CHAPITRE III Les spéculations et la fuite de Mme de Warens
Arrivons maintenant à une période de la vie de Mme de Warens qui a exercé, sans aucun doute, l'influence la plus fatale sur tout le reste de son existence. Nous voulons parler de sa première entreprise industrielle. Des notes de M. de Warens, complétées par des extraits d'archives, nous donnent une lumière satisfaisante sur cette affaire si grosse de conséquences fâcheuses. C'est en grande partie, si ce n'est entièrement, à la ruine de son crédit qu'on doit attribuer la fuite de Mme de Warens et son passage au catholicisme. Nous avons à ce sujet l'aveu formel qu'elle fit à son mari lorsqu'il lui rendit visite en Savoie, a Elle me dit, racontet-il, que le dérangement de nos affaires l'avait en partie portée à faire le coup1, d C'était bien là aussi l'idée des Suisses qui se trouvaient à Evian à son arrivée. «Ils soutenaient, dit M. de Conzié, que son repentir n'était que simulé et que le vrai motif de la fuite de la baronne était le dérangement qu'elle avait mis dans les affaires de son mari par une prodigalité inconsidérée 2. »
Douée du caractère ambitieux et entreprenant qu'on lui connaît et que nous avons dépeint plus haut, Mme de Wa-
i Doc. 61.
2 Lettre au comte de Mellarède.
rens ne pouvait manquer de profiter de la prédominance qu'elle exerçait sur son mari pour l'associer, tout au moins indirectement, à ses projets aventureux et pour tirer tout le parti possible de son passage dans les charges publiques. Il n'y avait que deux mois environ qu'il siégeait au Conseil, qu'elle recourait déjà à lui pour obtenir par son intermédiaire, en faveur de ses entreprises, un privilège de ce corps. Voici en quelles circonstances.
Vers la fin de 1724 un jeune français, Elie Laffon1, fils d'un ministre réfugié et frère d'une demoiselle Laffon qui avait donné autrefois des leçons à Mme de Warens, dans le pensionnat de Mme Crespin2, était venu se fixer à Vevey, avec l'intention d'y fonder une manufacture de bas de soie et de galette. Il demanda au Conseil le 1er février 1725 de pouvoir établir son industrie en ville et sollicita à cet effet quelques conditions favorables. Le conseil lui accorda sur-le-champ l'autorisation demandée, dans l'idée qu'il pourrait résulter de l'introduction de ce nouvel art professionnel un avantage sérieux pour le bien-être public.
11 chargea une commission de trois de ses membres d'accompagner le sieur Laffon à la recherche d'un logement,
1 Laffon, écrit aussi Lafoiul. Un pasteur de ce nom, peut-être le père d'Elie, s'était présenté en 1721 pour devenir pasteur de la fondation Montlune, à Vevey, mais il échoua. Il paraît que le Conseil de cette ville faisait bien peu de cas des demoiselles Lafond, car on lit dans ses manuaux, sous date du
12 mai 1721. «Etant rapporté que l'une des filles du sieur Lafond qui a demeuré ci-devant dans cette ville, y étoit revenue ces jours passés de Genève, l'on obligera le battelier Vaux, qui l'a amenée, de la ramener au dit Genève, À peine de supporter les peines qu'il méritera. »
Et comme il a contrevenu aux ordres de LL. EE. en débarquant cette fille à Saint-Saphorin, M. le conseiller Miol s'est chargé de rapporter le fait à sa Seigneurie baillivale. (Mari. I, p. 75.)
2 Reg. du Consistoire, 1714 ; — Doc. :)3, liste B.
après quoi il déterminerait les autres facilités qu'il y aurait lieu de lui faire1. Installé, grâce à cet appui, dans la maison de M. Fatio, au Bourgfranc, le jeune industriel demanda le 5 février, que le Conseil voulût bien, par essai, lui faire don pour l'année courante du prix de location de cette maison, qui était de cent-dix livres -. La réponse fut affirmative. On fit écrire à M. Fatio, par l'entremise du commandeur, que la ville se chargeait dorénavant du loyer. Mais l'argent nécessaire à la bonne marche de l'entreprise faisait défaut au sieur LafTon : il s'agissait pour lui de trouver des commanditaires. II frappa, paraît-il, dans ce buta différentes portes. Adressé sans doute par sa sœur à Mme de Warens, il réussit à exciter son intérêt et à capter sa confiance. Cette dame vit dans le projet d'association qu'il lui offrait, une occasion propice de suivre son entraînement pour les affaires industrielles. « Ces entreprises de richesse ne lui étaient point inspirées par la cupidité d'en jouir, mais bien plus sûrement pour en procurer des jouissances à ses associés, car la générosité et la libéralité étaient au nombre des autres qualités de son cœur, » écrit M. de Conzié au comte de Mellarède. Sans nous inscrire en faux contre ce témoignage d'un contemporain, qui avait bien connu Mme de Warens, nous ne partageons pas entièrement son avis sur ce point. Avant de vouloir faire jouir les autres, Mme de Warens désirait jouir elle-même. Elle comprenait parfaitement que l'industrie, en cas de succès, conduit à la fortune, et la fortune aux honneurs du monde. Et se croyant, dans sa vanité, excep-
1 Doc. 24.
2 Cinquante-cinq écus petits ou deux cent- soixante -quinze florins. Doc. 25.
tionnellement douée pour l'industrie, elle était certaine du succès. Xul doute, qu'une fois riche et puissante, elle n'eût fait jouir les autres.
