C'est une parodie du Carpe diein
jeune âme ne demandait pas mieux que de reprendre au soleil et à la vie! Pourquoi ce bonheur, ce bien-être lui étaient-ils venus si tard, — trop tardi
Dans une lettre à son fils, l'année d'après, M™® Valmore dépeignait cette même vie provinciale et rurale à sa manière :
« (Octobre 1852)... Hier, avec Langlais, nous avons fait le tour de la ville (je crois qu'ils disent la ville). Toutes nos visites sont rendues. J'ai vu dans ces maisons bizarres des petites daines trèsjolies et de très-beaux enfants, des fruits par paniers, des fleurs toujours. Oui, Dieu est partout ! juge s'il est dans ce silence profond des haines politiques et littéraires. On n'entend parler que de blés mûrs, de vendanges et de poules qui pondent sans s'arrêter. Sans doute ce n'est pas l'Espagne dont tu m'envoies le charmant écho dans cette vraie
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colombe dont tu traduis la langue avec émotion * ; mais c'est du calme, de l'air, sans sonnette aux portes, sans pianos, sans bonnet grec dans un grenier. — Ici tout va de plain-pied... du moins à la surface des prés que j'ai parcourus. La mélancolie y est sans volupté, sans trop d'épines non plus. Les poètes n'y font pas de nids, et les tourterelles mangent comme des ogres... »
L'étal d'Ondine, à ce second automne passé aux champs, était devenu un sujet d'alarme, et les yeux d'une mère, si crédule qu'elle fût à l'espérance, ne s'y trompaient pas :
«... Hors de là , mon cher fils , il faut rentrer dans les détails douloureux, t'avouer que je souffre toujours dans ce même amour de mère, te dire que
1. Il s'agissait d'une femme poëte, CarolinaCoronado, dont M. Hippolyte Valmore avait traduit une pièce de vers passionnée et mystique : El amor de los amores.
vingt fois dans un jour une terreur se glisse entre elle et mon l'egard. Elle a des physionomies si mobiles, une faim si étrange, et tant d'horreur de marcher ! tout est si furtif dans ses confidences mêmes ! son âme semble habitée par des milliers d'oiseaux qui ne chantent pas ensemble, mais qui se craignent et se fuient. — Douce et agitée toujours! »
Les pressentiments se justifièrent trop vite, et, quelques mois à peine écoulés, cette joie mélangée de crainte était changée en un deuil amer, inconsolable (12 février 1853)*.
1. M. Sainte-Beuve n'a pas publié la lettre suivante, qui lui fut adressée lors du funeste moment : « Parmi tous, vous seul, je crois, devinez l'étendue de ma douleur. Je vous remercie de tous les sentiments qui vous la révèlent. Je vous remercie d'une larme de pitié qui vous vient aux yeux pour moi, et du serrement de cœur fraternel que sa perte vous cause, je le sens ! — Vous
M'"" Valmore soigna elle-même sa fille mourante à Passy , et, pendant de longues semaines, elle fut en présence d'un dépérissement étrange, muet, bizarre, d'un besoin obstiné de solitude, d'une sorte de terreur contenue et fermée à toute espérance, à toute lueur distrayante :
« (A M™* Derains, 4 octobre 1852)... Il m'est impossible, dans la sincérité de mon cœur, de vous dire quoi que ce soit d'absolu sur l'état de ce que j'aime. Je passe dans un jour de l'espoir à l'etTroi, et
l'avez bien connue, vous lui avez donné de la lumière pure. Vous avez aimé l'innocence de son sourire... Elle l'avait encore en fuyant!... — Oui, je vous remercie pour elle, sainte et douce colombe ; je vous remercie pour moi — et pour vous — d'avoir été son ami. — Laissez-moi me signer la vôtre, — Marceline Desbordes- Valmore. » — Le timbre de la poste porte la date du 18 février : Ondine venait de mourir.
