête, ce pasteur avait gardé sa maîtresse pendant plusieurs heures dans son cabinet, non pas pour l'interroger, mais pour forniquer avec elle. Le Consistoire, averti de ce méchant propos, prit fait et cause pour le pasteur Perret, en déclarant que ce digne ecclésiastique était à ses yeux au-dessus d'une suspicion de ce genre. Sans attendre qu'une plainte fût portée, il cita Michel

1 II avait épousé en 1702 Renée le Maire.

s A sa mort (novembre 174-3) le Journal helvétique publia son éloge; on y vante cette voix qui charmait, cette noble éloquence :

Il fit luire à nos yeux l'aimable vérité. Sans cesse il fut actif; dans tout son ministère, Attentif, vigilant, un aigle de la chaire. L'étranger près de lui trouvai! un ferme appui, il avait pour chacun un air doux, tendre, :ifïable, Et ne fut jamais sourd aux cris du misérable.

(Communication de M. E. Rltter.)

devant sa barre et le convainquit de faux témoignage. Il lui aurait sans doute infligé un sévère châtiment sans l'intercession de M. Perret lui-même, qui voulut bien se contenter d'une simple rétractation publique1.

On comprend plus aisément qu'au contact de la société, relâchée qu'elle fréquentait en Savoie, Mme de Warens se considérant comme libre, «morte», à l'égard de son mari, sinon par le divorce, qu'elle ne reconnaissait plus depuis qu'elle était catholique, du moins par une séparation volontaire et éternelle2, se soit donnée à Claude Anet, son serviteur, il est vrai, mais cependant la personne qui lui était alors la plus proche, par son affection, son appui et ses conseils. Croyant que rien n'attachait tant à un homme que la possession, elle employa ce moyen pour se l'attacher plus fortement3. Ce faux principe une fois mis en pratique elle le suivit à l'égard de Rousseau et plus tard de Wintzenried 4. Encore sa liaison avec Jean-Jacques ne survint-elle point aussi inopinément, aussi brutalement qu'il veut le faire croire. Lui-même avoue dans ses Confessions, comme aussi dans sa dizième Rêverie, que longtemps avant de posséder Mme de Warens, il ne vivait que pour elle et par elle. Si pour se donner le beau rôle il lui fait faire toutes les avances, on voit pourtant, d'après son livre, qu'il fit tout ce qu'il put pour l'amener au point

1 Reg. du Consistoire de Vevey, 1734.

2 Doc. 61.

3 Confessions, livre 11.

4 M. de Conzié reconnaît que jusqu'à l'époque de son établissement à Chambéry sa conduite avait été exempte de tous soupçons et à l'abri même de la calomnie, qui communément poursuit les nouvelles venues dès qu'elles ont de l'esprit et de la figure. Ceci donne clairement à entendre que dans la suite il n'en a plus été ainsi.

où il désirait arriver, surtout depuis qu'il eut appris que quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimité que lui l. Après un siège fort habile, qui se trahit en maint endroit -, les œillades de Mme Lard, les prévenances de Mme de Menthon devaient nécessairement faire effet. Si ce n'est pas la jalousie , c'est l'amourpropre de Mme de Warens qui la jeta dans les bras de Rousseau. Elle ne put souffrir qu'une rivale lui enlevât son protégé 3.

1 Après les aveux que fait Rousseau dans les premiers livres des Confessions sur les aventures déplaisantes de sa jeunesse, il faut qu'il croie le lecteur bien naïf pour oser se donner à lui comme une victime de la séduction.

2 Comparez Confessions, livre III, alinéas « Je ne finirais pas » et « J'étais revenu d'Italie. »

3 Confessions, livre V. « Quoiqu'il en soit, maman vit que pour m'arracher au péril de ma jeunesse, il était temps de me traiter en homme. »

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