Sans demander conseil à son mari, Mme de Warens s'empressa de prendre à son compte la nouvelle manufacture '. Lafïon, qui apportait à la société ses connaissances professionnelles, eut un traitement fixe et l'assurance d'une part dans les bénéfices à réaliser. Tout en désapprouvant l'entrée de sa femme dans une association, à laquelle il déclara ne pas vouloir participer lui-même, M. de Warens n'osa lui refuser les fonds qu'elle demandait pour l'entreprise. Comme les sommes dont il pouvait alors disposer ne suffisaient pas aux premiers besoins de celle-ci, il dut emprunter, le 26 avril, cinq cents écus de la ville de Vevey 2. Mais les exigences de Mme de Warens n'étaient point encore satisfaites. Sous le prétexte fallacieux que sa manufacture était trop à l'étroit chez M. Fatio, elle obligea son mari de mettre à son service une maison, contiguë à la leur, qu'il avait acquise pour l'utiliser comme dépendances. Il fallut approprier cette maison à sa destination future. Pour payer les réparations nécessitées par ce changement, M. de Warens fit, le 30 avril, un nouvel emprunt de sept cents livres auprès de l'hôpital de Vevey3. Le matériel de la manufacture fut transféré dans sa nouvelle demeure le 1er mai 17254. L'inventaire des dépenses faites par M. de Warens pour le compte de cette manufacture, quoique dressé déjà l'année suivante, fait remonter cette trans-
1 Doc. 33, liste F.
4 Manual du conseil 3, p. 332 ; — Doc. 33, liste 1
3 Manual du conseil 3, p. 402; — Doc. 33, liste F. On y remarque qu'il ne remit pas tout à fait les mêmes sommes à sa femme. * Doc. 33, liste F.
lation, comme aussi les deux emprunts dont il a été parlé plus haut, à l'année 1724. Mais il s'agit ici d'une erreur de date, comme le prouvent les mentions contemporaines renfermées dans les manuaux de la ville.
Le 13 mai, Mme de Warens sut engager M. Miol, le beaufrère de Mme de la Tour, à entrer dans son établissement comme associé commanditaire *. Encouragée ensuite par l'accroissement du fonds social et par les proportions plus vastes du nouveau bâtiment, elle résolut d'étendre aussi son entreprise à la fabrication des bas de laine. C'est alors qu'elle fit demander au Conseil par le vice-commandeur, son mari, en échange des divers avantages que devait apporter dans la ville sa nouvelle industrie, un monopole de vingt ans pour celle-ci et l'exemption pendant le même laps de temps des droits d'habitation, imposés à ses ouvriers2.
Le Conseil lui fit répondre qu'il lui accorderait tout ce qui était en son pouvoir. En ne se prononçant pas d'une manière plus catégorique il concédait bien implicitement les privilèges demandés, mais ne s'engageait en aucune façon au sujet de leur durée. Cela ne faisait pas le compte de Mme de Warens. Pour la prospérité de sa manufacture il lui fallait des ouvriers laborieux et entendus dans leur métier. Le recrutement en était difficile, vu qu'on devait les choisir presque exclusivement parmi les familles réfugiées. Pour attirer à Vevey ces étrangers, il était nécessaire de leur offrir des privilèges certains et non point révocables à bien plaire. Elle insista vainement pendant plusieurs mois pour obtenir des promesses plus précises et
1 Doc. 33, liste F.
2 Le 27 mai. Doc. 26.
finit par déclarer au Conseil que s'il lui accordait pour vingt ans le monopole de son industrie et la tolérance1 gratuite de ses ouvriers, elle se chargerait dorénavant de payer à son mari les cinquante-cinq écus que la ville donnait pour le loyer de sa maison2. Le Conseil, sur l'approbation de M. de Warens, accorda cette fois-ci la demande et chargea le commandeur d'aller remercier en son nom « la noble dame de la générosité avec laquelle elle agit à cet égard, dont on gardera le souvenir3. »
Avec un privilège aussi étendu que celui qui venait de lui êlre concédé, la manufacture eût peut-être marché d'une manière prospère si elle avait été dans des mains plus capables et surtout plus honnêtes. Mais tout l'argent que M. de Warens fournissait pour son fonds déroulement était loin d'être appliqué à ses besoins.
De quelques pièces que son mari présenta plus tard à la justice on peut conclure que Mme de Warens employait à ses propres dépenses une partie de cet argent4. D'un autre côté, Elie Laffon, qui ne paraît point avoir été, du reste, un directeur capable, imitait sa maîtresse et agissait de même 5. Il est probable aussi que l'échelle sur laquelle
1 Exemption du droit de séjour.
2 Ce loyer ne fut jamais payé par elle à M. de Warens. — Doc. 33, liste F.
3 Le 10 septembre 1725 ; — Doc. 27.
4 Archives de Loys ; — Doc. 33, liste E et F.
5 S'il est avéré, comme le croit M. de Warens, Doc. 61, que sa femme a emporté en Savoie toutes les sommes empruntées par lui dans l'hiver de
1725, il serait juste de diminuer considérablement Le chiffre des soustractions de Laffon. Comment alors expliquer la situation désespérée dans laquelle se trouva la manufacture avant cette fuite, pendant le 1er semestre de
1726. 11 faut bien qu'il y ait eu quelque chose à reprocher à <•>■ jeune pomme, car le Conseil ne voulut plus jamais lui permettre de s'établir en ville. On lit à ce sujet dans le Manual 4, p. 94 sous date du 19 septembre 1726: « M. Laffon ayant fait produire une requête tendante à ce qu'il plaise
l'exploitation eut lieu, trop vaste pour les besoins d'une clientèle restreinte, contribua aussi aux revers de l'entreprise. Bref, au lieu de faire des bénéfices, celle-ci périclitait, allait tous les jours en arrière. M. Miol s'empressa de sortir de cette hasardeuse spéculation, le 1er novembre 1725, non sans essuyer des pertes assez notables.
En présence des sacrifices toujours renaissants qu'il était obligé de faire de ce chef, M. de Warens prit ie parti de diminuer son train de maison, et de se séparer de deux enfants que sa femme et lui élevaient depuis quelques années. Le mariage des époux de Warens étant resté stérile, ils s'étaient créé une petite famille en se chargeant l'un et l'autre d'un enfant étranger. Depuis la mort de son cousin, Jean-Baptiste de la Tour, Mme de Warens avait pris auprès d'elle sa nièce et filleule Françoise-Marie1. M. de Warens avait recueilli de son côté, à peu près dans le même temps, un des fils de son ami M. de Quervain 2, gentilhomme breton, réfugié à Vevey et qu'une prodigalité inconsidérée venait de jeter dans une extrême pauvreté 3. Ce ne fut pas, on peut le croire, sans hésitation et sans regret que, d'accord avec sa femme, il remit le garçon à la commune de Vevey et la jeune fille à sa mère, le 19 septembre 1725.
