‹ Madame de Warens et le pays de VaudChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Derniers rapports de Madame de Warens avec son mari et sa famille.

Le lendemain de son retour de Genève M. de Warens reçut la visite du lieutenant baillival de Joiïrey, châtelain de la ville de Vevey1, lequel, en sa qualité de représentant judiciaire de l'Etat de Berne , venait prendre des informations sur la fuite et l'abjuration de son épouse. Avec tous les égards qu'il devait à un collègue dans une situation aussi malheureuse, il donna à entendre que, si les bruits qui circulaient à ce sujet en ville étaient vrais, il estimait de son devoir de prendre inventaire de la fortune que cette dame avait dans le pays, cette fortune devant être dévolue au fisc en vertu d'une ordonnance souveraine du 18 mars 4715, ainsi conçue : « S'il se trouvoit qu'une personne eut changé de religion et embrassé la catholique romaine, ses biens seront confisqué^ au profit du souverain à moins que la personne ne se fût établie dans un endroit avec qui on eût des traités particuliers touchant la liberté de la sortie de ses biens. » M. de Warens le pria de bien vouloir surseoir pour le moment à l'exécution de

1 Vincent-Sigismond de Joffrey, établi châtelain le 13 octobre I7-2.V

son mandat, vu que l'on n'avait point encore de preuves certaines de l'entrée de sa femme dans la communion catholique; qu'il avait d'ailleurs l'intention, si le fait était avéré, de se rendre prochainement à Berne pour supplier Leurs Excellences de renoncer en sa faveur à leur droit de confiscation. Celte proposition fut agréée par le châtelain, moyennant une déclaration écrite dans laquelle M. de Warens reconnaissait que c'était à sa demande expresse et pour les raisons sus-indiquées que l'inventaire n'avait pas eu lieu. Le bailli, que le mari abandonné alla voir aussitôt après à Chillon, consentit à attendre, par égard pour son assesseur, que la nouvelle de l'abjuration fût plus certaine pour en instruire le sénat de Berne. Ce ne fut donc point par son canal , mais par une lettre du bailli de Morges, reçue le 12 août 1726, que le petit conseil de la république eut tout d'abord connaissance des faits1. Toutefois il ne put retarder bien longtemps son rapport officiel en présence du bruit que cet événement causait dans toute la contrée. Ce rapport parvint à LL. EE. déjà le 19 août, vingt jours avant celui où Mme de Warens embrassa effectivement la religion catholique.

Le petit conseil décida qu'il n'y aurait pour lui à s'occuper de cette affaire que lorsque M. de Warens serait venu lui-même porter plainte contre sa femme -. Néanmoins sa détermination n'arrêta pas l'exécution des mesures provisionnelles que le procureur fiscal prit, conformément à la loi, pour la confiscation des biens de Mme de Warens au profit du gouvernement.

Divers empêchements et surtout la nécessité de rassurer

1 Doc. 29.

2 Doc. 30.

ses créanciers qui, avertis par le bruil public du mauvais état de ses affaires, commençaient à s'en émouvoir, retardèrent !e départ de M. de Warens pour Berne. Il ne put s'y rendre que vers la fin d'août, accompagné de son ami Fontannes, alors en séjour chez lui. Admis le 29 de ce mois devant LL. EE., il les supplia d'arrêter les poursuites que le fisc avait déjà commencées et de bien vouloir lui accorder la requête, qu'il leur avait envoyée par l'entremise du bailli de Chillon, en lui cédant la propriété de ce qui restait encore de la fortune de sa femme, comme un juste dédommagement de toutes les pertes qu'il avait essuyées pour elle, pertes qui devaient nécessairement le conduire à sa ruine. Le résultat de sa démarche est consigné dans un mandat adressé le jour même par le bureau du Sénat à la chambre des trésorier et bannerels du Pays romand.

Après avoir préalablement constaté qu'en vertu des ordonnances souveraines les biens de Mme de Warens, « qui s'est enfuie de la maison de son mari et s'est convertie à la religion papistique, » appartiennent légalement à LL. EE. a surtout puisque son mariage n'a pas produit d'enfant, » cette pièce nous apprend que le Sénat fit aussitôt droit au solliciteur en ce qui concerne le premier point de sa requête. Quant au second point il ne se prononça pas encore à son sujet, mais le soumit au préavis de la chambre des trésorier et bannerets, qu'il chargea d'ordonner la prise d'un inventaire exact de la fortune et des dettes de la fugitive '.

Comme une partie des propriétés de Mme de Warens se trouvait située dans la baronnie du Chàtelard , c'est-àdire en dehors du domaine direct de LL. EE., la chambre

1 Doc. 31.

des trésorier et bannerets dérogea à l'usage suivi en pareil cas lorsqu'il s'agissait des biens-fonds d'une femme qui ne possédait point de juridiction seigneuriale. Elle confia l'exécution de l'enquête, dont elle avait été chargée, non point à la cour inférieure de la chàtellenie de Vevey, mais au tribunal supérieur, à la cour du bailliage. Ce qui fut cause, dans les débuts, d'une vive protestation du châtelain de Vevey au sujet de ce qu'il regardait comme un empiétement sur sa compétence. Mais la difficulté fut finalement tranchée en faveur du bailli, par ordre exprès du grand conseil bernois !. L'inventaire fut dressé à partir du 40 septembre 1726 par le lieutenant et le secrétaire bailli val, assistés de deux justiciers pris dans les ressorts où ils fonctionnaient, soit successivement à Vevey et au Chàtelard.

On commença par établir l'état de la fortune mobilière et immobilière de Mme de AVarens, qui fit l'objet d'une première liste, marquée en tête de la lettre A, et que nous n'avons pu malheureusement retrouver, ni en original aux archives cantonales, ni en copie dans celles de la famille de Loys.

Nous pouvons cependant, d'autres actes qui nous restent, tirer la conclusion que cet état de fortune comprenait deux rubriques distinctes: d'abord la part de biens dont Mme de Warens avait lors de sa fuite la possession effective, puis celle qui devait lui revenir après la mort de sa bellemère, en vertu du testament paternel. Nous verrons plus loin que la première de ces parts, grâce à une liquidation

avantageuse, produisit la somme de 31 154 livres.

1 Doc. 34.

2 Doc. 33.

ET LE PAYS DE VAUD Si

En vue d'examiner les prétentions que M. de Warens élevait sur les biens de sa femme, par le motif que c'était principalement pour cette dernière et à sa sollicitation réitérée, qu'il avait contracté des dettes, on s'occupa, lorsque l'état de fortune fut fixé, de dresser le relevé exact de ce qu'il avait à exiger d'elle. Ces prétentions, classées sous différentes rubriques, d'après l'emploi qui avait été fait de l'argent prêté, sont contenues dans cinq autres listes, numérotées de B. à F. et dont on retrouve encore une copie dans les papiers de la famille de Loys?

Elles se montent à un total de 48877 livres. Une rubrique qui atteignait le chiffre de 602-4 florins 5 sols (soit 24-09 livres 23 sols) ayant été oubliée par erreur dans l'addition d'une des listes nui furent remises à LL. EE., M. de Warens se vit contraint, le 9 décembre 1726, d'envoyer là-dessus un mémoire rectificatif.

L'incertitude poignante que M. de Warens éprouva dans l'intervalle au sujet de la décision que devait prendre le sénat de Berne, fit qu'il ne négligea aucune démarche qu'il crut utile pour faire pencher en sa faveur une solution capitale pour lui. Si le souverain ne faisait que reconnaître le bien-fondé de ses prétentions, il pouvait, il est vrai, faire valoir ces dernières avec bon résultat vis-à-vis de LL. EE., dans le cas d'une confiscation ; vis-à-vis des héritiers de Mme de k Warens ou aussi éventuellement vis-à-vis de cette dame elle-même 2, dans le cas où la

« Doc. 38.

