Le voyage à la Guadeloupe, où sa mère était allée mourir
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» Cher Félix, c'est triste et beau de se ressouvenir. C'est véritablement aimer et espérer aussi. »
A côté de ces lettres si intérieures, il faudrait relire la pièce intitulée Tristesse, qui est toute son enfance, et qui nous représente ses Feuillantines à elle :
N'irai-je plus courir dans l'enclos de ma mère? N'irai -je plus m'asseoir sur les tombes en fleurs?
Douce église! saijis pompe, et sans culte et sans prêtre, Où je faisais dansl'air jouer ma faible voix, Où la ronce montait fière à chaque fenêtre ; Près du Christ mutilé, qui m'écoutait peut-être, N'irai-je plus rêver du Ciel comme autrefois ?
Prose et poésie, fiction et réalité ne font qu'un en elle et se confondent. Après soixante ans d'existence comme au premier jour, elle
vit en présence des êtres chers qui entouraient et protégeaient son enfance, et dont elle n'a cessé de faire les témoins invisibles, les juges et les surveillants de sa vie :
« (23 septembre 1847)... Tu réalises le pressentiment que j'ai toujours eu qu'un jour, du fond de ton humble malheur, tu entoureras ton nom de considération et d'estime. Je ne sais, après tant de douleurs, ce qui pouvait me toucher davantage. Je t'aime bien, mon bon frère, et je l'ai beaucoup éprouvé depuis que je suis au monde. — Juge si je suis contente et fière aujourd'hui de penser que tu consoles notre bien-aimé père de tout ce qu'il a enduré par un grand concours d'événements désastreux. Je ne doute pas un moment, dans ma croyance profonde , que ce bon père ne soit le témoin le plus intime de tes actions et qu'il n'ait réveillé en toi le germe de la foi rehgieuse à laquelle il a sacrifié l'immense héritage de nos oncles protestants.
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— Je l'ai toujours béni de ce courage, comme de la misère qu'il nous a léguée pour avoir donné tout son bien aux pauvres. Il est impossible que la Vierge, qui a présidé à notre naissance dans la rue Notre-Dame, l'ait oublié : oui, Félix, c'est impossible. Elle aime en toi le fils du père des pauvres, et te donne aujourd'hui pour protecteurs ceux qui les jugent et se consacrent à eux...
»... Mais la politique empoisonne les esprits. — Moi qui pleurais de joie et de respect en traversant enfin Genève, patrie de notre grand'père paternel, on m'y a poursuivie avec ma petite famille en criant contre nous : A las les Français! C'était un mouvement passager de haine *, et j'ai passé à
1. Elle se reportait ici à un souvenir de son retour d'Italie, en 1838. La petite caravane s'en revint par le Simplon et par Genève. C'était le moment où Louis- Philippe armait contre la Suisse pour la forcer à expulser de son territoire le prince Louis-Napoléon, L'irritation patriotique contre notre nation, que l'on confondait avec son gouvernement, était extrême :
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travers avec un grand serrement de cœur. Cette vie terrestre est vraiment un exil, cher frère. Encourageons-nous à la soumission. Pour moi, je t'avoue que j'en passe la moitié à genoux. Juge donc si nous avons le bonheur de revoir ceux que nous avons tant aimés 1 C'est grand de penser que nous sommes les maîtres, même dans notre pauvreté, de diriger toutes nos actions du moins pour le mériter. Te relever, te grandir jour par jour; — faire rougir ou du moins attendrir ceux qui nous ont dédaignés, les rendre même fiers d'être nos alliés ou nos anciens amis, il y a encore là de quoi bénir la vie. »
Aucune des piétés, des fraîcheurs morales les plus délicates ne s'est ni fanée ni ternie un seul instant durant cette vie errante, — Et ceci encore :
« Je t'aime bien et te remercie de planter ton
c'était un mauvais signe, en arrivant dans une ville, que d'être Français.