Mme de Warens persévérait, malgré tout, dans ses vaines illusions sur l'avenir de sa manufacture. Avec un entêtement
à ce corps de revenir icy en ville pour establir une manifacture de bas. Esconduit pour toujours pour diverses raisons à nous connues. »
1 Doc. 33, liste E.
2 Jean de Juzd de Quervain avait épousé le 12 août 1702 Marie-Pernette de Beausobre. Son mari ayant été interdit en 1715, Mme de Quervain prit pour conseiller M. Magny.
3 Doc. 28.
digne d'une meilleure cause elle s'obslinait à combattre la mauvaise chance, qui ne serait sans doute que passagère et que l'on aurait espérance de vaincre par de la persistance et de nouveaux sacrifices d'argent. C'étaient là les arguments qu'elle présentait à son mari pour lui faire faire effort après effort. Et ce mari, bien à contre-cœur, mais trop soumis à l'empire de sa femme, contractait de nouvelles dettes auprès de plusieurs particuliers, dettes dont le produit allait s'engloutir dans un vrai tonneau des Danaïdes. Comme il avait déclaré dans le principe vouloir toujours rester étranger à l'entreprise il n'osa jamais s'assurer par lui-même de la situation exacte de celle-ci. Il la croyait dans l'embarras, mais il ignora jusqu'au dernier jour que ses pertes fussent considérables.
Tout en continuant d'affecter la même confiance en ellemême, la même assurance de succès, Mme de Warens n'était pas sans beaucoup souffrir de la mauvaise tournure que prenaient ses affaires. Déjà en automne 1725 elle était tourmentée quotidiennement par une inquiétude toujours croissante, qui lui enlevait tout plaisir. Une cure à Aix, où elle était allée chercher la guérison de quelques douleurs, réussit seule à la distraire. Sous l'influence du repos, de la bonne réception et des amusements qu'elle y trouva, elle oublia bien vite ses malheurs pour ne songer qu'à jouir du présent. Pendant ce séjour à Aix, elle lia connaissance avec Mme de Bonnevaux, femme d'un officier de la cour de Sardaigne, qui était issu d'une branche de la famille de Loys, restée catholique et savoisienne. La lointaine parenté, existante entre leurs maris, amena entre les deux dames une relation, qui devint plus tard intime. Mme de Bonnevaux eut bientôt découvert la source des chagrins de
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Mme de Warens, le peu de fermeté de ses convictions et son penchant marqué pour les jouissances de la vanité. Profita-t-elle réellement de ces dispositions, comme l'accuse M. de Warens, pour faire œuvre de prosélytisme, en convertissant son amie, c'est ce que l'on ne sait pas avec certitude. On serait tenté de le croire puisque Mme de Warens avoue elle-même avoir été avant sa fuite <r flatée d'honneurs à la cour de Turin4. » Il n'est, en tout cas, pas probable que déjà à cette époque, elle ait envisagé le projet d'une désertion du foyer conjugal. Lorsque sa cure fut terminée, elle accompagna Mme de Bonnevaux à Chambéry.
Le pèreBoudet, dans un écrit inspiré par Mmede Warens, dit : « qu'à son retour elle passa par Annecy. Un mouvement de curiosité la porta à visiter les reliques de saint François de Sales dans le premier monastère de la Visitation. C'est là qu'elle sentit l'attrait de la grâce, qui l'invitoit à renoncer aux erreurs dans lesquelles le malheur de sa naissance l'avoit engagée. Elle conçut dès lors le dessein d'abjurer2. »
En dehors de ces lignes du père Boudet nous ne trouvons rien sur cette visite. Sans contester qu'elle ait eu lieu lors du voyage à Chambéry, il semble que l'idée de faire remonter jusqu'à elle les premiers signes de la conversion de Mme de Warens ne soit guère qu'une flatterie à l'adresse du premier monastère de la Visitation, où cette dame passa les premiers temps de son séjour en Savoie. S'étant arrêtée ensuite à Genève chez Mme de Gallatin et d'autres dames de sa connaissance, la voyageuse ne put s'empêcher de
1 Doc. 61.
2 Vie de M. de Rossillon de Bernex.
leur témoigner « combien elle étoit charmée de la Savoie et dégoûtée du Pays de Vaud. ! » Si l'on considère qu'elle venait de quitter une existence pleine d'attrait pour reprendre en rentrant chez elle le joug des chagrins et des soucis, on comprendra, jusqu'à un certain point, cette comparaison peu tlatteuse.
Les détails les plus circonstanciés sur les événements qui suivent ont été racontés par M. de Warens dans sa grande lettre à son beau-frère, M. de Middes 2. 11 est impossible, en parcourant ce mémoire, qui révèle si bien les pensées intimes de son auteur, de n'être pas frappé du ton de vérité qui y règne d'un bout à l'autre. On y remarque du reste une concordance parfaite avec les actes officiels produits pour le divorce. C'est au public indépendant à juger si dans celte lettre rien n'a été écrit sous l'impression d'un mauvais sentiment, si l'auteur y a été vrai sans amertume et sans vengeance, s'il a été juste et généreux envers le passé.
Rentrée à Vevey, Mme de Warens trouva ses affaires industrielles dans une situation plus embrouillée encore qu'elle ne les avait laissées à son départ. Ses tristes préoccupations la reprirent et ne tardèrent pas à altérer sérieusement sa santé déjà délicate. La tension continuelle dans laquelle elle vivait par suite de la nécessité, que lui infligeait son amour-propre, de dissimuler aux yeux de son entourage, et tout particulièrement aux yeux de son mari, dont elle craignait les reproches, l'état désastreux de sa spéculation, lui faisait surtout du mal. Des indispositions fréquentes en furent la suite. Elle se laissa aller à des accès
' Doc. 61.