2 Lorsque LL. EE., par exception, ne jugeaient pas à propos île confisquer tes biens d'une personne qui, après avoir quitté le pays, s'était convertie à la foi catholique, ces biens revenaient naturellement aux parents les plus proches <le cette personne, à charge '!<• les rendre si celle-ci venait à rentrer dans l'église protestante. Dans le cas où l'espoir d'une restitution semblait devoir

confiscation n'aurait pas lieu. Mais le montant de ces prétentions n'était point encore suffisant pour conjurer sa ruine.

Par contre si le souverain, après avoir prononcé la confiscation des biens, consentait, par une preuve particulière de bienveillance, à lui en céder l'entière propriété, sa situation deviendrait assurément meilleure, car il serait alors en mesure de satisfaire ses créanciers et il lui resterait quelque actif. Pour se prémunir contre les éventualités d'une compétition soit de la famille de sa femme, soit plus tard peut-être de sa femme elle-même , il résolut d'amener Mme de Warens à lui faire une donation entre vifs, rédigée en bonne forme, de tout ce qu'elle lui avait apporté *.

S'il réussissait à obtenir cette donation, il n'aurait plus à craindre qu'une confiscation au profit de LL. EE., contre laquelle aucun acte de ce genre ne pouvait avoir d'effet -. Depuis la visite qu'il avait faite à sa femme à Evian, M. de Warens avait reçu d'elle trois lettres où elle l'engageait vivement à venir la voir à Annecy. Il n'avait répondu qu'à la première de ces lettres. A la réception de la troisième il se détermina à suivre l'appel de son épouse, et à en profiter pour la convaincre de faire en sa faveur la donation qu'il désirait ; le 24 septembre il arrivait à Annecy.

être de quelque influence sur ce retour, le gouvernement faisait régir ces I n'eus au nom de la personne absente, jusqu'à ce qu'elle lut revenue ou que l'on eût acquis la certitude qu'une plus longue attente serait vaine.

1 Les donations entre vifs de la femme au mari, non prévues dans les lois du pays de Vaud, étaient cependant tolérées. (Voyez Boyve, Remarque, p. 213.)

2 Une sentence de confiscation annulait naturellement toute donation faite depuis que le délit, qui en était la cause, avait été perpétré.

M. de Warens ne semble pas avoir été tout à fait sincère lorsqu'il écrivait qu'il ne s'était pas rendu dans cette ville en vue d'obtenir la dite donation. La manière dont il s'y prit à cet égard, dans son entrevue avec sa femme, le prouve avec certitude ; c'est lui qui amena le premier l'entretien sur le sujet. Les directions précises qu'il donna à Mme de Warens, de son propre aveu, en ce qui concerne la rédaction de l'acte, les raisons qu'il invoqua pour démontrer la nécessité de celui-ci , tout en un mot établit la vraisemblance qu'il y songeait antérieurement.

M. de Warens nous a donné lui-même les détails de cette entrevue, la dernière qu'il eut avec sa femme, dans la lettre que nous publions à la fin de cette notice, et à laquelle nous renvoyons nos lecteurs *.

Le sentiment n'occupa, nous le croyons, que peu de place dans la réunion des époux. Il y fut principalement question de la donation entre vifs , qui fit l'objet d'un acte notarié, stipulé le 26 septembre 1726 dans la maison des aumôniers du couvent de la Visitation. M. A. Melzger a retrouvé de nos jours cet acte et l'a publié dans son ouvrage : « La conversion de Mme de Warens. »

La cession de biens était générale, la donatrice ne se réservait que mille livres de Savoie, en dédommagement des avantages qui lui étaient assurés par son contrat de mariage. M. de Warens lui fit en outre, avant de la quitter, un billet lui assurant une rente annuelle de trois cents livres, si sa donation était agréée de LL. EE. — Ce billet, il eut le soin de le retirer depuis lors. — Le malheur rend égoïste. On ne peut toutefois s'empêcher de trouver incorrecte cette conduite de l'époux, annulant par surprise

1 Doc. 61.

une charge relativement légère, sous prétexte que c'était en vertu d'une confiscation de LL. EE., et non point de la donation de sa femme, qu'il avait été mis en possession des biens de celle-ci. Si cette donation n'avait pas eu lieu, LL. EE. eussent eu, assurément, plus grand scrupule de lui faire cession de ces biens au détriment de la famille de la Tour !

Il est certain que l'entrevue d'Annecy laissa du froid entre les deux époux. Plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'ils se donnassent signe de vie. Mme de Warens envoya enfin à son mari une lettre dans laquelle elle témoignait l'intention formelle de rompre à l'avenir tout commerce avec lui. Ceci néanmoins n'exclut point à nos yeux tout sentiment d'affection à son égard. Car il nous parait compréhensible que n'ayant plus aucune espérance, aucune possibilité de le revoir, elle ait préféré briser tout de suite, afin de s'éviter de plus longs crève-cœur. Pour M. de Warens, sa femme n'avait plus de prestige, il paraît s'être consolé instantanément de sa perte, puisqu'il ne l'honora pas même d'une réponse. Sans plus s'inquiéter d'elle, il se mit en mesure de faire usage de la donation entre vifs qu'elle avait faite en sa faveur. Fortement appuyé par d'influents protecteurs, il présenta humblement «ette pièce à LL. EE. en se recommandant « à leur bienveillance ordinaire. »

Sur le vu de cet acte, qui réduisait à néant toutes les prétentions de la famille de la Tour, le sénat de Berne, considérant qu'il ne trouvait aucun avantage particulier dans une confiscation à son profit, puisque le bénéfice à réaliser, selon la tournure plus ou moins onéreuse que prendrait la liquidation, pouvait bien ne pas dépasser,

toutes dettes déduites, les lods qu'il tirerait de ces biens, s'il les laissait à M. de Warens, consentit à lui céder, après un préavis favorable de la cbambre des bannerets, daté du 21 décembre 172G ', la portion de la fortune de sa femme qu'il avait en mains. A la condition cependant d'en employer tout d'abord les revenus au paiement de ses créanciers « parmi lesquels sa femme ne devait pas être comprise. » Quant au reste de cette fortune, dont Mme de la Tour née Flavard avait jusqu'alors eu la jouissance et devait maintenant hériter, en vertu du testament de son mari, on renvoya jusqu'après la mort de cette dame la question de savoir s'il serait confisqué ou non. Ce fut en vain que M. Gamaliel de Rovéréa, oncle maternel et tuteur des enfants de feu Jean-Baptiste de la Tour, cousin de Mme de Warens, contesta la légalité de la substitution instituée par le père de cette dernière, en faveur de sa seconde femme, sous prétexte que le défunt ne pouvait pas, d'après les Statuts du pays de Vaud (p. 303, § 2), disposer de l'héritage d'enfants morts après lui. Le procès qu'il intenta à M. de Warens et à Mme de la Tour, pour casser les décrets rendus en leur faveur et assurer tout de suite à ses pupilles la possession des biens qui en étaient l'objet, ne fit que confirmer la décision que LL. EE. avaient prise, par un nouvel arrêt du 27 mars 1727.