nom, comme tu fais, dans l'estime de ce qui t'entoure. — Grain à grain, c'est une moisson qui ne trompe pas. Que peux-tu m'offrir de plus consolant? Aussi je te bénis au nom de mon père et de ma mère ! »
Ce grain à grain me rappelle qu'elle disait encore, pour exprimer cette vertu de patience laborieuse, et en y mettant son humble geste de femme : « Il faut faire de la vie comme on coud, point à point. »
J'ai encore beaucoup à dire, je ne suis presque qu'au commencement. On consacre tous les jours de longues pages aux hommes soi-disant de puissance et d'action qui, bien souvent gouvernés eux-mêmes, passent pour avoir gouverné le monde, à ceux qui ont traité et souvent trafiqué des nations : pour-
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quoi regarderait-on à quelques pages de plus ou de moins, quand il s'agit de ces êtres d'élite qui ont habité et véritablement régné dans la sphère spirituelle, dans le monde du cœur, et qui n'ont cessé toute leur vie de cultiver et de cueillir la fleur des meilleurs sentiments; êtres innocents et brisés, mais qui parlent par leurs blessures et qui apprennent ou rappellent de douces choses, — ou des choses amères, exprimées avec douceur, — aux hommes leurs semblables? — Et pour rompre un moment cette note continue, que nous aurons pourtant à reprendre, je veux citer, en finissant cette fois, une lettre d'un tout autre genre, toujours triste (car M™' Valmore était vouée aux tristesses) , mais en même tem ps d'une grâce légère, d'une engageante et toute
ravissante charité *. Il faut voir comme cela est dit et touché, Il s'agit tout bonnement d'un jeune musicien, fils d'une pauvre concierge, atteint de transport au cerveau, et qu'elle recommande au plus humain, au plus ami des médecins, à celui qui aurait sauvé sa chère Inès, si elle avait pu être sauvée.
AU DOCTEUR YEYNE
n 17 aofit «853.
» II y a, rue Richelieu, n" 10, une bonne vieille concierge. Une fois je l'ai vue, et depuis ce temps je me trouve mêlée à sa triste étoile. La vôtre, mon cher Samaritain, suivra l'ordre divin qu'elle
1. « Amor volât, currit et Isetatur: liber est, et non tenetur. » La lettre de M™» Valmore m'a remis en mémoire ce verset de Vlmitation.
a reçu d'aller verser l'huile sur toutes les blessures...
» Le fils de cette femme est très-malade, pauvre comme sa mère, très-joli, très-musical, très-fier et très-intelligent, — un Chatterton.
» Il a rencontré dans l'escalier une jeune ombre qu'il a prise pour Kitty Bell, — voilà tout.
» La honte, le silence, la violence des remèdes peut-être, ont fait que la fièvre le dévore.
» La mère a tout avoué à Mme Duchambge, qui est venue comme une flèche pour me faire courir après vous, — car le jeune musicien veut se tuer. La fièvre est au milieu du front.
» Il dit qu'une araignée lui est entrée dans l'oreille.
» Vous voyez à quel drame obscur je vous invite. — J'ai chancelé durant bien des minutes, pensant aux tristes offrandes que vous fait ma reconnaissance ; mais votre cœur attire le mien, j'y vais comme l'oiseau au soleil, — et je vous
porte l'adresse du blessé, n» 10, rue Richelieu. Je crois que vos yeux seuls feront déjà beaucoup sur cette pauvre âme qui veut partir. Il faut l'en empêcher pour sa mère : — c'est affreux, affreux de voir mourir jeune, et de rester... »
Ses deux filles étaient mortes quand elle écrivait cette lettre *, et Ondine depuis
1. En la publiant, M. Sainte-Beuve touchait autour de lui, et parmi ses lecteurs, à. des cordes vibrantes oii l'amitié résonnait et devait répondre. Voici, dans son dossier , deux fragments de lettres qui ne lui étaient pas adressées, et qui, par le sentiment unanime où elles se sont rencontrées au départ, et les conclusions que chaque auteur en a tirées, ne peuvent laisser le public indifférent. — La première est écrite à quelqu'un qui voyait tous les jours M. Sainte-Beuve de bien près : « (9 avril 1869)... Cette existence si peu connue d'une femme délicate laisse un grand charme. Je comprends que ce brave Veyne ait ressenti une douce sensation en se trouvant si naturellement et si justement mêlé à cette
quelques mois seulement. C'est ainsi que
