Une pièce du recueil intitulé Pauvres Fleurs
Vous ne pourriez donc écrire sur moi, monsieur, quelque bienveillant que vous soyez, sans me révéler comme une bien ignorante et bien inutile créature. Quelques chansons méritent-elles que l'on s'occupe de moi, et que l'on m'admette au livre de la science? Monsieur, je ne sais rien, je n'ai rien appris. Depuis l'âge de seize ans, j'ai la fièvre, et ceux qui m'aimaient un peu m'ont pleurée plusieurs fois comme morte , tant je leur paraissais peu vivante ! J'ai été longtemps étonnée et plaintive de souffrir; vivant très-solitaire , bien que d'une profession frivole à Vextérieur, je croyais tous les autres heureux ; je ne pouvais me résoudre à ne pas Tétre. Je sais à présent que les autres souffrent aussi : j'en suis devenue plus triste, mais beaucoup plus résignée. Ma pitié a changé d'objet, et mes espérances ont changé de lieu. Elles montent plus haut... Je tâche d'y monter... ».
On aura remarqué la manière dont elle
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parle de M™^ Taslu, avec quel sentiment pénétré, quel respect pour ses qualités régulières et pour ce mérite de femme qui a eu dans sa jeunesse quelques notes poétiques si justes et si pures. J'y joindrai les deux passages suivants, tirés également des lettres à M. de Latour : ils seront désormais inséparables du nom de M"^*^ Tastu; le souvenir auquel elle a droit dans la série des femmes-poëtes et son médaillon définitif nous y sont donnés en quelques mots :
« Lyon, 7 lévrier 1837.
" ... Je vous ai dit ma pensée sur M'"*^ Tastu : je l'aime d'une estime profonde. C'est une âme pure et distinguée^ qui lutte avec une tristesse paisible contre sa laborieuse destinée. Son talent est comme sa vertu, sans une tache. Je lui ai lait des vers, ils
sont là depuis deux ans ; je n'ai pas osé les lui envoyer. Je suis tout anéantie devant ces charmantes célébrités, et, quand j'entends mon nom sonner après les leurs, Dieu seul sait ce que je deviens dans le tremblement de mon cœur... »
Et dans une lettre de Paris du 23 décembre 1837 :
« Je ne perds à la solitude que je quitte qu'une sorte de voisinage avec M'"^ Tastu. Je l'aime ; je la trouve souffrante et jamais moins courageuse. Douce femme que je voudrais oser nommer sœur ' ! »
1. Mme Tastu écrivit à M. Sainte-Beuve , après la lecture de ces passages qui la concernaient : « (Paris, 19 mai 1869.) Monsieur, dans la retraite à laquelle m'obligent mon âge et ma santé, c'est seulement depuis peu de jours que j'ai eu connaissance de vos excellents articles sur M™e Desbordes-Valmore. Je vous dois un double remercîment pour m'avoir fait connaître le jugement que portait de moi cette femme distinguée, dont le talent et la personne m'ont toujours
M. de Latour, en excellent professeur qu'il était et nourri aux sources classiques, avait remarqué dans les vers de M"' Valmore des
inspiré l'admiration la plus sincère et la plus vive sympathie, et pour avoir sanctionné ce jugement de votre autorité... Indifférente aujourd'hui à la publicité..., je ne le suis point à l'estime affectueuse de quelques nobles âmes, à l'approbation de quelques esprits d'élite. — Je vous dois donc, monsieur, une très-douce émotion,.. » — M. Sainte-Beuve a composé un dernier article sur Mn^^ Tastu, — et c'a été le dernier travail qu'il ait pu achever, et dont il n'a pas vu la publication, - pour l'un des volumes de Galerie de Femmes que l'on réimprimait sur la fin de 1869 (chez MM. Garnier frères, éditeurs). On y lit une bien belle et touchante lettre, où M^e Tastu raconte ellemême, d'un accent poétique et spirituel, l'odyssée de sa vie, — une véritable odyssée pleine de péripéties et de tristesses : l'expression de courage ressort naturellement de cette lecture, non exempte d'une certaine teinte de gaieté, la gaieté de la résignation.
négligences, des faiblesses, oa même peut-être des préciosités d'expression, des semblants de recherche, qui pouvaient nuire quelquefois à l'effet d'une inspiration toujours sincère. 11 entreprit de l'en avertir, d'abord d'une manière générale, à la fin de son très-gracieux article de la Revue de Paris (18 décembre 1836), ensuite plus en détail par lettres. Elle lui en sut un gré infini, et elle l'en remerciait en des termes qui montrent une fois de plus son humilité et sa façon, à elle, de dire et de sentir toute chose comme personne autie : cette originalité, même avec ses fautes, ne vaut-elle pas de plus correctes beautés?
« J.yoD, 7 février 1837.