La manufacture de bas de soie, fondée par Mme de Warens, ayant cessé de marcher dans l'intervalle, faute d'argent pour l'alimenter, il s'était présenté devant le Conseil de la ville un sieur Antoine Servet, du Vivarais, pour demander la transmission en sa faveur des privilèges divers dont elle

1 Doc. 39. La sentence de LL. EE. est du 26 décembre. (Arch. cant vaud., Correspondance baillivale, Vevey [, p. 51.)

92 MADAME DE WABENS

avait jusqu'alors joui l. Il se fondait dans sa supplique sur ce que celte manufacture ne remplissait plus les obligations auxquelles elle était astreinte par sa convention avec l'autorité municipale. Le Conseil, tenant compte de ses raisons, venait de lui concéder le droit d'établissement, en l'absence de M. de Warens, le 2 décembre 1726, lorsque celui-ci dans la séance suivante, qui eut lieu le 5 décembre, protesta énergiquement contre cette résolution, par le motif qu'elle était contraire à l'octroi fait à sa femme, le 10 septembre 1725. Ce qui fit qu'on délibéra de suspendre la réception de Servet jusqu'au jour où LL. EE. auraient prononcé leur jugement sur la liquidation des biens de Mme de Warens. Après quoi, si la manufacture actuelle ne reprenait pas ses travaux, le Conseil se verrait contraint de lui retirer la concession qu'il lui avait faite, cette concession ne pouvant subsister que tant que la fabrique marchait -.

M. de Warens demanda quelques jours pour réfléchir sur ces conclusions. Le lundi suivant il déclara que puisque la réception de Servet était sursise il sursoyait aussi son action contre lui et agréait ainsi la décision du Conseil 3.

Le 9 janvier 1727 il renonça définitivement en faveur de Servet au monopole et aux privilèges dont sa manufacture avait la jouissance, en échange de la restitution du lod qu'il avait payé quelques années auparavant à la ville pour la maison dans laquelle cette manufacture se trouvait établie 4.

1 Doc. 35.

2 Doc. 36.

3 Doc. 37 et 38.

4 Doc. 40.

Quoique montée sur un pied incomparablement plus modeste que celle de MmP de Warens, — elle ne se composait que de deux ou trois métiers, — l'entreprise industrielle de Servet n'eut pas un meilleur sort que cette dernière. Elle finit déjà au bout de quelques mois l.

Lorsque M. de Warens eut fermé sa manufacture il ne se sépara pas tout d'abord du directeur de celle-ci. D'une part il ne pouvait solder momentanément son compte, d'autre part Saint-André lui était encore utile pour la garde et la vente de l'outillage, des marchandises en magasin. Depuis son voyage à Annecy, il éprouvait à l'égard de cet employé des sentiments plutôt hostiles. Car il le suspectait vivement d'être d'accord avec sa femme fugitive pour abuser de sa confiance. Le souvenir de certains envois de marchandises que Saint-André avait faits à cette dame en Savoie, une lettre que celle-ci adressa au jeune homme et que M. de Warens intercepta, donnaient quelque apparence de réalité à ses soupçons. Aussitôt que ses moyens pécuniaires le lui permirent, au mois d'avril 1727, il s'empressa de lui signifier son congé en réglant ses prétentions au plus juste 2.

La famille de Loys, indignée de la conduite de Mme de Warens vis-à-vis de son mari, pressait vivement ce dernier de demander son divorce, en se basant sur une loi consistoriale, récemment promulguée 3.

1 Archiv. de Vevey, Man. i, p. 350.

2 Duc. 61.

3 Cette loi était ainsi conçue :

itre consistoire suprême pourra aussi accorder le divorce si l'un des

abandoi l'autre par libertinage nu malicieusement et sans laisoii

suffisante et que le l'ait suit prouvé légalement.

Dans ce casavanl que la partie abandonnée puisse se remarier ou prendre

Au commencement de janvier 1727, M. de Warens écrivit à M. de Pluviannes, avocat lausannois, qui se trouvait dans le moment à Berne, de faire à ce sujet les démarches nécessaires. Vu les circonstances exceptionnelles dans lesquelles la fuite avait eu lieu, et qui ne laissaient aucun espoir de voir apparaître l'épouse aux citations réglementaires, on raccourcit les formalités. Le 24 février suivant, le divorce put déjà être prononcé par le Consistoire suprême contre Mme de Warens, à cause de sa désertion malicieuse et de son abjuration du protestantisme4.

Après avoir obtenu son divorce, M. de Warens continua de vivre à Vevey, où il conserva ses fonctions d'assesseur bailli val et le siège qu'il occupait au Conseil. Sa considération ne parut pendant longtemps pas souffrir de la triste situation pécuniaire à laquelle il était réduit2. Rassurés de la tournure plus favorable que promettait à leurs prétentions la cession de LL. EE., ses créanciers s'é-

dc nouveaux engagements il lui sera ordonné de taire des perquisitions exactes pour découvrir le fugitif. Si on le découvre, notre Consistoire suprême, à la réquisition de la partie délaissée, fixera un jour ;'t l'absent pour paraître sous promesse d'un sauf-conduit et cette citation devra porter qu'il sera prononcé selon droit, soit qu'il paroisse ou non. Si le cité ne paroît pas la partie délaissée obtiendra des lettres de proclamations par lesquelles l'absent sera cité et proclamé trois lois de la chaire, dans la paroisse où est sa bourgeoisie et cela à trois reprises différentes, chacune dans l'intervalle de six semaines et trois jours. Soit que le proclamé paroisse en droit mais ne veuille pas se soumettre à la sentence et s'absente de nouveau, soit qu'il ne paroisse pas au jour et termes fixés par la proclamation, le divorce sera accordé à la partie délaissée. »

i Doc. 41.

2 On voit dans les comptes de la ville qu'en 1727 le conseil lui envoya plusieurs fois les sémesses, cadeau d'honneur qui consistait en 12 bouteilles du meilleur vin des vignes, appartenant à la bourgeoisie. Ce cadeau ne se faisait que dans des circonstances exceptionnelles. (Voir 15 juin, 19 oct. etc.)

taient montrés patients pendant toute la durée du procès avec M. de Rovéréa. Il essaya d'en tirer parti pour sauver d'une liquidation trop précipitée, et partant trop désastreuse, quelques-uns des biens-fonds qu'il possédait encore, soit de son chef, soit de celui de sa « déserleuse. y> Ces biens-fonds étaient déjà pour la plupart fortement hypothéqués. Il contracta sur eux de nouvelles dettes dans le but de payer des accomptes à ses créanciers chirographaires, augmentant ainsi ses charges sans satisfaire suffisamment ceux auxquels il devait. La seigneurie de Vuarens qu'il dut vendre le 28 mars 17*28 pour le prix de 27 350 livres à M. le major Bergier, ne lui rapporta, après déduction de deux lettres de rente qu'il remboursa, Tune à la ville d'Yverdon, l'autre à M. Bergier lui-même, et d'un solde qui devait lui être payé au bout de l'année qu'une somme de 5854 livres 19 sols, tout à fait insuffisante pour faire face à des payements immédiatement exigibles1. Menacé de prochaines poursuites, son amourpropre s'en exagéra l'importance ; il se crut déjà livré à la ruine et au déshonneur. Saisi d'une terreur irraisonnée, il quitta Vevey sans indiquer à qui que ce soit le but de son voyage et en n'avertissant de son départ que son frère d'Orsens. Ce départ précipité, qui ressemblait fort à une fuite, causa beaucoup d'agitation au milieu de ses créanciers2. Plusieurs d'entre eux prirent les devants pour s'emparer, à titre de gage, des propriétés immobilières que M. de Loys (car depuis la vente de sa seigneurie de Vuarens il avait repris ce nom) possédait encore à Lausanne, à Lutry, à Vevey et à Chailly. L'autorité judiciaire dut in-

1 Dm,-. 43.

2 Doc. 44, 45, 46, 47.

tervenir avec promptitude dans ces différentes localités pour sauvegarder les intérêts des autres personnes, à qui il devait, en ordonnant partout le séquestre et l'apposition des scellés1. Une liquidation juridique fut commandée par la chambre suprême des appellations romandes, qui, sans doute, pour les mêmes raisons qu'avait autrefois invoquées la chambre des bannerets romands dans l'enquête concernant la succession de Mme de Warens, confia l'affaire au tribunal baillival de Vevey et non pas à la justice inférieure, comme c'était ordinairement l'usage. De là, un nouveau conflit de compétence entre les deux cours, conflit qui, en retardant la liquidation, donna le temps à la famille de Loys de se concerter dans l'intérêt d'un de ses membres2.