9 Doc. 61.
de désespoir. C'est vraisemblablement dans un de ces accès qu'elle dit à M. de Vullierens1, comme le rapporte son mari, « qu'il entendrait parler l'été suivant d'un événement extraordinaire au sujet d'une dame du pays. » Elle entendait assurément parler d'elle-même.
En proie à des souffrances morales toujours plus douloureuses, il n'est pas étonnant qu'elle n'ait fini par considérer l'éventualité d'une fuite, surtout si Mme de Bonnevaux, avec laquelle elle resta cette année en correspondance, lui promit un asile sûr en Savoie, où un changement de religion devait lui assurer un avenir brillant à la Cour.
Au mois de février 1726 Mme de Warens sollicita de son mari de nouvelles avances pécuniaires. Afin de l'engager à ce sacrifice, qui devait lui paraître bien dur, elle prit, paraît-il, pour prétexte des pertes faites par l'inhabileté ou l'infidélité d'Elie Lafîon. Pour donner plus d'effet à ces allégations elle congédia ce directeur pour le 13 avril suivant.
M. de Warens s'exécuta en faisant auprès de la ville un emprunt de 800 livres, qui devait être le dernier -. Le 13 avril Laffon fut remplacé comme directeur de la manufacture par un autre jeune réfugié, appelé Saint-André 3. Celui-ci entrait en place dans les mêmes conditions que son prédécesseur, c'est-à-dire comme un simple employé. Il est clair qu'à ce titre il n'était responsable d'aucune perte. C'est donc à tort que M. de Warens s'en étonne dans sa lettre à M. de Middes. Plusieurs passages de la même lettre sont très hostiles à Saint-André. Lorsque
1 M. de Mestral de Vullierens, oncle de M. de Warens.
2 Manual du 21 février.
3 Doc. 33, liste F.
M. de Warens se fut aperçu des détournements commis à son préjudice par sa femme, il le soupçonna, sur la foi d'une lettre anonyme, d'être de connivence avec elle pour tirer de lui « le meilleur parti possible. » Il lui fil un crime d'avoir remis à Mmc de Warens, au moment de son départ pour Evian, des marchandises de la manufacture et de lui en avoir envoyé plus tard d'autres dans cette ville '. Saint-André ne pouvait cependant, nous semble-t-il, être blâmé dans cette circonstance d'avoir plutôt servi les intérêts de sa patronne que ceux d'une personne qui devait lui être étrangère, puisque M. de Warens, de son propre aveu, n'avait rien à voir dans l'entreprise? Et savait-il, en faisant ces envois, que cette action porterait préjudice à M. de Warens? Du reste il avait fait, lors du second envoi, tout ce que sa position d'employé l'autorisait à faire. « Mme de Warens l'avoit grondé sur ce qu'il s'était permis quelque représentation '. »
Vers la fin du printemps de 1726, Mme de Warens n'avait plus aucun espoir de relever son industrie. Une issue désastreuse s'approchait à grands pas. Le plus simple eût été pour elle d'avouer franchement sa déconfiture à son mari et de solliciter son appui pour liquider au plus vite et le mieux possible. La lutte entre ce parti, le seul raisonnable, et les susceptibilités de son amour-propre fut cruelle. Ce fut l'orgueil qui l'emporta! Quelle serait, après un tel aveu, sa situation vis-à-vis de M. de Warens, vis-àvis de la société veveysanne ? — Se confesser à son mari, c'était reconnaître qu'il avait eu parfaitement raison en condamnant cette entreprise et en lui refusant son concours; c'était s'exposer désormais de sa part à de justes et
1 Doc. 61.
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sévères reproches pour les pertes qu'elle lui avait infligées et dont elle-même ne savait point encore le montant; c'était s'humilier et se placer vis-à-vis de lui dans une infériorité qu'elle ne pourrait jamais souffrir. — Liquider, elle présente, c'était faire connaître au public le mauvais état de ses affaires ; c'était ainsi encourir son blâme et compromettre son crédit ; c'était peut-être aboutir à la faillite, à la ruine et à la déconsidération.
Le temps pressait. Il n'y avait qu'un moyen de se soustraire à cet aveu, au déshonneur qui en serait la suite1 : La fuite au delà du lac où l'attendaient des amis qui lui avaient promis bon accueil et lui chercheraient une position. Elle quittait son mari, sa famille, le pays où elle était née. Qu'importe, puisqu'elle ne retrouvait plus auprès d'eux la position qu'elle avait occupée. En Savoie elle aurait une autre patrie, d'autres amis, une carrière plus brillante. Et que lui importait, pour atteindre ce but, un changement de religion, elle dont les idées piétistes étaient si condescendantes en matière de doctrine. Ah ! si seulement elle avait pu prévoir que les honneurs et les pensions qu'elle attendait du roi de Sardaigne se réduiraient au
1 Disons ici que la fortune seule de M. de Warcns se trouvait entièrement compromise, puisqu'une prescription légale le forçait à garantir par ses propres biens ceux que son épouse lui avait apportés et qui consistaient pour la majeure partie en immeubles. Tous les capitaux que M. de Warens avait mis à la disposition de Madame, toutes les dettes qu'il avait payées pour elle, il avait dû les prendre en première ligne sur son propre argent. Si sa femme se fût reconnue expressément sa débitrice, elle lui eût évité en tout cas la*; faillite, car leurs deux fortunes réunies dépassaient, nous le verrons, le passif. Par sa fuite et son abjuration Mrae de Warens créait à son mari une position moins favorable. Si LL. EE., profitant de leur droit de confisquer ses biens, ne reconnaissaient pas volontairement la légitimité des créances que M. de Warens avait sur elle, celui-ci était un homme ruiné.
seul don d'une modeste rente, presque insuffisante pour ses besoins, et que pour conserver cette rente elle se verrait un jour obligée de s'humilier et de se plier à des bassesses afin de la disputer aux intrigues d'envieux !