biographie voilée. Le mot du Maître le paye bien autrement qu'en argent de tant de dévouement aux souffrances des pauvres gens. Et certainement je crois que, si sa carrière était à recommencer, il n'agirait pas autrement. — Charapfleury. » — L'autre lettre est adressée de Lyon au docteur Veyne luimême par un de ses amis, M. Claude Turpault, esprit très-élevé, mathématique et philosophique : « Le 7 mai (1869)... Je tiens à vous dire avec quelle vive satisfaction j'ai lu, dans les articles de Sainte-Beuve sur Mme Desbordes-Valmore, la touchante lettre par elle à vous adressée qu'il y cite, et qu'il contre-signe en quelque sorte : c'est un bien précieux témoignage, et vous l'avez mérité ! — Je désirerais bien (et beaucoup d'autres sans doute avec moi) que ces beaux articles soient réunis en livret par Sainte-Beuve. Il a été vraiment disciple de Jésus, plus que ses intolérants collègues, les B... (un cardinal-archevêque) et les D... (un membre de l'Institut, sénateur), en louant avec tant de sympathie et de délicatesse cette femme si humble par le rang, si grande par la tendresse et par
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M*"® Valmore se consolait ou se vengeait de
la piété. — C'est, avec une autre application, le même esprit qui Ta inspiré lorsqu'il a flétri , dans Talleyrand, les vénalités du temple politique... » Un mot encore qui résume en un sentiment général l'impression laissée par la lecture de ce second article, et qui répond à un scrupule de la tin. Je l'emprunte à la lettre d'un aimable et savant homme, M. Ch. Ritter, traducteur de Strauss , qui écrivait de Morges à M. Sainte-Beuve, le 13 avril 1869 : «... Il ne peut rien y avoir de plus attachant et de plus sérieux que ces lettres qui nous font entrer dans l'intimité d'une existence toute simple, d'une vie qui par là même ressemble à la vie de la plupart. Et à cet inappréciable attrait de réalité se joint ici une fleur de poésie et de sentiment, une délicatesse toute féminine de charité, une beauté morale ravissante, mais toute naturelle; toute humaine, sans rien d'ascétique et de forcé. Par là ce portrait me paraît plus touchant et plus édifiant encore que les plus belles figures de Port-Royal... Ceux qui aiment pardessus tout ces révélations intimes, ce spectacle des plus humbles destinées individuelles où la poésie et
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ses maux inconsolables, en compatissant à
rideal sortent de la réalité la plus positive, — ceux-là vous doivent une reconnaissance d'autant plus vive... Tant de gens ne s'inquiètent que de ce qui brille, de ce qui fait du bruit ou du tapage... » — « Une seule chose m'étonne, écrit quelqu'un (une main de femme qu'une grande amitié a liée à M™» Valmore), c'est qu'on puisse faire un choix dans ces lettres si ravissantes de bonté , de sensibilité, d'ignorance de sa propre valeur qui donne tant de prix à ces richesses morales. Mon Dieu! que notre chère évanouie laisse loin derrière elle tout ce qui a martelé des vers ! Quelle indigence même chez ceux qui se sont crus les plus riches! J'avais toujours pensé qu'elle n'était pas un poète, mais la poésie même incarnée dans une trop frêle enveloppe, hélas!... » — Et à ce seul point de vue du talent littéraire et poétique, qui se révèle en tout ce qui s 'échappait de sa plume, vers ou prose, qu'on me permette de joindre encore un dernier témoignage, comme appréciation de cet art exquis et naturel qu'elle portait en elle. M. le professeur Fée, de la Faculté de médecine de Strasbourg, poète lui-même, de qui l'on a
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toutes les douleurs pareilles , en se fai-
des vers doucement mélancoliques, et pleins d'espérance, sur la mort même de la Muse dont le souvenir réveillait tant d'échos et rallumait tant de sympathies, écrivait à M. Sainte-Beuve , lorsque parut ce second article : « (Strasbourg , le 9 avril 1869.) Monsieur, Mine Desbordes-Valmore, que vous nous faites aimer, a mérité par ses œuvres de constituer un genre nouveau, le genre plaintif, toutefois en prenant cette expression en bonne part. C'est un talent naturel, lors même qu'on serait parfois tenté de croire à quelque recherche. Il semble que ses vers sont tombés de sa plume sans nul effort, comme les mots d'une bouche éloquente... C'est par là que Mme Valmore me paraît digne d'occuper une des premières places parmi les femmes-poëtes de ce siècle. Les beaux vers ne sont pas rares, mais on croirait que la plupart ont été dictés plutôt par l'esprit que par le cœur. Ne devoir à l'art que la forme et sentir naître en soi l'inspiration sans la chercher, rien n'est plus rare, et M^e Valmore avait en elle cette merveilleuse faculté... » Telle elle était dans
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sant la sœur de charité des plus petits.
ses vers, telle on l'a vue dans ses pages les plus intimes, dans les lignes qu'elle ne réservait pas au public, dans sa prose la moins travaillée, dans une lettre à un ami.