Le souverain, à ses instances, consentit à suspendre toute action judiciaire, en échange de son engagement formel de payer intégralement les créanciers. Elle nomma alors deux de ses membres, Daniel de Loys, seigneur de Middes, et Jean-Guillaume de Loys, seigneur de Bochat pour vaquer à ce règlement 3. Par des mesures aussi promptes qu'habiles ces deux messieurs réussirent a vendre en peu de temps la plupart des biens-fonds, entre autres la maison de Vevey, le domaine de Chailly et des prés à Blonay *.

Sur ces entrefaites on recevait à Vevey la nouvelle que M. de Loys se trouvait en séjour en Angleterre, dans le comté d'Essex, chez le ministre Barber. Il cherchait dans

1 Doc. 48, 49, 50.

2 Doc. 51, 5-2, 53, 54, 55.

3 Doc. 55, 58.

7< Doc. 58, 59.

ce pays, sans pouvoir le trouver, un emploi bien rétribué et convenable à un homme de son rang. Tenu par sa famille au courant de ce qui se passait à la maison, il avait eu connaissance des craintes que son départ subit avait causé à ses créanciers. Il avait été aussi informé par elle de l'intention du Conseil de Vevey de donner à un autre la place qu'il occupait dans ce corps, le considérant comme démissionnaire puisqu'il était absent sans congé.

Comme il tenait à cette place, qu'il comptait encore la remplir s'il ne trouvait rien d'avantageux en Angleterre, il écrivit de Brentwood à M. Gignilliat une lettre, que celuici produisit en Conseil le 15 juillet 1728, et dans laquelle il lui demandait de solliciter en son nom ses collègues de ne pas donner pour le moment à quelque autre sa charge de conseiller. Il lui marquait ensuite qu'il écrirait sous peu <r aux honorés seigneurs du Conseil pour les prier de cela * . »

En effet, le 22 juillet, il adressa du même endroit au Conseil une lettre d'excuses sur ce qu'il était parti sans congé. Il priait ses collègues de « luy conserver son poste, voulant venir fonctionner sitôt que l'arrangement de ses affaires dans cette ville sera fait2. »

Le Conseil délibéra d'avoir encore patience jusqu'au retour de M. de Loys. Ce retour eut lieu le 3 novembre. Le jour suivant le nouveau débarqué se rencontra à Vullierens avec MM. de Middes et de Bochat pour prendre connaissance de leur compte, quoique la liquidation de ses biens ne fût point encore terminée. Ses parents lui donnèrent avis de tout ce qu'ils avaient fait, soit pour la

1 Doc. 56.

- Doc. 57. Par cette ville » il faut entendre celle de Vevey.

vente des immeubles, soit pour amener la rentrée des capitaux prêtés. Ils l'informèrent aussi de l'emploi qu'ils avaient fait de l'argent reçu, des dettes qu'ils avaient encore à payer et de l'assurance où ils étaient d'ores et déjà de liquider définitivement ses affaires avec un solde en sa faveur.

M. de Loys approuva leur gestion, leur en témoigna sa reconnaissance et les pria de bien vouloir continuer à s'occuper de ses intérêts. Et comme il ne pouvait, disait-il, attendre personnellement l'issue de la liquidation, puisqu'il devait retourner en pays étranger, il se fit remettre une partie de l'argent qui était immédiatement disponible d.

Le séjour de M. de Loys dans le Pays de Vaud fut cependant plus long qu'il ne l'avait pensé de prime abord. Ne désirant pas retourner à Vevey où il ne rencontrait que des souvenirs pénibles et où la conduite des autorités, dans ses embarras financiers, lui avait paru d'une dureté excessive, il envoya le 20 décembre 1728 sa démission de membre du Conseil de cette ville -. En même temps il fixa son domicile à Lausanne dans la maison de M. de Villardin, son père. C'est là que MM. de Middes et de Bochat lui produisirent, le 24 août 1729, leur compte final de liquidation. Il résulte de ce document que la somme des dettes payées pour Mme de Warens, en y comprenant toutes les reprises de son mari (18 877 livres) et les emprunts qui avaient grevé ses biens, s'était élevée au chiffre de 30 MO livres 9 sols. Une note de M. de Loys

i Doc. 60.

2 Manuel du Conseil, date citée. Il avait déjà résigné ses fonctions d'assesseur baillival le 26 février 1728. Par contre il reprit, dès sa rentrée à Lausanne, possession effective de son siège aux Soixante. (Voir p. 41, note.)

nous montre d'autre part que la fortune de sa femme, par suite de l'heureuse vente des immeubles, se monla à 31154 livres1. Somme toute, il rentra ainsi en possession de ses propres avances, avec un bénéfice d'environ 700 livres.

Aussitôt après ce règlement final M. de Loys quitta Lausanne, appelé en qualité de gouverneur auprès du jeune prince Victor- Lebrecht d'Anhalt-Bernburg-Hoymb. Le passeport que lui donnèrent à cette occasion le bourgmaître et le Conseil de sa ville natale, daté du 1 9 août i 7129, l'appelle «noble et généreux Sébastien -Isaac De Loys, capitaine d'une compagnie de fusilliers au service de LL. EE. de Berne 2. »

Parti du Pays de Vaud le 31 août il rejoignit son élève en Hollande, dans la forteresse de Maastricht, après un voyage par terre et par eau, dont la relation autographe existe encore.

.Cette relation très curieuse et intéressante se présente sous la forme de notes détachées, topographiques, ethnographiques et historiques, entremêlées d'observations personnelles et de comptes d'auberge 3. Le landgrave de Hesse-Philipsthal, officier général au service des Pays-Bas, beau-frère et tuteur du jeune prince d'Anhalt, remit le 30 septembre à M. de Loys sa commission de gouverneur. Chargé d'accompagner son élève dans des voyages en

3 En voici le titre: Notte du voyage de Suisse à Mastricht de moy Sebasticn-Isaac De Loys-Villardin pour y venir joindre son Altesse sérénissime Monseigneur le prince Victor-Lebrecht d'Anhalt-Bernburg-Hoymb el l'accompagner dans ses voyages en qualité de gouverneur. Commencé le 31 août 17V2'J, jour auquel je suis parti de Lausanne

divers pays de l'Europe, il se mit aussitôt en route avec lui. Mais ils n'allèrent que jusqu'à la Haye où le prince déclara vouloir retourner à Msestricht. * Au bout de treize mois de service2 M. de Loys se détermina, on ignore pour quel motif, à résigner ses fonctions de gouverneur et à se rendre à Londres en quête d'un nouvel emploi. C'est pendant qu'il séjournait dans les environs de cette ville, à Islington, où il vivait dans une position très modeste, attendant de recbef une place du crédit de quelques protecteurs, qu'il fut informé, par une lettre de son beau-frère, M. de Middes, que sa femme a. la Savoyarde » comme il la surnommait parfois, avait adressé au sénat de Chambéry une requête contestant la validité de la donation entre vifs qu'il avait obtenue d'elle lors de son voyage à Annecy. Cette tentative de Mme de Warens n'était point la première qu'elle avait faite pour rentrer en possession de ses biens. Déjà en 1728, lorsqu'elle eut acquis la certitude que son mari ne s'acquitterait pas vis-à-vis d'elle des obligations qu'il avait contractées à Annecy , lorsqu'elle eut aussi été instruite de la vente de ses propriétés foncières3, elle avait déjà fait parvenir à la justice savoisienne une première, mais inutile protestation. Si elle renouvella en 1732 sa démarche, c'est parce qu'apparemment elle était alors dans le besoin ou plutôt qu'elle craignait, plus qu'à toute autre époque, de perdre la pension qu'elle tenait de la munificence royale4. Plus habilement conseillée qu'en 1728 elle

1 Doc. 69.

2 Le 25 octobre 1730.

3 Après la visite qu'il lui fit à Annecy (voy. Doc. 61), M. Magny resta quelque temps en correspondance avec Mme de Warens. C'est sans doute lui qui la renseignait sur les faits et gestes de son mari.