Maintenant que sa résolution était prise, il s'agissait d'activer le départ. Mais pour partir il lui fallait un prétexte ; elle en trouva un excellent dans l'état de sa santé. Craignant toutefois que son médecin ordinaire ne voulût point sans nécessité reconnue satisfaire à ses désirs, elle eut la précaution de faire venir de Morges le docteur Viridet et lui persuada de l'envoyer aux bains d'Amphion. <r M. Viridet, qui connut qu'il y avoit plus d'inquiétude d'esprit que de réalité dans sa maladie, n'eut garde de la contredire. » Dès cette époque elle commença ses préparatifs d'évasion, n'attendant qu'un moment favorable pour exécuter ce projet. Cette occasion se présenta bientôt.
Le 5 juillet 172b' (M. de Warens se trompe ici de date lorsqu'il parle du mois de juin), à la suite d'une pluie diluvienne, tous les cours d'eau qui se jettent dans le lac Léman grossirent subitement, en faisant sur leurs rives des dégâts très considérables. La Veveyse surtout, enflée outre mesure, rompit ses digues, emporta ses ponts et inonda toute une partie de la ville de Vevey '. En vue de réparer aussi bien que possible et avec célérité tout le mal causé par les eaux, l'autorité municipale embaucha dans diverses parties du pays de nombreuses escouades d'ouvriers, qui furent placés sous la haute surveillance de l'ingénieur de Crousaz. Le trésorier de Watteville - vint de
1 Manual du Conseil N° i, 6 juillet '•( suiv. : — Doc. 61. - I! existait dans l'Etal de Berne deux trésoriers, l'un pour le pays allemand l'autre pour le pays romand. Préposés aux finances de leur province ils
la part de LL. EE. examiner sur les lieux mêmes le dommage et se rendre compte des moyens employés pour y porter remède. M. de Warens fut un des membres du Conseil désignés pour accompagner ce haut fonctionnaire dans ses courses à travers le bailliage. Sa femme mit à profit ces absences quotidiennes, qui duraient du matin jusqu'au soir, pour adjoindre à son bagage, déjà fort considérable, tout ce qui dans la maison lui paraissait susceptible de servir à son établissement en Savoie: meubles, linge, vaisselle, argenterie. Pour ne point se trouver au dépourvu dans les premiers temps de son séjour, elle se munit de l'argent qui restait dans la caisse de la manufacture. Elle emporta en outre une bonne partie des marchandises déposées encore dans les magasins, sous prétexte qu'elle pourrait aisément les écouler pendant le temps de sa cure. Lorsque tout fut prêt, elle hâta l'heure du départ, certaine qu'elle était que son mari ne pourrait l'accompagner dans ce moment, tant en raison de ses occupations officielles qu'à cause des pressantes réparations qu'il avait à faire à ses immeubles de Vevey et de Chailly. Nous n'avons rien à ajouter à l'intéressante relation que M. de Warens nous a donnée sur ce départ, auquel il assista, puisqu'il accompagna sa femme jusqu'au bateau1. Contrairement à l'assertion du père Boudet, qui affirme que ce ne fut qu'après avoir pris les eaux d'Amphion que Mme de Warens se rendit à Evian, sans autre dessein que de s'y amuser pendant quelques jours, il est certain
avaient rang de suite après les avoyers, premiers magistrats de la république. M. Louis de Watteville était trésorier romand.
1 Doc. 61. D'après la Not. biogr. autobiogr. de M. de Warens ce départ eut lieu le 14 juillet.
qu'elle s'installa dès l'abord dans celle dernière ville, où séjournait alors le roi de Sardaigne. Elle y prit logement dans la demeure d'un sieur Bugnet, attendant une circonstance propice pour se mettre en évidence.
Parmi les gentilshommes attachés à la personne du roi Victor se trouvait alors M. de Conzié, qui fut plus tard à Chambéry le voisin et l'ami de Mme de Warens. Dans une lettre au comte de Mellarède, écrite après la publication des Confessions, ce seigneur nous a laissé ses impressions sur cette dame. Témoin oculaire de ses débuis en Savoie, il en fait le récit suivant : « Ce prince (le roi) allait à la messe de l'église paroissiale accompagné simplement de quelques seigneurs de sa cour, du nombre desquels était feu monsieur de Bernex, évêque d'Annecy. A peine le roi élait-il entré dans l'église que Mme de Warens arrêta le prélat par sa soutane, se jeta à ses genoux en lui disant les larmes aux yeux «. In manus tuas, domine, commendo spiritum meum. » Cet évêque s'arrêta en la relevant , et il parla cinq à six minutes avec cette jeune pénitente, qui de là se rendit directement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie, alla la joindre et, après une conversation assez longue avec elle, revint à la cour, sans doute pour en rendre compte au roi. »
C'est bien aussi à la même époque que doit se rapporter ce portrait que M. de Conzié a fait de Mm- de Warens dans la lettre dont nous venons de parler. « Sa taille était moyenne mais point avantageuse, eu égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui lui avait arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge trop volu-
1 Cette lettre a ét>'- publiée en 1856 dans les Mém. et Doc. de la société savoisienne d'histoire >■[ d'archéologie, T. I.
mineuse, mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. Son ris était charmant, son teint de lis et de rose, joint à la vivacité de ses yeux, annonçaient celle de son esprit et donnaient une énergie peu commune à tout ce qu'elle disait. Sans le plus petit air de prétention, tant s'en faut, car tout en elle respirait la sincérité, l'humanité, la bienfaisance, sans donner le plus petit soupçon de vouloir séduire par son esprit non plus que par sa figure, car elle négligeait par trop cette dernière , sans néanmoins l'affecter comme quelques prétendues savantes de son sexe. » Disons ici que, bien que moins flalleur, le portrait cidessus ressemble assez à celui que Rousseau nous a tracé de son amie. Elle avait, dit l'enfant de Genève, « un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle était petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité, mais il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras l. »
Le récit que M. de Conzié fait de la conversion de Mme de Warens ressemble en ses principaux points à
1 Confession livre II. Le portrait de Mme de Warens, donné au musée Arlaud par la famille de Crousaz, ne répond d'une manière suffisante à aucune des deux descriptions ci-dessus. Doit-on le considérer comme authentique ? Dans ce cas il serait important de savoir comment il était advenu à Mme de Montolieu, qui n'était point parente du modèle. Le seul portrait certain qui ait existé de l'amie de Rousseau avait été peint pour Mgr. de Bernex, en Savoie. Il fut, à ce que l'on croit, déposé à la mort du prélat dans le premier couvent de la Visitation d'Annecy, d'où le représentant Héraut de Séchelles l'enleva en 1793. Depuis lors il a disparu sans vestige.
