MARCELINE VAL MO RE
» 13 juillet 1839. »
Cette date nous indique Barbes, condamné la veille par la Cour des pairs. Tant il est vrai que, quand il s'agissait d'implorer pour d'autres et de crier grâce, elle ne s'y épargnait pas. « Elle n'y va pas de main morte, » disait d'elle M. Martin (du Nord), quand elle lui faisait coup sur coup deux ou trois de ces demandes à la fois.
On peut dire qu'elle avait reçu de la nature ou du ciel une vocation et comme une grâce spéciale pour la délivrance et le service des prisonniers. C'était pour elle un culte et qui avait commencé dès l'enfance. Toute petite, dans la vallée de la Scarpe, ayant aperçu à la haute tourelle d'un donjon un vieux prisonnier qui lui avait tendu \e:- bras, elle était ■ partie à pied le jour môme avec son frère
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pour aller à Paris chercher la liberté qu'on lui avait dit résider là-bas pour ce captif. On les ramena le soir tous les deux à leur mère inquiète, qui ne savait ce qu'ils étaient devenus. Elle fut fidèle toute sa vie à cette première aventure et légende de son enfance : tout prisonnier, n'importe le parti et la cause, tout captif lui était sacré. Elle adressa des vers en 1834 à M. de Peyronnet, prisonnier à Ham. — Elle en adressa d'autres plus tard à un autre prisonnier de Ham — au prisonnier seulement. A Lyon, elle visitait souvent dans les prisons de Perrache les détenus enfermés là à la suite des différentes affaires et émeutes de Lyon. Elle exerçait sur eux sa puissance sympathique et son don de consolation, servie par une voix qui devenait
maternelle pour les humbles, fraternelle pour les autres malheureux. Un être souffrant lui était présenté par son malheur même. Si , pour ses communications spirituelles el dans ses prières, elle n'employait pas entre Dieu et elle de fondé de pouvoir, elle entrait volontiers en relation avec un prêtre dès qu'il s'agissait de secourir et de se concerter pour une délivrance. Mais nulle part ses paroles émues, ses chants d'oiseau plaintif et ses battements d'ailes ne se portèrent plus souvent ni plus ardemment qu'aux grilles du château de Doullens, où cette singulière république de 1848, qui trouva moyen decanonner, d'emprisonner ou de déporter tous les vrais républicains, ne laissant guère à sa tête que des royalistes, avait renfermé l'opiniâtre et indomptable
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citoyen Raspail. M"^ Valmore, qui, en dehors de toute question politique, ne voyait en lui qu'un bienfaiteur du peuple et un martyr humanitaire, ne cessa de le suivre de sa pensée et de ses vœux dans l'exil et le bannissement. L'amitié austère et attendrie qu'elle inspira à cette stoïque nature est un des triomphes de son doux génie. Nous y reviendrons avant de finir, heureux d'en pouvoir citer de précieux témoignages *.
J'ai hâte de retourner à la correspondance
1. Ce passage valut à M. Sainte-Beuve le respectable billet suivant, qui a conservé son cachet noir avec la devise, honneur de la carrière de M. Raspail, Vincula décora, entourée de chaînes : « Monsieur, merci de votre courage ; tous les libres penseurs n'ont pas obtenu de leur vivant de semblables souvenirs. — F.-V. -Raspail. — Arcueil-Cachan, 7 mai 1869. »
intime et de famille, qui me sera une occasion naturelle déplacer, chemin faisant, quelques dernières remarques sur le caractère et l'âme de cette personne de douleur et de tendresse En reprenant les lettres par elle écrites à son frère de Douai à la date où je les ai laissées, nous retrouvons les gênes obscures, les humbles misères consolées, et tout d'abord cette modique pension qu'elle touchait auparavant avec une sorte de pudeur, mais qu'elle appelle maintenant comme un bienfait :
« (26 obtobre 1847)... Il y a deux jours enfin j'ai reçu le trimestre qui me semblait autrefois si pénible à recevoir, par des fiertés longtemps invincibles, et que j'ai vu ari'iver depuis d'autres temps comme si le ciel s'ouvrait sur notre inTortune...
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» Ne nous laissons pas abattre pourtant, il faut moins pour se résigner à l'indigence quand on sent avec passion la vue du soleil, des ai^bres, de la douce lumière et la croyance profonde de revoir les aimés que l'on pleure...
>' En ce moment, je n'obtiendrais pas vingt francs d'un volume : la musique, la politique, le commerce, l'effroyable misère et l'effroyable luxe absorbent tout...