4 Le roi Charles-Emmanuel III, qui venait de succéder à son père Victor-

ne chercha pas à atteindre personnellement son mari par des poursuites qui ne pouvaient avoir aucun effet hors des Etals du roi de Sardaigne. Mais se fondant sur une disposition du droit romain, encore en vigueur dans ces Etats, elle demanda la saisie de plusieurs créances que le seigneur de Villardin, père de M. de Loys, avait à réclamer en Savoie, par le motif que ce seigneur, ayant été présent et consentant au mariage de son fils, se trouvait être civilement responsable de la dot qu'elle avait apportée à ce dernier. Et le sénat, sur sa requête, avait cru devoir autoriser le séquestre de ces créances.

Nous avons eu déjà très souvent occasion de mentionner la lettre que M. de Loys écrivit à son beau-frère en réponse à ces nouvelles attaques. En collaboration avec M. Eug. Ritter nous en avons publié les parties les plus intéressantes dans la Bibliothèque universelle, livraison de mai 1884. Aujourd'hui nous la publions en entier dans sa teneur originale parmi les pièces justificatives du présent ouvrage *.

Tout en manifestant son indignation contre le noir procédé employé par sa « déserteuse » et en priant M. deMiddes de ne négliger aucun moyen propre à obtenir mainlevée du séquestre ordonné par le sénat de Chambéry, M. de Loys réfute dans cette lettre, article après article, la requête de sa femme. Dans le désir de se justifier auprès de sa famille et particulièrement auprès de son père, qui se trouvait gravement lésé par les mesures provisionnelles prises contre ses débiteurs de Savoie, il saisit l'occasion de faire

àmédée H, ne- parut pas d'abord vouloir continuer la pension que celui-ci avait faite à Mme de Warens.

1 Doc. Cl. — Cette lettre esl datée du 22 septembre 1732.

102 MADAME DE WAÏŒNS

le récit rétrospectif de la fuite de son épouse et des deux entrevues qu'il avait eues avec elle à Evian et à Annecy. Nous avons fait part plus haut à nos lecteurs de l'impression que nous laisse ce précieux document, le seul qui jusqu'ici ait jeté une pleine lumière sur la période la plus importante, la période décisive, de la vie de Mme de Warens.

Nous avons indiqué les raisons qui nous font croire à sa sincérité, à son impartialité relative. Il nous parait donc inutile de revenir encore une fois à son sujet. Disons seulement qu'à la réception de cette lettre MM. de Middes et d'Orsens, d'accord avec M. de Villardin, consultèrent un avocat de Montmélian, M. Vignet, sur les démarches qu'il y avait à faire pour amener la levée du séquestre.

M. Vignet reconnut l'incompétence des tribunaux de Savoie dans un procès qui concernait deux sujets de LL. EE. de Berne. Sans indiquer comment la chose était faisable il déclara qu'il fallait à tout prix faire transférer la cause devant les tribunaux bernois '. Il est certain toutefois que l'on ne réussit point à obtenir le changement du l'or, puisque le procès continua jusqu'au bout à se dérouler en Savoie.

Nous n'avons guère d'autres renseignements sur ce procès, si ce n'est qu'il se prolongea jusqu'au 24 mai 1734, époque où le séquestre des sommes dues à M. de Villardin fut définitivement levé, la demanderesse s'étant désistée de l'action qu'elle avait ouverte contre lui 2.

Il a été dit un peu plus haut que, grâce à l'administration

1 Doc. 62.

2 Doc. 61, note finale. Depuis la rédaction des lignes ci-dessus, nous avons trouvé dans l'ouvrage de M. Mugnier quelques autres détails sur ce procès.

habile et dévouée de MM. de Middes et de Bochat, la position pécuniaire de M. de Loys s'était montrée, après le règlement de compte final , plus favorable que l'on ne l'avait d'abord prévu. Depuis lors un petit héritage l'avait encore rendue meilleure, de sorte que, déjà le 27 décembre 1781, M. de Middes pouvait écrire à son beau-frère : « Je me flate que tu n'insisteras pas davantage à chercher fortune en Angleterre puisque tu en as une toute faite dans ton pays, ayant assés de quoy vivre si les voyages ne diminuent pas tes fonds l. »

M. de Loys céda à l'appel de sa famille et vint s'établir au pays au mois de juin 1734.

Rentré à Lausanne il fut élu au conseil de la ville au mois de septembre de l'année suivante, et occupa successivement dans ce corps les charges de maisonneur, 20 septembre 4737, et de haut forestier, octobre 1744 2. On voit que l'estime de ses concitoyens l'avait toujours entouré. Il était libre de se remarier, mais l'âge était venu et le passé n'était pas encourageant. Les archives de sa famille ont conservé de mauvais vers qu'il adressait en septembre 1730 à Mme la juge Seigneux :

Non, je ne serai plus constant dans mes amours,

Et je fais vœu de badiner toujours,

Plutôt que de languir dans un cruel empire

Vaut-il pas mieux de jour en jour changer?

En liberté à présent je respire,

Et je mourrai plutôt que de me rengager.

A la mort de son père, survenue en 1739, il devint

1 Archives de Loys.

2 Doc. 6'J.

seigneur de Chanéaz1. 11 mourut lui-même à 66 ans, le 29 octobre 1754. Le 31, il fut enseveli au cloître de la cathédrale dans la chapelle de sa famille, dont les arcades existent encore aujourd'hui au plain-pied de la maison Guignard.

Il ne nous reste plus que peu de mots à dire sur les derniers rapports de Mme de Warens avec sa patrie et avec sa famille. Pendant une période de dix-neuf ans, qu'elle employa en partie à faire l'éducation de Jean-Jacques Rousseau, ce qui est la source de toute sa renommée, elle n'avait donné de ses nouvelles à aucun des siens. Toute relation paraissait donc rompue, lorsqu'à l'instigation de Françoise-Marie de la Tour, qui s'était mariée dans l'intervalle avec le capitaine Jean-François Hugonin 2, elle renoua pour quelque temps avec cette nièce, qu'elle avait autrefois élevée, un commerce épistolaire. Nous allons dire en quelles circonstances.

Dans leur jugement du 26 décembre 1726, relatif à la fortune personnelle de Mme de Warens, LL. EË. du grand conseil de Berne, tout en reconnaissant formellement Tincapacité civile de cette dame, tant qu'elle demeurerait catholique et absente du pays, avaient déclaré vouloir suspendre leur décision au sujet du séquestre, qu'elles étaient

1 Son père avait laissé cette terre seigneuriale à des enfants qu'il avait d'un second mariage. Ce ne fut qu'à la suite d'un procès avec ces derniers que M. de Loys en devint propriétaire.