celui du père Boudet. Il diffère en revanche de celui de M. de YVarens, qui, tout en nous faisant savoir qu'avant sa visite à Evian, sa femme avait déjà donné sa foi à l'évèque d'Annecy, raconte que ce fut le jour de celte visite, au retour de ta promenade du roi, qu'elle se jeta aux pieds du prince pour implorer sa protection. Comme peut le faire croire ce dernier récit, il y aurait là deux scènes distinctes, l'une à l'église en présence de l'évèque, l'autre dans la rue devant le roi lui-même ?
Ou bien nous trouvons-nous en présence de deux versions différentes, ayant trait à la même scène ? Diverses raisons militent en faveur de celte dernière hypothèse. Des deux variantes en question c'est à celle de M. deConzié que nous devons donner la préférence, comme émanant d'un témoin oculaire, tandis que M. de YVarens ne tenait la sienne que d'ouï-dire. 11 est certain que, comme l'avance M. de Conzié, la scène avait eu lieu avant l'arrivée des Veveysans, autrement on ne s'expliquerait guère les mesures de surveillance dont ils furent l'objet pendant leur visite. Mais elle devait être toute récente, vraisemblablement du matin même ? Si on l'avait déjà connue en ville, les compagnons de M. de Warens n'eussent pas manqué d'en être instruits par leurs compatriotes, qui séjournaient à Evian.
Le père Boudet, qui n'a en définitive que Mme de Warens elle-même pour garant de son récit, nous apprend que celle-ci avait eu le projet, après son entrevue avec Monseigneur de Bernex, « de se rendre promptement à Vevey pour y mettre ordre à ses affaires, afin d'avoir le moyen de subsister honorablement en Savoie, où elle avait résolu de se retirer. La Providence, ajoute-t-il, en disposa autre-
ment. Malgré les précautions que Mme de Warens avoi1 prises pour cacher ses démarches, elle fut à peine sortie de l'appartement du prélat que la nouvelle de son changement devint publique. Dès le lendemain ses domestiques l'abandonnèrent pour aller à Vevey où cet événement avoit déjà jeté le trouble et la consternation '. »
Nous ne nous arrêterons pas à l'invraisemblance de cette course à Vevey où Mme de Warens se serait bien gardée de se risquer dans l'incertitude que l'on n'y eût déjà éventé ses spoliations. Elle n'avait plus rien à y mettre en ordre puisqu'elle avait déjà dépouillé son mari de tout ce qui lui avait été possible de prendre. Nous devons remarquer que la Chenebié, l'unique domestique qu'elle avait amenée à Evian, se trouvait encore auprès d'elle le jour de la visite de M. de Warens. Il est naturel que cette fille, qui n'était engagée que pour la durée de la cure, ait quitté sa maîtresse lorsqu'elle la vit décidée à rester en Savoie et à embrasser la religion catholique ; elle ne le fit toutefois que le jour du départ de cette dernière pour Annecy. Ce qui le prouve, c'est que, si elle fut venue auparavant à Vevey elle y eût certainement apporté la nouvelle de la conversion de Mme de Warens, or, cette nouvelle on ne la reçut que dans la journée du 7 août et par une toute autre source. Après le départ de la Chenebié, Mme de Warens semble avoir été pendant quelque temps privée de domestiques de son pays ; on lui donna pour compagne une personne d'Evian, qui resta auprès d'elle au monastère de la Visitation à Annecy. Ce ne fut qu'à la sortie de ce couvent qu'elle fit
1 Vie de Monseigneur de Bernex.
2 Marie, fille d'honnête Isaac Chenebié, de Chamaloc en Dauphiné, et de sa femme Susanne Bérard, fut baptisée le 28 novembre 1703.
venir de Vevey une prosélyte, qui avait servi dans sa maison et dont elle était la commère1. C'est très probablement aussi à cette époque qu'elle prit chez elle Claude Anet dont la famille était depuis longtemps connue de la sienne. Quoique Claude Anet ait levé un extrait de son acte de baptême le 25 mars 1726 2, ce que les paysans ne faisaient guère que lorsqu'ils voulaient quitter le pays, on est certain qu'il n'accompagna pas Mme de Warens en Savoie ; s'y rendit-il plus tard à son appel, s'y trouvait-il déjà à son arrivée, c'est ce que nous ne saurions affirmer.
La fugue de Mme de Warens fut diversement interprétée lorsqu'elle fut connue à Evian. Les avis étaient très partagés au sujet de la sincérité de sa conversion : « les uns disaient que c'était une scène d'une Magdeleine véritablement repentante, d'autres et surtout les Suisses qui étoient venus à Evian, partie pour boire les eaux et partie pour y voir le roi, soutenoient que ce repentir n'étoit que simulé 3. » Celte dernière opinion fut aussi celle de M. de Warens, puisqu'il rapporte qu'à l'occasion de la visite qu'il lui fit à Annecy, « elle n'excusa point vis-à-vis de lui son changement de religion par des motifs de conscience, mais laissa au contraire paroitre tant d'indifférence à cet égard qu'il en fut frappé 4. »
Ce ne fut que le -4 août que M. de Warens put rendre à sa femme cette visite dont nous avons plusieurs fois parlé. Retenu à Vevey par de pressantes occupations il n'avait
1 Si nous ne nous trompons, il s'agirait ici d'une certaine Judith Cochard, femme île Claude Jaquet, prosélyte. (Voyez étal civil de Montreux, mariages, 15 juin 1720.)