»... Vous êtes ingénieux à cacher les fautes ou à leur créer des excuses, et j'en ai pleuré de recon-
naissance, car tout ce que j'écris doit être, en effet, monstrueux d'incohérence , de mots impropres et mal placés. J'en aurais honte si j'y pensais sérieusement ; mais, monsieur, ai-je le temps? Je ne vois âme qui vive de ce monde littéraire qui forme le goût, qui épure le langage. Je suis mon seul juge, et, n'ayant rien appris, comment me garantir? Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d'un talent immense m'a un peu aimée, jusque-là de me signaler, dans les vers que je commençais à rassembler, des incorrections et des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante et courageuse n'a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'ai plus rien appris, et, vous le dirai-je , monsieur? plus désiré de rien apprendre. Je monte et je finis comme je peux une existence où je parle bien plus souvent à Dieu qu'au monde. C'est là ce que vous avez compris et avec quoi vous me défendez contre le goût que j'ai si souvent et si innocemment offensé : qui remplira
jamais cette tâche comme vous venez de le faire ? pas moi, pas même en l'essayant de toutes mes forces ; car il faudrait pour ma justification redescendre dans des temps qui me font peur à repasser. Vous en avez eu le courage tranquille, et je vous écoutais vraiment comme je ferais au jugement dernier... Je vous écoutais, monsieur, car on a lu devant moi votre analyse de ces livres imparfaits, inutiles même, si quelque chose l'est sur la terre, et que vous avez lus patiemment en y appuyant votre pensée et votre âme pour en extraire quelque chose à aimer, à louer et à plaindre !...
» Si je vous vois un jour comme je le souhaite vivement, aurez-vous la patience et la courageuse franchise de m'apprendre ce qui est mal et ce qui est bien dans un style que je ne sais pas juger moimême ! Oui, vous m'éclairerez, si je peux l'être, et vous verrez si je mérite, au moins par ma sincérité, d'obtenir le premier et le plus rare des biens , la vérité ! »
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Et dans une lettre de Paris, 20 novembre 1837 :
« Marquez-moi vos répulsions dans les vers que je viens d'écrire pour vous. Je n'y vois pas clair. Un peu de lumière, s'il vous plaît ! »
Enfin, dans une autre lettre du 23 décembre 1837 :
« Je sors encore une fois de mes brouillards pour essayer de vous atteindre. J'ai pensé que la meilleure façon de vous remercier de vos avis, c'était d'en profiter, et partout où j'ai pu, j'ai passé votre lumière, j'ai rectifié une partie des fautes signalées: Pas toutes pourtant ; car celle de l'irrégularité des vers et de leur arrangement tantôt par deux masculins, tantôt par deux féminins et, après, entremêlés à ma fantaisie , je ne peux plus les déplanter sans briser les pensées qu'ils traduisent. Seulement, pour l'avenir, j'y prendrai une sérieuse attention...
[Suivaient des points de détails et des exemples d'endroits qu'elle avait corrigés.)
» Je ne vous transcris pas tout ce que j'ai essayé de purifier. Si jamais ce volume nouveau trouve une place, — la place d'une goutte d'eau dans la mer , — vous le lirez tout entier inédit ; n'est-ce pas, monsieur? vous me l'avez promis. »
M. de Latour était pourM™^ Valmore tout autre chose encore qu'un conseiller critique : c'était par sa position et son caractère un intercesseur et un canal des grâces; homme affectueux et sensible qui pratiquait la poésie à la cour, traducteur de Silvio Pellico, qui s'était accoutumé à penser et à sentir comme Pellico. Ayant une fois éprouvé sa bonté réelle, elle ne se taisait pas faute de recourir à lui en toute rencontre. A Lyon, où elle
habitait alors, elle était à la source des douleurs et des misères, — Lyon « la ville flagellée », comme elle l'appelait; elle lui en représentait vivement le tableau :
« Lyon, 7 février 1837.
»... Mon sort a été d'une rigueur ces derniers temps à ne pas me laisser reprendre haleine. Jugez : toutes les misères à Lyon passant à travers la mienne ; vingt, trente mille ouvriers cherchant jour par jour un peu de pain, un peu de feu, un vêtement pour ne pas tout à fait mourir. Comprenezvous, monsieur, ce désespoir qui monte jusque sous les toits, qui heurte partout , qui demande au nom de Dieu et qui fait rougir d'oser manger, d'oser avoir chaud, d'oser avoir deux vêtements quand ils n'en ont plus? je vois tout cela, et j'en deviens pauvre... »
En 1834, c'avait été bien pis, à l'époque de
la grande insurrection ouvrière et républicaine dont elle avait été témoin et dont elle s'était sentie comme victime. Elle avait, à cette date, adressé une espèce de cantique à la reine Marie-Amélie au nom des femmes et des mères : cette complainte touchante a été imprimée dans Pauvres Fleurs^ mais elle a un certain air de ballade du temps jadis, du temps de la reine Blanche; le poëte s'y déguise en trouvère. Ce qui avait un tout autre caractère et bien autrement poignant, ce sont les stances suivantes, écrites sous l'impression même de l'atroce spectacle qu'elle avait sous les yeux, et qu'offre dans tous les temps, — à l'époque de la Ligue, comme à la nôtre, — le cynisme des guerres civiles. J'ai déchiffré ces vers inachevés dans ses cahiers de brouil-
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Ions, et je les en tire tels que je les y ai trouvés, en lambeaux comme le sujet même. Mais quels cris! quelle indignation! Il n'y a de pitié vraiment courageuse et virile que celle qui a ainsi traversé l'indignation et qui est capable au besoin de pareils accents, arrachés des entrailles. Voici donc la page, qui est comme un feuillet déchiré des Tragiques de d'Aubigné :