du sourire aux larmes. Comme à l'ordinaire, je cache tout , ne pouvant obéir qu'à mon instinct d'aimer, — Si j'étais libre de suivre celui de mère, je changerais tout le régime adopté, et dès longtemps, je crois, j'aurais rétabli l'harmonie dans ce corps chéri, qui semble se dissoudre, d'une maigreur désespérante, d'une faim étrange et jamais contentée, malgré quatre repas abondants et un bon sommeil souvent. Je crois que l'estomac et les entrailles sont déveloutés * à force d'avoir bu de l'eau et des remèdes, tantôt allopathiques, tantôt homœopathiques, — l'orthographe y est comme elle peut. Hélas! il en est de même de la santé. Mais, ne pouvant prendre aucun empire sur cet esprit charmant, à la fois prévenu et découragé, je la regarde, la torture dans l'âme, et je prie Dieu sans savoir ce que je dis, car j'ai bien du chagrin ! » Pourquoi vous l'écrire ? parce que rien n'est
1. Elle est populaire aussi dans ses idées de médecine, et elle a ses explications à elle.
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plus difficile pour moi que d'écrire en ce moment. Appuyer ma pensée, c'est la trahir. Écrire autrement, c'est menlir, chose impossible avec vous.
» Tout ce qui est alentour et devant moi est vraiment aimable. — L'air, le ciel et les arbres suffiraient bien, sans la maison très-confortable et riante * ; mais on dirait que j'y suis en rêve ; je ne peux rien m'approprier ici , sinon le poids d'une crainte qui corrompt tout... >■.
El encore de Passy, 30 décembre :
« Je ne peux la résoudre à vous voir ni personne. J'en aurais bien besoin pour elle, et pour moi! mais non; le silence, le retirement du cloître. — 30 au soir. »
Ces jeunes âmes déjà mûres, aux heures où
1. C'était dans une maison de la rue de la Pompe, aujourd'hui détruite. L'avenue de l'Impératrice a depuis passé par là.
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la vie leur échajjpe, ont souvent ainsi de ces révoltes concentrées et profondes, de ces rancunes dernières contre la destinée, de ces regrets ineffables de ce qu'on a connu trop peu et qu'on ne peut plus ressaisir. Elles ont de ces refus fixes et définitifs au moment de rentrer à jamais dans l'éternel Érèbe :
Atque inimica refugit
In ne mus urabriferum
On a beau masquer et recouvrir cela ensuite, c'est à désespérer les vivants. — Je n'aurai plus maintenant qu'à mettre à la suite les plaintes sans trêve, mais toujours humbles et soumises, de celle que j'ose appeler la Mater dolorosa de la poésie :
« (A sa nièce, l"^' avril 1853)... Ma bonne Camille,
MADAME DKSBORDES-VALMORE 161
je te remercie de la tendre compassion de ton amitié. — Tu comprends bien ma blessure. — Elle est sanglante. — Je n'ose pas plus que toi-même appuyer sur la terrible épreuve qui est maintenant accomplie sur la terre. En parler est au-dessus de mes forces. Dieu me fera peut-être la grâce de la comprendre. — Ah! Camille, je suis bien infortunée !...
» Je n'ai aucune force morale en ce moment, et j'ai l'effroi décrire surtout à ceux que j'aime; car, pour ne pas mentir, c'est bien triste à raconter. »
« (13 août 1853)... Enfin, nous n'accomplissons en rien notre volonté ; une force cachée nous soumet à tous les sacrifices, et cette force est irrésistible...
» ... Paris, qui a dévoré toutes nos ressources et nos espérances, devient de plus en plus inhabitable pour nous, et quelque coin de la province nous paraît déjà souhaitable pour cacher nos ruines et reposer' tant de travail inutile. Mais ce parti lui-même
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est entouré de bien de difficultés ; c'est un déchirement, et je suis inerte de douleur. »
« (5 décembre 1853)... J'ai tant de raisons de savoir que le malheur d'argent surtout change beaucoup les affections et n'est justifié devant personne! »
« (26 mars 1854)... Nous allons quitter notre cinquième étage ; je ne sais cette fois si ce sera pour monter au sixième. On ne peut plus trouver un grenier qu'au prix de douze ou quatorze cents francs. La terre où nous sommes a le vertige.