2 Etat civil de Montreux ; mention à la suili> île la date de sa naissance.
3 Lettre à M. de Mellarède.
* Doc. 61.
point eu le temps de la faire jusqu'alors1 . Son entrevue avec elle fut très cordiale. « Elle me témoigna, dit-il, autant d'amitiés qu'elle ait fait de sa vie. » Grâce à la précaution qu'elle prit de ne pas laisser son mari s'éloigner d'elle, celui-ci n'apprit rien du dessein qu'elle avait de changer de religion; peut être même ces précautions étaient-elles encore superflues, car les compagnons deM.de Warens,qui avaient eu tout le loisir de parcourir la ville, ne furent pas, nous l'avons dit, plus instruits à ce sujet que lui. La scène du matin n'avait point eu le temps de s'ébruiter. Mme de Warens versa des larmes au départ de son mari. Peut-être sa douleur fut-elle véritable, de même que la défaillance qu'elle eut quelques semaines plus tard lorsqu'il vint la revoir à Annecy? Clairvoyante comme elle l'était, elle comprenait d'instinct que le pas qu'elle avait fait était irrémédiable; que pour elle, son mari, sa patrie étaient désormais perdus et qu'il lui était impossible, même le voulût-elle, d'échapper uses nouveaux liens. En demandant la protection de l'évêque et du roi elle s'était placée sous leur dépendance. Son étourderie, elle a eu, comme le dit J. .1. Rousseau, probablement d'après son propre témoignage , tout le temps de la pleurer. M. de Conzié, qui n'est point suspect, constate toutes les perplexités, toutes les angoisses qu'elle avait eues dans les premiers temps de sa conversion: « M'entretenant un jour avec elle tête à tête de son changement de religion et d'état, elle me dit : Croiriez-vous, mon ami, qu'après mon abjuration je ne me suis jamais mise au lit durant deux ans environ sans y prendre comme on dit
1 Remarquons ici, d'après les Manuaux du Conseil de Vevey, que M. de Warens fut absent de toutes les séances de ce corps, du 1er août au 11 novembre 1726.
la peau de poule sur tout mon corps par la perplexité dans laquelle mes réflexions me plongeoient sur ce changement de religion, qui m'avoit fait secouer les préjugés de mon élucation, de ma religion, et abjurer celle de mes pères. Cette longue incertitude étoit terrible pour moi qui ai toujours cru à un avenir éternellement heureux ou malheureux. Cette indécision m'a bien longtemps bourraudée1. x>
Mais, comme toujours, l'orgueil étouffa les sentiments de son cœur. Ce cri désespéré , exhalé au milieu de soupirs : «Mon cher mari, que deviendras-tu?» c'était évidemment un regret impuissant, un remords de conscience.
Elle se raidit aussitôt contre ce sentiment qu'elle regardait comme une faiblesse, de sorte que lorsque la fille qui la servait, lui dit : « Madame, vous avés un bon mari, » elle repartit avec vivacité : ce Si vous le croyés ainsi, prenés-le, il sera bientôt sans femme. »
Cependant la venue de M. de Warens et de ses amis à Evian avait causé grand émoi parmi les personnes de l'entourage du roi qui connaissaient déjà alors le dessein de son épouse. M. de Conzié raconte à ce sujet qu'à peine les Veveysans furent débarqués « le bruit courut dans toute la ville que ces nouveaux venus, parents, disait-on, de Mme de Warens, venaient pour l'enlever. Ce bruit, tout mal fondé qu'il étoit, prit quelque crédit à la cour. »
Le roi, qui fut instruit aussitôt de l'arrivée des étrangers et qui les avait lui-même aperçus à leur départ, lorsque, après s'être embarqués, ils étaient redescendus sur la rive pour le voir à la promenade, crut à une tentative d'enlèvement et résolut de la prévenir en mettant M"10 de Warens sous la garde de Mme de Bonnevaux.
1 Lettre citée.
Averti le lendemain par ses patrouilles que le bateau des Veveysans était resté en vue de la côte de Savoie pendant une bonne partie de la nuit, il fut confirmé dans ses craintes et songea à dérober plus sûrement sa nouvelle protégée aux poursuites dont elle pourrait être l'objet, en la faisant partir pour Annecy le 7 août de bon matin. Un homme de Lausanne, qui venait d'Evian, raconta le lendemain à M. de Warens, « qu'elle avait traversé toute la ville à pied conduite par deux gentilshommes de la suite de Sa Majesté ; qu'à la porte d'Alinges elle étoit montée en carosse avec une demoiselle d'Evian * et que huit gardes du corps entouroient le carosse. »
Sans entrer dans tous ces détails, M. de Conzié nous fait connaître que le roi la fit partir avant jour dans sa propre litièie «escortée de quatre gardes du corps qui la conduisirent en droiture, accompagnée d'une bourgeoise, à Annecy, dans le couvent du premier monastère de la Visitation 2. » C'est dans cette retraite sûre et tranquille, qu'après une instruction religieuse faite par le supérieur du séminaire de la ville, Mme de Warens se trouva le 8 septembre 4726 en état de faire une abjuration solennelle de la religion prolestante 3.
1 C'était la demoiselle de compagnie que M. de Warens vit auprès d'elle lors de sa visite à Annecy ; — Doc. 61.
2 Ce second récit confirme en résumé le premier. Si dans celui-ci il est question de huit -aides, c'est que la nouvelle s'est amplifiée en passant de bouche en bouche. L'exagération arriva plus tard à son comble dans le récit du père Boudet qui parle, lui, de quarante gardes.