» Mon bon mari te demande de prier pour lui au nom des pontons d'Ecosse. C'est un beau titre devant Dieu. »
« (12 janvier 1848)... Ondine est toujours esclave dans un pensionnat. Quand je veux l'embrasser, il faut que j'y aille. J'y vais tout à Theure par ce soleil qui luit si rarement, et je t'embrasse pour elle, trèstravailleuse et très-bonne. C'est un rude métier que le sien ; mais, mon bon Félix, nous n'avons pas de dot pour nos anges; et la grâce, l'esprit, la sa-
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gesse, qu'est-ce que- cela pour l'époque où nous sommes? »
Le caractère d'Ondine était une des préoccupations de sa mère. Il y avait, entre elles deux, différence de nature et d'habitudes. La raison parfois silencieuse d'Ondine avait un air de blâme tacite pour les soins et les effusions que sa mère se montrait prête à prodiguer journellement à quiconque la sollicitait. Ondine suivait sa ligne de vie à part, en amitié, en étude. Sa mère l'appelait « notre charmante lettrée », indiquant par là qu'elle la croyait plus savante qu'elle. Aux vacances précédentes, elle n'avait pu jouir qu'à peine de sa présence, ce dont elle se plaignait doucement dans ce passage d'une lettre à M. Richard, de Rouen, mari de sa nièce :
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« (22 août 1847)... Ondine a donné à notre tendresse vingt-quatre heures de ses vacances après un esclavage qui l'avait ahurie: puis elle est partie, il y a trois jours, pour Tarare, afin de dormir, de prendre l'air de la montagne tout son saoul. Je n'ai pas opposé un mot à cette résolution, la voyant trèslasse et n'ayant à lui offrir qu'un espace assez étouffé, et moins que jamais de cette gaieté calme qui convient au bien-être moral et à la santé d'une jeune fille. Je sais par une triste expérience que ces jeunes et tendres âmes ont besoin de bonheur ou de le rêver, et que leur première nourriture doit être une indulgence inaltérable. "Vous savez d'ailleurs que tous les rêves de cette aimable Ondine sont si hauts et si purs, que l'on peut du moins y sacrifier en toute sûreté la joie de sa présence. En jouir sans qu'elle y trouve du plaisir serait de plus une jouissance bien incomplète, et je ne me sens pas l'énergie d'aimer pour moi-même. Je ne peux, en vérité, mon bon Richard, ressentir le moindre
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bonheur que celui des autres; le mien est brisé... »
La tempête de février 1848 éclate. M""® Valmore ne peut s'empêcher d'y applaudir; elle ne se raisonne pas, elle suit son élan, elle sent à la manière du peuple; elle a, je l'ai dit, l'âme populaire. La raison froide, la connaissance et la prévoyance des faite généraux, ne les lui demandez pas. Elle était de tout temps pour les souffrants et les opprimés; elle est pour eux encore le jour où elle se figure que le peuple triomphe et se délivre; elle a son hymne du lendemain: c'est à son frère Félix qu'elle l'adresse :
« (1"mars 1848).. L'orage était trop sublime pour avoir peur; nous ne pensions plus à nous, haletants devant ce peuple qui se faisait tuer pour nous. Non, tu n'as rien vu de plus beau, de plus
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simple et de plus grand. Mais je suis trop écrasée d'admiration et de larmes pour te rien décrire. — Ce peuple adorable m'aurait tuée en se trompant, que je lui aurais dit : « Je vous bénis. » Ne confie cela qu'à la Vierge, car c'est vrai comme mon amour pour elle, — et mon affection pour toi...
» ... Mon cher mari n'a point de place. On dit ma petite pension supprimée, mais je n'ai pas le temps de pen^r à cela : ce serait interrompre la plus tendre admiration qu'il soit permis à une âme de ressentir. La religion et ses ministres divins se penchent sur les blessés pour les bénir, — sur les morts pour envier leur martyre...
» Ote ton chapeau à mon intention en passant devant l'église Notre-Dame, et mets sur ses pieds les premières fleurs de carême que tu trouveras. >•>
Cependant, les conséquences ne tardent pas à se faire sentir. Après la bénédiction des arbres de la liberté et la lune de miel de la
République, le quart d'heure de Rabelais commence : toute révolution amène avec elle son chômage à tous les degrés, depuis le bas jusqu'au faîte, et tout chômage entraîne après soi son déficit et sa pénurie :
« (A Mme Derains, 1848)... La triste réalité est que je suis sans aucun argent ; que l'on m'envoie à l'heure même une contrainte pour mes impositions, et que je n'ai reçu ni mon mandat, ni avis sur mon trimestre échu depuis cinq jours... Comment faire? pas une porte où je puisse aller frapper ; les événements semblent avoir écrit sur toutes : Détresse. »
Je continuerai de suivre la trame de l'existence qui nous intéresse, moyennant encore des passages de lettres écrites après 1848 : celles que je citerai dorénavant sont la plupart adressées par M™ Valmore à ses parents
de Rouen. Une seule circonstance heureuse en rompt la note uniforme et triste : le mariage de sa fille Ondine, sitôt suivi d'une fin funeste.
« (24 décembre 1849) .. Mon bon Richard, si votre amitié n'est pas sans inquiétude sur nous et notre silence, je suis tout à fait de même sur tout ce qui ■vous concerne; et, quoique je ne sache de quel côté donner de la tête, je prends sur la nuit pour vous écrire, — la nuit de Noël, mon cher Richard, qui changerait les destinées de ce triste monde et la vôtre, si le Sauveur écoutait son pauvre grillon, humblement à genoux dans la cheminée... où il y a bien peu de feu, sinon celui de mon âme, très-fervente, très en peine !...