» ... Ce bon M. de J... lui-même , qu'est-il devenu? Ruiné dans toutes ses espérances, c'est encore une de ces existences dissoutes dans le mouvement formidable de ce qu'on appelle la civilisation, qui pour beaucoup ressemble au chaos. »
« (6 septembre 1854)... Le malheur finit par semer l'épouvante même au sein des familles que le bonheur aurait unies. Quand il faut de part et d'autre travailler durement pour ne pas tomber
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dans la dernière indigence, les ailes de l'âme se replient et remettent tous les élans à l'avenir. »
Dans des lettres à une amie, M""" Derains, elle revient sur cette misère des logements à trouver, et elle exprime en vives images le tiouble moral et le bouleversement de pensées qui résultent de ces déplacements continuels :
« Ma bonne amie, vous me dites des paroles qui résument des volumes que j'ai en moi. Ils y restent inédits, à l'état de ces graines cachées dans les armoires, qui sèchent sans avoir été semées. — Par exemple, vos craintes de vivre entre des habitudes perdues et d'autres à refaire, par ce mouvement incessant vers des demeures nouvelles, c'est ma vie. Elle finit par être une fièvre qui tend la mémoire et rend plus douloureuse la fuite des jours loin des lieux qu'on aimait, parce qu'on y a beaucoup aimé, — Ne vous ai-je pas dit que souvent je me lève
16i MADAME DESBORDES-VALMORE
pour aller chercher tel ou tel objet dans telle ou telle chambre où je ne le trouve pas? Alors commence le tourment . « Ah! non, il est dans une ar- » moire... Queje suis bête ! cette armoire était à Bor- » deaux... ou bien dans le cabinet de toilette à » Lyon... » Les ou feiot se pressent et m'importunent. J'en ai quelquefois pleuré par les mille souvenirs qu'ils réveillent... »
Elle forme le vœu modeste qui pour elle ne se réalisera jamais :
« Je suis effrayée de l'obligation de sortir demain samedi vers une heure, malade ou non. — Si vous alliez venir !... C'est alors que mes cinq ou vingt étages me paraissent des Pyrénées, moins les fleurs. Loger au second , première richesse des ambitions raisonnables! m'est- il à jamais interdit d'y prétendre?... »
Ce souhait agréable et sensé, qui est celui
de bien des familles, resta toujours pour elle à l'état de rêve. Elle eut sans cesse à défaire son nid et à le refaire. Elle changea quatorze fois de logement en vingt ans. Le nouveau Paris en train de se transformer, et dont elle vit les premières splendeurs, ne lui était guère un asile propice. Ces grands mouvements de civilisation, qui passent comme des ouragans, s'inquiètent-ils des nids d'hirondelles* ?