On ne peut tout dire à la fois, et, quand on a exprimé les traits principaux d'un caractère, on s'aperçoit presque aussitôt qu'on en a omis d'autres qui les corrigent, qui les complètent et qui doivent entrer aussi pour une part essentielle dans le portrait vivant de la personne. M™^ Valmore, née dans la classe du peuple, était restée un âme plébéienne ; mais
elle l'était sans prévention, sans parti pris,
sans mettre sans cesse en avant ce qui divise et ce qui sépare. Dans ses relations de l'ordre princier (car elle en eut), il en était une toute de comédie et de sourire, et qu'on ne saurait compter : je veux parler de la familiarité du prince Florestan de Monaco, celui qui régnait en ce temps-là, homme excellent et faible, grand ami du théâtre et des comédiens, flatté de l'incognito, qui exigeait quand il venait chez elle qu'on l'appelât M. Grimaldi, qui me demandait sérieusement un jour : « Ne trouvez-vous pas, monsieur, que la meilleure histoire de France est celle de Pigault-Lebrun? î et de qui elle écrivait à une amie : « Vous savez que j'aimais et que j'aime sincèrement ce prince, le plus innocent qui ait porté ce nom. » Mais il ne s'agit pas ici de
princes travestis ni de roi d'Yvetot. M""^ Valmore eut réellement accès auprès de vraies puissances, et il faut voir comme elle en agit avec elles et comme elle sut en user.
Elle avait beaucoup connu, à partir de 1836, M. Antoine de Latour, précepteur d'abord, puis secrétaire des commandements du plus jeune fils de Louis-Philippe, le duc de Montpensier. Sorti de l'Université,* M. de Latour était par nature encore plus poëte que professeur. Il s'intéressa fort aux vers de M°*® Valmore et par suite à sa destinée, car jamais poëte n'offrit à ce degré l'identité de sa poésie et de sa vie. Avant d'écrire sur elle un article à la. Revue de Paris, il désira savoir quelques détails de son passé, de ses prédilections littéraires, de ce qu'il appelait
l'éducation de sa pensée et la formation de son talent. Elle était alors absente de Paris. La lettre par laquelle elle répondait ou s'excusait de ne pas répondre à ses questions, nous la peint trop bien pour ne pas être citée :
« Lyon, 15 octobre 1836.
»... M™* Tastu, modèle des femmes, qui a été assez bonne pour pénétrer quelquefois dans ma vie obscure , ne vous a-t-elle pas dit, monsieur, à quel point je suis demeurée étrangère, par ma vie errante et retirée tout ensemble, à toute relation littéraire, aux publications bi'illantes dont je n'ai pu faire mes études ni mes délices? Les détails que vous me demandez sur une vie si mobile et si cachée se réduisent à bien peu. J'ai la fièvre et je voyage. Ma vie languit où Dieu le veut : je marche à l'autre en tâchant d'y bien conduire mes enfants.
J'aurais adoré l'étude des poètes et de la poésie : il a fallu me contenter d'y rêver comme à tous les biens de ce monde. Je quitte Lyon dans quelques mois avec toute ma famille sans savoir encore où je vais emporter leur existence et la mienne, qui semblait ne devoir pas résister à tant d'agitations et qui résiste pourtant. Cette frêle existence, monsieur, s'est glissée comme à regret sur la terre au son des cloches d'une révolution qui devait la faire tourbillonner avec elle. Née à la porte d'un cimetière, au pied d'une église dont on allait briser les saints, mes premiers amis solitaires ont été ces statues couchées dans l'herbe des tombes. Pour ne pas appuyer plus longtemps sur des souvenirs pleins de charmes pour moi, mais trop longs pour vous, je joins ici la Maison de ma mère *, où mon cœur a essayé de répandre cette passion malheureuse et charmante du pays natal, quitté violemment à dix ans pour ne jamais le revoir... J'ai peur de cela.