2 Sous date du 28 janvier 1737 on lit dans les registres de l'état civil de la Tour de Peilz l'inscription du mariage de noble et vertueux Jean-François Hugonin, lieutenant au service de Leurs Hautes Puissances et bourgeois de Vevey, fils de n. et vert. Abraham-Etienne Hugonin, banderet de Vevey, avec n. et vert. Françoise-Marie De la Tour. Après son mariage M. Hugonin quitta le service des Pays-Bas pour entrer dans celui de la république de Berne, où il ne tarda pas à être nommé capitaine.

en droit d'imposer sur la portion de ses biens, qui constituait le douaire de Mme de la Tour, née Flavard, jusqu'après la mort de cette dernière. C'était ouvrir la substitution prévue par le testament de M. Jean-Baptiste de la Tour. Car Mme de Warens étant légalement reconnue morte ab intestat, les biens en question devinrent par une clause de ce testament la propriété de sa belle-mère. Deux conditions cependant étaient faites à Mmè de la Tour. L'une avait son origine dans les dernières volontés de son mari défunt, c'était de restituer à sa mort l'héritage à un ou plusieurs des plus proches parents de ce dernier. L'autre lui était implicitement imposée par les lois même de la république. Celles-ci, prévoyant la possibilité de la rentrée d'un prosélyte au pays et dans le sein de l'église réformée, réservaient au sénat, en tout temps, la faculté de le gracier et de lui rendre sa fortune. Pareille éventualité se présentant, Mme de la Tour eût été tenue de remettre aussitôt à Mœe de Warens la possession effective des biens qu'elle tenait de son héritage, en n'en gardant que l'usufruit comme avant la sentence de 1726. Néanmoins elle en conserva pendant toute sa vie la tranquille propriété. Persuadée sur la fin de ses jours que sa belle-fille ne remplirait jamais les conditions qui devaient lui permettre un retour en grâce, elle songea à exécuter le vœu de son époux en faisant rentrer ces biens dans la famille de la Tour. A cet effet elle les légua au seul membre de cette famille qui existait alors dans le Pays de Vaud, à Françoise-Marie Hugonin. Il va sans dire que cette institution d'héritier devait être subordonnée à la même condition légale qu'elle avait personnellement du subir.

Mme de la Tour, née Flavard, étant morte le "28 avril 1 7 IV

le bailli de Vevey, Abraham de Graffenried, écrivit peu de jours après au grand conseil de Berne pour lui rappeler son arrêté du 26 décembre 1726, en demandant s'il y avait lieu de procéder tout de suite à la confiscation des biens, qui avaient autrefois appartenu à Mme de Warens 4. Mme Hugonin, héritière de cette portion de la fortune de Mme de la Tour, n'ignorait pas qu'un séquestre pouvait la frapper d'un jour à l'autre. Elle se hâta d'adresser à l'autorité suprême une requête dans laquelle elle posait en fait que c'était manifestement par erreur que l'on avait discuté en 1726 la confiscation de ce patrimoine, puisque l'Etat ne pouvait, sans injustice, comprendre dans une mesure de ce genre que les biens dont Mme de Warens avait alors la libre disposition. Quant à ceux dont était question ici, ils n'étaient en réalité pas sa propriété exclusive, attendu que la substitution ordonnée par feu son père les réservait après elle à d'autres membres de la famille, qui seraient punis bien à tort si la confiscation avait lieu. Pour cette raison Mme Hugonin suppliait le gouvernement bernois de ne pas prononcer cette confiscation, mais de sanctionner la dernière volonté de sa grand'tante en la reconnaissant elle-même pour propriétaire légitime de tous les biens qui composaient le douaire de Mme de la Tour2.

Nous voulons bien croire que Mme Hugonin n'avait pas intention de léser par cette requête les droits de propriété de Mme de Warens dans le cas où cette dame, revenue dans le Pays de Vaud, aurait eu l'idée et la faculté de faire usage de ceux-ci. Une telle action eût été de sa part de la plus noire ingratitude vis-à-vis d'une femme qui, jadis,

1 Doc. 63.

2 Doc. 64.

lui avait tenu lieu de mère. Cependant la précipitation dont elle fit preuve dans l'envoi de sa requête à LL. EE. ainsi que l'insistance avec laquelle elle demanda d'être mise tout de suite en possession des biens que sa grand'tanle venait de lui léguer et dont elle était seule propriétaire légitime « comme des siens propres à elle dévolus en vertu de la substitution susénoncée, » donnèrent l'idée à plusieurs autour d'elle qu'elle craignait, pour son héritage, une compétition éventuelle de Mme de Warens, et qu'elle cherchait à entraver, si ce n'est à empêcher entièrement, cette compétition en obtenant, avant qu'elle eût surgi, un arrêt souverain, favorable à sa requête. C'est le sentiment qui parut dominer dans la chambre des bannerets du Pays de Vaud, que le sénat avait chargée de l'instruction de l'affaire, lorsque le trésorier Christophe Steiger présenta à ce corps cette requête en l'appuyant d'un rapport affirmatif. Des voix s'élevèrent pour faire observer que Mme de Warens n'ayant point encore fini de vivre, pouvait rentrer tôt ou tard dans le pays et dans le giron de l'Eglise ; que dans ces conditions elle aurait le droit de solliciter la restitution de la fortune qu'elle avait autrefois possédée ; qu'en vue d'une pareille éventualité il était du devoir de l'Etat, s'il ne lui convenait pas de s'emparer par confiscation de cette fortune, de la frapper néanmoins d'un séquestre et de l'administrer lui-même, plutôt que de la laisser entre les mains de parents intéressés, qui auraient peine à s'en dessaisir. Sur leur proposition, on décida presque unanimement de soumettre cette mesure à la sanction de LL. EE. Le ca pitaine Hugonin, instruit par des amis bernois du résultat inattendu de cette séance, comprit la sévère leçon contenue dans cet arrêté. Il s'appliqua dès lors à effacer au-

tant que possible l'impression défavorable qu'avait produite sur les esprits la démarche intempestive de sa femme. A cet effet il adressa au gouvernement bernois une requête personnelle, dans laquelle il offrait de donner toutes les garanties qu'exigeraient LL. EE, pour la sécurité des droits de Mme de Warens, relativement au petit domaine que cette dame avait possédé au Basset, si elles accordaient à Mme Hugonin la possession provisionnelle de ce domaine, que Mme de la Tour née Flavard lui avait légué *.

Vers le même temps Mme Hugonin se mettait en correspondance avec sa tante pour essayer d'obtenir d'elle une donation entre vifs en sa faveur , dont elle se proposait de faire, vis-à-vis de LL. EE., l'usage qui avait si bien réussi autrefois à M. de Warens. Nous n'avons pu, malgré nos recherches, retrouver que la mention très succincte de cette correspondance et quelques allusions au but qui y était poursuivi. Quant à son résultat il nous est jusqu'ici inconnu. Il paraîtrait toutefois que les propositions de Mme Hugonin, ou plutôt de son mari, car c'est lui qui prit le plus souvent la plume pour sa femme, n'eurent pas auprès de leur parente le succès qu'ils en attendaient, autrement les deux époux auraient sans doute produit en temps utile une donation si importante pour eux.

On comprendra que, mise sur ses gardes par les désillusions qu'elle avait eues à propos de sa première donation, Mme de Warens ne se sentait guère disposée à faire un nouvel abandon de ses droits, dùt-elle même se trouver hors d'état de les faire valoir pour son compte. Elle était d'autant moins prête à ce sacrifice qu'il lui était demandé par des parents que l'intérêt personnel portait seul à lui

1 Doc. 65.

donner signe de vie, après si longue interruption. Une fois mis en possession de son avoir, ils pourraient bien eux aussi, comme autrefois son mari, ne lui en savoir aucun gré.