1. Voici une lettre que je retrouve dans le dossier de M. Sainte-Beuve, et qu'on dirait avoir été écrite instantanément sous l'inspiration de cette fin d'article. Elle est d'une plume que cette question de l'intérêt et de l'avenir des lettres et de la poésie, auxquelles les brusques mouvements sociaux se montrent parfois si malfaisants, a toujours sensiblement et personnellement touchés. L'auteur porte un nom connu et célèbre; — il était un ami et un des visiteurs assidus de Sainte-Beuve pendant sa dernière maladie; il est un de ceux dont
Sainte-Beuve put dire, dans l'après-midi du dimanche,
10 octobre, quatre jours avant de mourir, en le faisant monter près du son chevet : « Ils me font comme les soldats d'Alexandre, qui venaient visiter leur capitaine au lit de mort... » Et M. Sainte-Beuve, au suprême période de sa carrière et de sa vie, était bien autorisé à parler ainsi de lui-même et du rang qu'il tenait dans la littérature, lui que ses amis, les gens de lettres, appelaient 7non niaitre, — quelques-uns même (le bienaimé Théo) continuaient à l'appeler mon oncle comme au temps romantique, lui laissant sa place à côté du père, qui est Hugo. — Ce qui me décide (outre l'amitié qui m'y autorise) à publier la lettre suivante, est l'appréhension intellectuelle qui y est exprimée, et qui se déduit assez logiquement de ce qu'un homme, bien placé pour cela, peut observer de plus en plus en littérature tous les jours : « Mon cher maître, écrivait le correspondant de Sainte-Beuve, vous avez dû recevoir de nombreux compliments à propos de votre belle étude sur Mme Yalmore ; et cependant chacun ne saurait trop vous dire quelle portée prend, dans ce temps plus que jamais, l'analyse si intime de ce caractère de femme. —
11 est à craindre que vous ne soyez le dernier homme
MADAME DESBORDES-VALMORR 107
de lettres du siècle. Les préocupations politiques et sociales ne vous empêchent pas de vous intéresser à une âme vibrante que la pauvreté et les misères de la vie ne purent abattre. — II fallait également pouvoir faire entrer dans un journal une étude d'un relief si fin. Nul autre que vous, peut-être, n'y eût réussi. Il est vrai que nul autre que vous n'eût été capable d'une telle analyse... » — L'auteur de la lettre touche ici à un point d'une délicatesse extrême, où il trouverait des contradicteurs, dont la confidence est venue un instant embarrasser et presque intimider l'éditeur de ces articles et de ces notes : voulant tenir compte de toutes les opinions sérieuses, il n'a pu répondre à des objections d'un esprit sensé et lettré, — d'un très-honorable et très-respecté professeur de l'Université, — que cette publication continue de la biographie par lettres de Mme Valmore n'avait précisément pas paru intéresser dans un journal politique quotidien, — qu'en montrant à son sage et prudent avertisseur et interlocuteur le grand nombre d'adhésions que M. Sainte-Beuve avait reçues, au contraire, après l'apparition en journal de chacun de ces articles. — Mais la discussion ne peut se prolonger sur ce sujet ici même : l'éditeur se reporte
malgré lui à un autre souvenir de ces mêmes Nouveaux Lundis, où M. Sainte-Beuve définissait et décrivait, en toute coQnaissance de cause, ce qu'il a nommé luimême Vouvrier littéraire; et on peut reconnaître à certains traits que, sans en avoir l'air, il se rangeait dans cette catégorie de travailleurs ; il en a été, malgré la dignité de sénateur, jusqu'à la fin de sa vie (voir à la fin d'un premier article sur la Réforme sociale en France, par M. Le Play, tom. IX, pag. 174 et suiv.).
— Cet ouvrier, qui travaille avec son cerveau et qui le martèle avec sa pensée, a trouvé en M. Sainte-Beuve un vaillant compagnon, et l'auteur de la lettre que nous achevons de reproduire, un ouvrier littéraire lui aussi, avait raison de conclure en disant : « Ce que vous nous donnez depuis votre maladie, mon cher maître, est d'un bon exemple. Vous apprenez à tous à ne jamais se décourager, et l'esprit en vous se montre de plus en plus triomphant dans les luttes avec le corps. »
— A cette date (7 mai 1869), M. Sainte-Beuve n'avait plus devant lui que quelques mois. Il lui restait encore à publier (et il n'en avait pas le premier mot écrit à l'avance) cette grande et dernière séiùe d'articles qui suivit, et qui commencera le tome XIII, sur le général
MADAMK DRSnORDRS- VALMORE IGO
Jomini. Il est mort selon son vœu : il disait un jour, en pleine santé, qu'il fallait que l'homme de lettres mourût comme Eugène Delacroix, en ne laissant tomber le pinceau qu'au dernier moment. La plume ne lui est tombée de même à lui, définitivement, des mains que le jour où il s'est alité pour mourir. C'est ainsi que l'ouvrier littéraire, épris de sa pi'ofession, prend ses invalides. — Si cette note paraît trop longue, et, à quelques égards, déplacée à propos de M"^" Valmore, qu'on n'oubliepas que, comme dans l'industrie, la littérature a aussi ses ouvriers/e??tme5, et l'on sait à présent quel poète douloureux dans la réalité de la vie était cette âme chantante de M""» Valmore.