3 Depuis la mise sous presse de ce mémoire il a paru chez Calmann Lévy une remarquable étude sur la vie de Mme de Warens en Savoie. Cette étude, un volume de 450 pages in-8° dû à la plume de notre savant et aimable collègue, M. François Mugnier, conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, a pour titre : Mme de Warens et J.-J. Rousseau. C'est uu ouvrage bien écrit, très
Les circonstances dans lesquelles Mmede Warens sollicita la protection du roi de Sardaigne, Victor-Amédée, nous font comprendre en quelque mesure l'amour-propre que ce prince mit à la soustraire aux tentatives d'enlèvement, qu'il prévoyait de la part de ses parents. Elles nous donnent aussi la raison de l'intérêt momentané que la famille royale lui témoigna, intérêt qui porta une des princesses à vouloir lui servir de marraine, lors de son passage au catholicisme1. Elles sont en revanche insuffisantes à expliquer pourquoi le roi, d'ordinaire si peu prodigue, poussa la générosité à son égard au point de lui allouer une pension de quinze cents livres, en récompense de sa conversion. C'est le seul cas que l'on connaisse sous le règne de ce monarque d'une libéralité aussi importante vis-à-vis d'une nouvelle convertie. Pour être l'objet d'une faveur aussi marquée, Mme de Warens devait avoir sans doute en haut lieu une puissante recommandation. Il est certain que d'autres de ses compatriotes, d'aussi bonne famille que la sienne et dont la conduite personnelle était plus digne assurément de la protection souveraine, n'eurent pas la même chance. MUe de Graffenried, par exemple, qui embrassa le catholicisme presqu'en même temps qu'elle, ne sut pas 'obtenir une pension.
La nouvelle de la prochaine abjuration de M""' de Warens ne parvint, comme nous l'avons dit, dans le pays de Vaud et particulièrement à Vevey que dans la journée du 7 août.
intéressant, très complet et basé sur des documents sérieux, qui fait suite à notre travail de la manière la plus heureuse.
1 Lors de cette conversion, M"10 de Warens eut pour marraine la princesse péonore de Hesse-Rheinfels, sœur de la princesse de Piémont. C'esl depuis cette époque qu'elle reçut de cette princesse le prénom d'Elêonore.
Si l'on en croit le père Boudet a ce fut dans toute la contrée un deuil et des alarmes universelles. Celle dame y étoit adorée et l'amour qu'on avoit pour elle se changea en fureur contre ce que l'on appelloit ses séducteurs et ses ravisseurs. Les habitans de Vevey ne parloient pas moins que de mettre le feu à Evian et de l'enlever à main armée au milieu même de la cour. » « On en vit, dit autre part le même auteur, le soir un grand nombre attroupés sur le port1. Ces mouvemens qui pouvoient avoir des suites firent dire au Roi, parlant à l'Evèque de Genève : Vos conquêtes, Monsieur, sont bien bruyantes. »
On reconnaît aisément dans les lignes ci-dessus l'estampille de Mme de Warens elle-même et il serait oiseux de réfuter un récit qui renferme tant d'exagération et tant de suffisance2. Les événements qui accompagnèrent la fuite et l'abjuration de Mme de Warens ne provoquèrent à Vevey, même dans le cercle de sa famille et de ses intimes, qu'une légitime indignation, dirigée plutôt contre elle que contre ses convertisseurs. Nul ne songea à attaquer Evian pour la retirer de leurs mains. Toutes les sympathies, on le constate, furent dans ce moment pour le mari, qui était bien digne de pitié.
Instruit par Saint-André de la désertion de sa femme M. de Warens n'avait d'abord pas voulu croire à la réalité de son malheur. Ce fut pour lui un coup de foudre lorsque, rentré à la maison, il dut personnellement se convaincre que non seulement elle avait abandonné, mais aussi en-
1 L'auteur fait sans doute allusion à la visite de M. de Warens et de ses compagnons.
2 Cette même suffisance a aussi inspiré le passage des Confessions qui donne à entendre que le départ pour Annecy eut lieu, parce que le roi « vit que sur son bon accueil on le croyait amoureux de Mme de Warens. »
tièrement spolié le foyer conjugal. Profondément atteint dans ses plus chères affections, comme aussi dans son bienêlre matériel, il éprouva de cette double disgrâce une douleur vive et sincère. Cependant il supporta l'adversité en homme et ne se laissa point abattre par elle. On a contesté les sentiments d'affection que M. de Warens éprouvait pour sa femme. On l'a accusé d'avoir fait preuve vis-à-vis d'elle, dans différents passages de sa lettre à M. de Middes, d'un égoïsme, d'un manque de cœur des plus blâmables. Qu'y a-t-il de vrai dans ces reproches ? — Fondés uniquement sur la lettre en question ils ne peuvent en tout cas être formulés que pour l'époque seule où cette lettre fut écrite, soit six ans après la désertion. Or, sous l'influence des événements qui accompagnèrent cette désertion, l'attachement passionné que M. de Warens témoignait auparavant à sa femme s'était refroidi dans l'intervalle, au point de se changer plutôt en un sentiment d'aversion et de mépris. Au lendemain de cette fuite il n'en était pas encore ainsi. De ce qu'il ne se mit point aussitôt en campagne, lorsqu'il reçut la nouvelle de l'évasion, pour rechercher Mme de Warens en Savoie mais seulement pour arrêter, à leur passage à Genève , les effets qu'elle avait emportés, on a conclu qu'il plaçait ses intérêts pécuniaires au-dessus de son affection conjugale; c'est à notre avis une interprétation erronée.
M. de Warens comprit sans doute de prime abord qu'il n'avait pas la moindre chance d'arracher pour le moment sa femme aux mains de ses puissants ravisseurs ; qu'il risquait même gros jeu de le tenter dans un pays où l'abjuration, peut être déjà effectuée de sa « déserteuse, » suffisait pour la mettre à l'abri de ses poursuites. En
revanche il lui semblait possible de recouvrer son bien voie en en sollicitant le séquestre dans une ville alliée des Suisses. Et sa situation désespérée commandait impérieusement qu'il profitât de cette occasion unique, car, dépouillé déjà par sa femme de la presque totalité de son avoir, il se sentait encore menacé à brève échéance par les créanciers qu'elle laissait en arrière, comme responsable des dettes qu'elle avait faites. On ne peut donc en pareille occurence lui faire un crime de s'être décidé à cette démarche : un autre eût agi tout comme lui. Il n'eut du reste pas la satisfaction d'obtenir la saisie demandée, car les magistrats genevois se refusèrent à faire main basse sur des effets qui voyageaient sous le nom et sous le couvert du roi de Sardaigne.