Du reste sa situation pécuniaire ne se présentait plus à ses yeux sous l'aspect brillant que ses rêves d'avenir lui avaient l'ait entrevoir dans les premiers temps de son séjour en Savoie. Elle avait commencé à connaître la misère et vivait accablée de dettes. Dans ces conditions elle se sentait tenue de songer avant tout à elle-même. Elle nourrissait en outre un secret espoir que le gouvernement bernois, radouci par le temps à son égard, finirait par user de clémence et par lui rendre la propriété de ses biens. C'est ce qui explique les démarches qu'elle fit à cette époque dans deux courses mystérieuses à Thonon et à Evian. Le curé de Gruffy, Pierre Léonard, qui nous instruit de ces voyages dans une lettre qu'il lui adresse, lui écrivait au sujet du second, le 10 décembre 1745 : ce Une personne de Thonon me dit il y a quelque tems que vous aviés été jusques à Evian incognito sous le nom de la comtesse de Conzier pour expérir des intérêts de famille sur lesquels vous aviés droit et cela outre celui que vous avés acquis sur vos propres biens par la nullité de votre donation, cassé au sénat d. »

Mme de Warens avait certainement ses raisons de prendre un nom d'emprunt à Evian, où le sien était si connu, et de garder un profond silence sur le but et le résultat de son voyage. Elle craignait sans doute d'attirer sur ses faits et gestes l'attention des officiers du roi et de perdre ainsi sa pension. Car comme le bruit de son retour courut alors

1 A Metzger, Les pensées de Mme de Warens, p. 164.

avec persistance à Vevey, on peut se demander si ce ne fut pas elle qui commença à le répandre, non point qu'elle eut effectivement l'intention de rentrer dans sa patrie et d'y reprendre ses anciennes croyances, mais pour faire pencher en sa favenr le bon vouloir de LL. EE. Qui d'autre aurait eu intérêt à accréditer dans le moment actuel cette fausse information ? — Ce n'est assurément pas Mme Hugonin. Disons ici que c'est peut-être à ce bruit que le curé Léonard faisait allusion lorsqu'il écrivait à Mme de Warens en post-scriptum de la même lettre : « J'ai bien lieu de craindre que tout ce qu'on dit ici à ce sujet à Annessy et ailleurs mérite confirmation l. » La correspondance entre MmÈ de Warens, d'une part, M. et Mme Hugonin, d'autre part, se continua bien au delà de la sentence souveraine, qui trancha vers la fin de l'année le procès de la succession de la Tour. Sans l'avoir vue on peut juger par sa durée qu'elle dut être courtoise, peut-être même cordiale. Les circonstances dans lesquelles elle s'ouvrit, la situation réciproque des correspondants, excluent en revanche toute supposition qu'elle ait jamais été intime.

Nous ne craignons pas d'être démenti en avançant que dans ces lettres, écrites si longtemps après sa sortie du pays à une nièce, qui n'avait encore que quinze ans à l'époque de cette sortie, et aussi à un homme qui lui avait été jusqu'alors étranger, le capitaine Hugonin, M,ue de Warens s'est bien gardée de toucher à des détails confidentiels sur les faits qui ont précédé sa fuite et sa conversion au catholicisme ; que l'on n'y trouvera, par conséquent, pas la moindre lumière sur ses prétendues liaisons avec MM. de Tavel et Perret. Ce n'est pas là non plus

1 A Metzger, Les pensées de Mme de Warens, p. 164.

qu'il nous faudra chercher le récit de ses amours avec Claude Anel , Rousseau et Winlzenried , en supposant même, ce qui aurait lieu de nous surprendre, que l'un ou l'autre de ces noms y figure.

Ce ne peut-être que cette correspondance, en totalité ou seulement en partie, qui a été présentée par M. Jules Cuénod à la Société d'histoire de la Suisse romande, dans sa séance du 9 octobre 1874. Il est à regretter qu'une discrétion par trop scrupuleuse nous ait privé alors de détails suffisants sur le contenu de ces lettres.

Presque en même temps que la requête de M. Hugonin, dont il a été question plus haut, parvenait à LL. EE. une réclamation du baron du Châtelard, datée du 1 8 mai 1 74-5 1 . Ce seigneur leur exposait, en termes respectueux, que le plein exercice du droit de saisie lui appartenait exclusivement dans les limites de sa baronnie, en vertu de concessions et de confirmations octroyées à ses prédécesseurs par les différents souverains qui s'étaient succédé à la tête du pays, et particulièrement par l'Etat de Berne lui-même. Il se faisait fort de prouver par des actes et par des exemples nombreux que les barons du Châtelard avaient depuis les temps anciens joui de ce droit sans conteste, de sorte que chaque fois que LL. EE. avaient décrété une confiscation, elles leur avaient attribué pour leur part tous les biens du condamné gisant dans leur juridiction. Dans le cas présent la situation n'était point autre. C'est pourquoi il demandait que si les biens de Mme de Warens devaient être confisqués, conformément aux arrêts souverains qui décrétaient la chose en principe, il lui fût adjugé le domaine du Basset comme faisant partie de sa terre. Il ajou-

1 Arch. cant. vaud. Correspondance baillivale, Vevey, I, p. 118.

tait que ce n'était pas pour son fisc qu'il réclamait l'adjudication du domaine, mais qu'il avait promis ce dernier à ses ressortissants des villages de Brent et de Chailly, pour en consacrer les revenus à l'établissement d'un pasteur suffragant dans ce quartier de la paroisse de Montreux. A la lettre du baron se trouvait jointe une supplique, adressée directement au Conseil de Berne par les communautés de Brent et de Chailly et sollicitant la cession du Basset pour les besoins de leur culte *.

LL. EE. se montrèrent, il faut l'avouer, assez embarrassées d'une compétition qu'elles auraient naturellement dû prévoir et dont elle ne pouvaient méconnaître l'importance. Si le droit que le baron invoquait se trouvait, après examen, justifié, c'était ce seigneur seul qui devait retirer tout l'avantage de la confiscation, ordonnée par les lois, puisque le domaine du Basset formait la majeure partie, si ce n'est la presque totalité, des biens sur lesquels celle-ci serait prononcée. L'Etat n'y trouverait donc dans ce cas qu'un très médiocre profit. En tout état de cause il n'y avait pour le moment rien d'autre à faire que de soumettre à une enquête les prétentions des divers compétiteurs. LL. EE. confièrent encore, selon l'usage, la direction de cette enquête à la chambre des bannerets du Pays romand, et pour donner à cette chambre tout le temps nécessaire de s'acquitter avec soin de son mandat, elles décidèrent de renvoyer leur jugement jusque après la Saint-Martin suivante -. En même temps elles imposèrent jusqu'à cette date un séquestre sur les biens en litige, qu'elles firent administrer par un homme de confiance, 21 mai 1745.

1 Arch. cant. vaudoises. Corresp. baillivale, I.

2 Doc. 66.

Dans l'inventaire, dressé en vue de ce séquestre par le tribunal de Vevey, on comprit par erreur quelques biens personnels de Mme Marie de la Tour, dont Mme Miol, née Flavard, sa sœur et son héritière, demanda aussitôt la livraison '. Il ne fut cependant, paraît-il, pas facile de démêler ces biens de ceux qui provenaient de la succession de la Tour, puisque nombre d'entre eux durent rester englobés dans le séquestre jusqu'au jour du jugement final. Ce fut le 9 décembre 1745, cinq jours après qu'il eut reçu le préavis de la chambre des bannerets romands -, que le sénat prononça une sentence conforme à ce préavis. Placée, par le résultat de son enquête, dans l'alternative de devoir reconnaître les droits, démontrés authentiques, du baron duChâtelard, si elle penchait pour la confiscation, ou bien, si elle y renonçait, ceux de Mme Hugonin, la chambre des bannerets avait eu recours à une autre issue en s'avisant de découvrir qu'à rencontre des conclusions sur lesquelles avaient été fondés les arrêtés souverains du 26 décembre 4726 et du 1er avril 4727, il n'existait aucune ordonnance précise, légalement applicable au cas de Mme de Warens, puisque celle que l'on avait particulièrement en vue se trouvait annulée par des amendements contradictoires ; qu'en conséquence on ne pouvait frapper cette dame ni de la mort civile ni de la confiscation. C'est pourquoi, sans vouloir préjuger la décision de LL. EE., elle leur proposait de ne pas prononcer cette confiscation mais de laisser à Mme de Warens la propriété de ses biens. A la condition toutefois que cette dame n'en aurait la possession réelle

1 Doc. 67. Françoise Flavard était mariée à Jean-David Miol, conseiller «t plus tard banderet de la ville de Vevey. Le conseiller Miol, donl il esl plufois question dans cette notice, mourut au mois de juin I7.">i

2 Voir ce préavis, Doc. 68.

que lorsqu'elle reviendrait dans le pays et dans le giron de l'Eglise protestante. Jusqu'alors ils devaient continuer à rester sous séquestre, sous l'adminislration d'un régisseur, qui rendrait chaque année ses comptes au représentant de l'Etat.