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Il me reste à indiquer des portions de correspondance qui offrent des tons un peu plus variés, à montrer pourtant jusqu'à la fin la note fondamentale, et aussi à recueillir les principaux hommages qui n'ont pas manqué de son vivant à ce tendre et sympathique génie.
A son retour d'Italie et dans les premiers temps de sa réinstallalion à Paris, M""® Val-
17i MADAME DESBORD ES -VALMORE
more revit ses chères Flandres; elle traversa Douai, où elle embrassa tristement son frère, où le passé et le présent ravivèrent ses douleurs, et elle alla à Bruxelles, où M. Valmbre avait dû contracter un nouvel engagement. Le court séjour qu'elle y fit, et pendant lequel elle écrivait de charmantes lettres collectives à ses trois enfants à Paris, réveilla en elle des traces de jeunesse, et lui apporta, malgré tout, quelque diversion heureuse, un loisir relatif et comme une allégresse d'imagination. On sent à quelques éclairs lumineux combien il n'a manqué à cette exquise intelligence qu'un peu de recueillement et d'étude pour tout entendre des arts, de la littérature proprement dite, de tout ce qui constitue une culture accomplie. Ainsi, à son fils qui
MADAME DKSyOftDES-\ ALMORK 173
s'occupait alors de peinture, elle écrivait :
« Mercredi 21 . — Hier mardi, 20 octobre, ton père a reçu ta lettre et le dessin qu'elle contenait, mon cher fils. Il t'en remercie et partage ainsi que moi tes adorations pour Michel-Ange. Que ce monde renferme de bonheur quand on possède en soi le sens le plus humble et le plus grand tout ensemble, l'admiration! Il console de toutes les misères et donne des ailes à la pauvreté, qui s'élève ainsi audessus du riche dédaigneux. »
« (Le 26 octobre, à midi. — 1840, Bruxelles)... Je comptais travailler ici dans la solitude ; mais elle ressemble à celle où je voudrais m'enfermer à Paris. Les lutins entrent par la serrure.
»... Je suis bien contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque ligne de M™^ de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie ! mais quelle âme ! Quel bonheur de croire à notre immor-
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talité pour la voir aussi, comme je l'ai rêvée une fois ' ! — D'un autre côté, plus je lis, plus je pénètre sous les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, et moins j'ose écrire; je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil. »
Et cette autre lettre encore, qui semble résonner et bruire de tous les carillons de ces jolies villes flamandes à toutes les grandes et moyennes fêtes de l'année :
« Le 1er novembre 1840. — Bruxelles. — 10 heures du soir. — Je vous écris, mes chères âmes, au milieu de toutes les cloches battantes de Bruxelles qui se répondent pour les saints et pour les morts. Rien ne peut à Paris donner l'idée de ces solen-
1. Elle était fort attentive à ses rêves. Elle en avait souvent et de forts distincts, dont elle se souvenait au réveil, et quelle se plaisait à raconter II paraît, d'après ce passage, qu'elle avait cru voir une fois M™^ de Staël en rêve.