» Je vous embrasse tous du fond de mon cœur. Mon cher mari en fait autant. J'ai eu la douleur de de le voir fort malade de chagrin. Ondine l'a été gravement : elle est si frêle, que je passe une vie
(l'anxiété avec cette chère créature, à qui il faudrait le repos le plus absolu. Pour moi, je travaille comme un manœuvre, et je me repose pour pleurer, pour aimer et prier. »
« (25 février 1850)... C'est une grande lutte que nos existences à tous.
» Mon cher Valmore est malade. Plus fort que moi, il est aussi moins pliant au malheur, et, quoiqu'il soit ingénieux à se créer des occupations qui raniment un peu sa solitude, cette solitude stérile le dévore, et il a des fièvres accablantes...
» Je ne fais aujourd'hui que vous serrer à tous les mains bien affectueusement, en suspendant l'envoi du petit paquet prêt à partir depuis trois jours.
» La question de Vhumhle port fait que je suspends son départ. Où en sommes-nous arrivés, Seigneur ! qu'il faille arrêter les élans d'un pauvre cœur qui bat toujours si vite pour ceux qu'il a aimés et qu'il aimera toujours ! »
Sa sœur Eugénie, qui habite Rouen, tombe
mortellement malade, et l'on n'attend plus que sa fin. Ici, l'un des traits de la religion (jg]\jme Yalmore se prononce. On a vu du reste toutes ses douces superstitions légendaires et les crédulités qu'elle avait gardées du pays natal ; mais il est un point sur lequel elle ne fléchit pas; si elle est catholique d'imagination, elle a, si je puis dire, le catholicisme individuel; elle n'entend y faire intervenir personne; elle est surtout pour qu'on respecte la paix des mourants, et elle écrit à sa nièce, fille d'Eugénie, de se bien garder d'alarmer sa mère à l'instant suprême :
« (5 septembre 1850)... J'attends une lettre avec la plus gi'ande anxiété, et votre silence me jette dans l'effroi. Ma chère Camille , je vous vois tous auprès de ma sœur comme des enfants et des anges
qui consolent une sainte, et je suis tranquille sur les bénédictions du Ciel qui attendent une si belle âme; mais les tortures de la mienne sont inexprimables, plus cent fois depuis que je suis revenue : la voir m'était encore moins terrible.
» Je n'ai pas, à la vérité, la frayeur que tu commettes l'imprudence, je dirai l'impiété, que tous les cœurs froids commettent, d'avertir ta mère sur ses devoirs, ce qui serait la tuer. Elle a rempli tous ses devoirs envers Dieu, envers nous, — Épargnonsnous ce remords de frapper cet esprit pur et divin. »
El après la mort :
« (11 septembre 1850)... La volonté du Ciel est terrible, quand elle s'accomplit sur des êtres si faibles et si tendres que nous, d
Mais tout à coup, dans ce ciel si lourd, si chargé, si sombre, un éclair inespéré a lui:
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« (14 janvier 1851)... Ondine se marie !
» Elle sera madame avant peu de jours. Tout est sérieux, tendre et honorable dans le choix réciproque. Son mari est avocat à la Cour d'appel et représentant de la Sarthe. C'est le jour de Noël que cet événement imprévu a éclaté.
» Je t'en écrirai les détails quand je respirerai du tumulte de tant de soins , et des terribles embarras d'argent où je tourne épouvantée. — L'avenir de notre chère Ondine est assuré et tout à fait convenable; mais juge de cette époque pour sa pauvre famille si fière, si pauvre! »
II y eut là comme une éclaircie de bonheur. M""^ Valmore se faisait illusion sur l'état de santé de sa fille; elle ignorait — Ondine ellemême ignorait aussi — la gravité du ravage qui habitait depuis des années sa jeune poitrine et que le régime le plus exact avait pu
seul arrêter ou ralentir. Le mariage, une grossesse, l'opiniâtreté de la jeune mère à vouloir nourrir, tout cela devait vite devenir fatalement une cause de mort. Cependant, il y eut une saison d'oubli, de joie et de gaieté douce à la campagne, dans les propriétés de M. Langlais, à Saint-Denis d'Anjou : M'"® Valmore y passa quelque temps avec sa fille; le sentiment de cette vie des champs grasse et nourricière, au milieu des fermiers et des colons, respire et rit au naturel dans ce passage d'une lettre d'Ondine à son frère :
« (1851)... Ici, on oublie tout; on se, plaint par genre, mais sans amertume ; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire : « Va-t-on déjeuner? »on se promène à âne, et on rentre bien vite pour demander : « Va-t-on dîner? » Il y a
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des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-même ; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la souffrance. Que n'es- tu làV tu prendrais ta part à tant de biens ! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celui-ci :
Cueillons le jour '. Buvons l'heure qui coule : Ne perdons pas de temps à nous laver les mains; Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule, Car nous le mangerons demain.
» Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier. C'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins : Molles, comme dit César {ou un autre)... »
Ainsi s'égayait la « charmante lettrée » à la veille de mourir. Gomme on sent que celte