En exécution de la sentence, qui consacra ce préavis, le bailli de Chillon fut chargé de maintenir définitivement le statu quo, c'est-à-dire l'administration d'office du domaine du Basset. Le régisseur de ce domaine, le lieutenant Jean- Louis Vincent, de Chailly, lui rendit son premier compte à la fin de 1746 '. Le revenu de cette année, et aussi de l'année suivante , fut-il effectivement envoyé , comme LL. EE. l'avaient décidé, à Mme de Warens, en Savoie? c'est ce dont il n'est fait mention dans aucun acte. La seule chose qui soit hors de doute , c'est que déjà dans le cours de la troisième année les dispositions du souverain avaient changé vis-à-vis de Mme de Warens. Soit que le gouvernement bernois ait été fatigué d'attendre le retour de plus en plus improbable de cette dame, soit que celle-ci ait elle-même compris qu'elle ne pourrait à la longue conserver à l'étranger la jouissance de ses revenus et ait cédé,, dans celte prévision, tous ses droits à sa nièce2 , — c'est ici que sa correspondance avec cette parente pourrait donner quelque clarté, — bref, en dépit de la sentence rendue environ deux ans auparavant, LL. EE. investirent Mme Hugonin du domaine du Basset, par un mandat daté du 23 mars 1748 3.

« Doc. 70.

2 D'après de nouveaux renseignements, c'est la seconde alternative qui eut lieu. Par un arrangement conclu en 1747 avec les époux Hugonin elle renonça à ses droits en leur faveur, contre une rente viagère de 200 livres.

3 Compte baillival de Vevey de 1748, note p. 89.

Nous sommes arrivé au bout de notre tâche, nous avons épuisé, à peu de chose près, toutes les sources de renseignements qu'offrent les archives publiques et particulières du Pays de Vaud. Ce sont des notes quelquefois sèches et décolorées que ces extraits des registres de Lausanne et de Vevey, feuilletés par nous pendant des années. Nous aurions souvent volontiers donné beaucoup de ces paperasses pour un seul billet de MUe de la Tour, pour une lettre de Mme de Warens, datant de son mariage, pour quelques pages qui nous auraient laissé entrevoir ses sentiments, ses illusions , ses mécomptes, les traces de sa vie intime. Ce qui eût eu le plus vif intérêt, c'est précisément ce qu'on ne trouve plus, ce qui a été détruit par des mains insouciantes. Heureusement nous avons pu retrouver et mettre au jour un de ces documents de nature confidentielle, la longue et précieuse lettre de M. de Loys. Complétée par nombre d'autres pièces qui ont aussi leur importance, elle nous a permis de tracer une image fidèle de la première moitié de la vie de M",e de Warens, un récit détaillé de la crise décisive au milieu de laquelle elle quitta le Pays de Vaud. Il ne nous reste plus pour finir qu'à jeter un coup d'œil sur l'ensemble de cette destinée, que jusqu'ici nous avons suivie pas à pas.

Mme de Warens s'était mariée trop jeune. Toutefois, nous l'avons dit plus haut, les époux étaient bien assortis : rang, fortune, caractère, ils semblaient faits l'un pour l'autre. La nature froide et positive, l'esprit judicieux de M. de Warens étaient bien propres à corriger avantageusement l'initiative rapide et aventureuse de sa femme, mais

celle-ci, gracieuse, insinuante, et qui savait vouloir, réussit à prendre sur lui trop d'empire. Cela était assurément compréhensible, puisqu'elle était une femme supérieure, cependant elle eût été plus sage si elle eût mieux apprécié la prudence que son mari apportait dans les affaires et qui est une condition essentielle pour les faire prospérer.

On voit aisément d'où vinrent les nuages qui troublèrent au bout de quelques années la paix de leur intérieur. Mais avant les mauvais jours, quel destin enviable que celui de cette femme ! Mme de Warens était jeune et charmante ; elle était riche et noble ; elle avait l'esprit naturel et vif; elle aimait la lecture et la réflexion, se plaisant à lire tantôt des ouvrages de piété, tantôt le savant Bayle, qui était le Voltaire de son temps; elle était aimable et chacun recherchait sa société ; elle avait un bon mari, et la vie commune était facile entre eux ; elle vivait à une époque paisible et prospère ; elle passait ses belles années dans ces sites enchanteurs du Pays de Vaud, où le lac Léman étend sa nappe limpide au pied des hautes montagnes de la Savoie, dans une contrée plantureuse, fertile. Le cadre de son existence était attrayant, pastoral ; elle possédait presque toutes les conditions du bonheur. Donnez-lui des enfants, donnezlui une conscience attentive et droite, une amie sage dont elle écoute les conseils, et sa jeunesse rayonnante n'aura été que le malin d'un beau jour ! Au lieu de cela, le désordre, la fuite, l'exil, enfin la misère, une vieillesse lamentable, la mort dans l'isolement : voilà le sort qui échut à la pauvre femme. Mais la destinée a des retours inattendus!

Un jeune homme que la pitié de Mme de Warens recueillit en Savoie, q.ue son amour réchauffa et soutint, après avoir vécu à son foyer était allé chercher fortune à Paris. Son talent de penseur et d'écrivain avait attendu bien des années avant de paraître au jour, puis s'était subitement déployé et. avait frappé tous les yeux. Les applaudissements avaient salué ses débuts! — Quand le solitaire de l'Ermitage et de Montmorency voulut profiter de l'attention que lui accordait en ce moment le public européen pour mettre au jour ce qu'il savait écrire de plus captivant, il ne put que jeter sur le papier les souvenirs que lui avaient laissés l'existence idyllique qu'il avait menée autrefois chez Mme de Warens, les rêves plus beaux encore qu'il avait faits auprès d'elle, et les séduisants paysages qui entouraient la ville natale de sa bienfaitrice. La peinture de l'amante de Saint-Preux fut comme tracée de mémoire. Julie d'Etange et Mme de Warens sont toutes deux les filles et les femmes de gentilshommes du Pays de Vaud ; l'une et l'autre ont vécu à Vevey et dans la campagne avoisinante. Mêmes situations dans le roman et dans la vie réelle. L'idylle de Clarens a été vécue comme celle des Gharmeltes, car Jean-Jacques Rousseau en a emprunté les grandes lignes, et aussi beaucoup de légers détails, aux récits de jeunesse de son amie.

Un succès sans pareil accueillit son roman. Quand il parut, au mois de janvier 1761, celle qui l'avait inspiré était vieillie, appauvrie, oubliée; elle allait, bientôt mourir, accablée d'infimités. On ne sait si elle entendit parler de la Nouvelle Iléloïse, si elle put la lire, y reconnaître son image et avoir ainsi un dernier moment de vanité féminine? Elle eût eu le droit d'être fière en effet. L'imagi-

nation humaine s'était enrichie par elle. Sa gaieté, sa voix fraîche et pure, son rire argentin, qui était devenu celui de Claire d'Orbe, son charme et sa faiblesse que chacun aimait chez Julie d'Etange, toute sa jeunesse avait refleuri. Ses beaux jours de Clarens ne s'étaient pas écoulés inutiles ; ils avaient donné leur fruit.

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