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nités qui émeuvent ici la terre et les airs. Les églises que nous avons parcourues étaient pleines de femmes à longues failles sur la tête, et qui tombent jusqu'à leurs pieds. Ces églises ont tellement le caractère de l'Italie^ que je donnerais tout au monde pour que vous les vissiez. Hippolyte serait ravi. Nous y avons vu aujourd'hui la Vierge noire et le petit enfant Jésus noir comme sa mère. Ces madones me serrent le cœur de mille souvenirs. L'art n'y est pour rien, mais les premières et douces croyances font que j'adore leurs voiles raides doublés de rose et leurs immobiles couronnes de fleurs d'une batiste si ferme que tous les orages du monde n'en feraient pas bouger une feuille. — J'ai à vous faire le récit d'un cabinet de peinture où nous avons pénétré hier, chez le duc d'Arenberg. Quelle richesse tranquille ! quelle solitude glorieuse! les Rubens y pleuvent, et ses deux femmes, presque vivantes de son pinceau, et lui-même, peint de sa main : on croit voir ses lèvres bouger. Vraiment, c'est ici le refuge de la
peinture ; on sent qu'elle y est adorée par une religion profonde, sans paroles. Mais que direz-vous quand vous apprendrez que nous venons de voir la tête véritable du Laocoon, possédée par ce duc d'Arenberg, au prix de 160,000 francs? Je vivrais raille ans que je ne pourrais oublier cette merveille qui me poursuit, cette tête noyée de douleur et de reproches amers. Des Vénitiens l'ont trouvée dans leurs fouilles longtemps après la découverte du magnifique groupe dont la tête véritable n'avait jamais été retrouvée. Sa vue déchire et l'on croit être près d'entendre des cris sortir de cette bouche ouverteparune convulsion de souffrance morale. La vue de toutes les dents découvertes sans grimace ajoute beaucoup à l'expression de cette torture. Ce n'est pas un vieillard comme dans le groupe, mais un homme dans la force et la beauté de l'âge, quarante à quarante-cinq ans : il pleure comme jamais je n'ai vu pleurer du marbre et comme on sent que doit pleurer le père des enfants qu'il ne peut délivrer. —
MADAME DESBOHDES-VALMORE 177
Hippolyte avait observé qu'ils avaient l'air bien jeunes pour les enfants de ce vieillard. Il aurait vu avec transport l'harmonie de leur âge avec le sien. Ils doivent avoir quinze ans. Mais de quoi vais-je vous entretenir*? Tout ce que j'en dis est si pâle qu'il
1. Dans le doute que soulèvent en moi ces assertions un peu singulières, je recours à l'un de mes amis, homme d'autant de savoir que de goût, qui me répond : « La tète du Laocoon appartient bien au corps sur lequel elle est, et n'a jamais pu être contestée; celle du duc d'Arenberg ne pourrait donc lui être substituée. Seulement, on l'a considérée comme ayant appartenu à un aulre groupe semblable ; de la plupart des statues ou groupes célèbres, nous connaissons plusieurs répétitions {repliche, comme disent les Italiens), avec ou sans variantes. — La tête d'Arenberg ne représente pas, d'ailleurs, un homme beaucoup plus jeune. — Je crois qu'assez généralement aujourd'hui on la regarde comme un ouvrage de la renaissance, l'expression très-pathétique paraissant s'écarter des habitudes des anciens. Pour moi, je la crois antique. — Les deux têtes représentent également, ce me
vaut mieux en venir à nos réalités connues. — La dernière lettre en trio chantait tout ce que je demande à Dieu : l'espoir et l'harmonie ! Le bien-être que je goûte ici depuis trois semaines, et où pourtant vous me manquez bien, en est tout consolé. Je n'ai pas besoin de dire à Line [Ondine) qu'en allant aux madones, j'ai bien pensé à son anniversaire de naissance '. Je sais que tu as du courage, mon cher enfant {c'est à Ondine qu'elle s'adresse maintenant
semble, un homme dans la force de l'âge. — J'inclinerais à trouver la tête d'Arenberg supérieure, pour l'expression et pour l'exécution, à celle du groupe du Vatican. Dans ce dernier groupe, il n'y a de restauré que le bras droit du père et deux bras des enfants. Le bronze des Tuileries (moulé par Primatice pour François I^r) \q représente tel qu'il fut trouvé, avant les restaurations. » — Ainsi parle la critique éclairée et réfléchie (la lettre, y a-t-il indiscrétion à le dire, est de M. Félix Ravaisson) : Mme Valmore en était au premier enthousiasme.