Ondine était née le jour des Morts
MADAMI-: DESnORDES'VALMORK 179
plus en2}articulier), et je l'ai déjà vu plusieurs fois. Celui qui vient d'en haut guide toujours bien les femmes, qui n'ont pas besoin de la valeur permanente des hommes. Je suis heui'euse du bonheur pur que tu ressens. Notre Inès et toi, vous aurez cette vertu qui répare toutes les fautes et qui est la balance des forces de l'autre sexe. Il est bien sûr que les travaux du ménage ont mille récompenses qui les rendent chers. C'est ici Yunique joie de la femme. Elles sont généralement très- gaies. Dans les moments de calamité de fortune, vous voyez que c'est un secours immense, et je vous embrasse de toute ma tendresse pour la manière dont vous venez de vous le prouver à vous-mêmes... »
Les lettres à M™® Pauline Duchambge ont un caractère particulier. Entre ses amitiés de femmes, M"® Valmore en avait eu une toute première, tout angélique, Albertine (GaLUi'ier), qu'elle a célébrée dans ses vers et qui lut ravie
180 MADAME DKSBORDRS-VALMORE
dans la fleur de la jeunesse. Son autre amitié
également tendre, et celle-ci de toute la vie,
c'était M"® Pauline Duchambge, auteur de
douces mélodies que nos mères savaient par
cœur et soupiraient du temps de l'impéra- j
trice Joséphine et depuis aux belles années
de la Restauration. Paroles de M'^^ Desbordes-
Valmore, musique de M""^ Pauline Duchambge,
cela se voyait à son heure sur tous les
pianos. Mais ce n'était point seulement à
cause de celle collaboration aimable, c'était
en raison d'une union, d'un unisson plus
intime que M™® Valmore pouvait dire avec
vérité à M™^ Duchambge : « Ne sommes-nous
pas les deux tomes d'un même ouvrage? »
Les deux tomes s'appareillaient, mais, à
bien des égards, ne se ressemblaient pas.
MADAME DESBORDES-VALMORIC 181
M"'" Ducliambge, habituée dès sa jejanesse au
luxe, à loules les élégances et les délicatesses
de la vie, eut le retour d'autant plus amer, le
déclin rude et pénible. Elle était devenue
pauvre, et elle ne savait pas vieillir. Elle ne
mourut qu'en 1858, un an avant son amie.
Bien des passages, et qui ne seraient pas les
moins piquants pour la curiosité, dans les
lettres de M""* Valmore à elle, ne sont pas à
donner de quelque temps, à cause des noms
propres et de l'entière confidence sur les
personnes; maison en détacherait, dans les
parties de sentiment, des notes ravissantes
dont je mettrai quelques-unes ici , un peu
pêle-mêle, et sans trop avoir égard à l'ordre
des dates. Par exemple. M""" Duchambge se
reportait toujours en idée h ses jeunes rêves,
et ne pouvait s'empêcher de se revoir telle qu'elle avait été autrefois ; à quoi M"^ Valmore répondait :
« (Le 9 janvier au soir, 1857)... Pourquoi t'étonnes-tu de retourner si jeune dans le passé ? ne sommes-nous pas toujours jeunes? d'où vient que tu t'affliges presque de cette preuve incontestable de l'immortalité de notre vie? Elle peut donc être fatiguée, mais non finir. Nous ne finissons pas du tout, sois-en sûre. Il n'y a pas de nuit où je ne retrouve mes petits enfants dans mes bras, sur mes genoux. C'est bien eux, va ! Sois persuadée comme moi qu'ils vivent tout à fait! tandis que nous, c'est avec gène et tristesse et peur ! Je soutiens donc que cet amour que tu retrouves si souvent dans les heures les plus tristes et les plus inattendues fait partie de toi-même, et que tu n'en revois alors que le miroir... Celui-là a été ardent. Ne te plains pas. C'est le sens de ce que tu ne pouvais t'expliquer alors. C'est ton
IIADAMK DKSBOKIJES-VALMORK 183
âme qui continue et qui suit sa pente d'aimer immortellement . »
« (Le 27 décembre 1855).,. Je t'aime d'avoir souffert tout ce que je souffre, et d'être restée si tendre.
» L'Indien se couche au fond de son canot quand il tourbillonnesur l'abîme. Moi, je ne peux pas même me coucher, il faut chercher... souvent pour le jour même, afin que, moi seule, je sache que c'est l'abîme. »
En lui rappelant les premiers mots d'une ancienne romance :
« (Le 19 avril- 1856)... Tu sais la suite dont les mots m'échappent, mais qui devaient dire : «Nouspleu- » rerons toujours, nous pardonnerons, etnous trem- » blerons toujours. — Nous sommes nées peupliers... »
« (Mercredi 27 novembre 1850)... Je reste à coudre près de lui {mon mari), car je maintiens tout ce
que je peux d'un sort si délabré qui ne touche personne... Dieu et toi exceptés, je le sais bien, va ! et cela me suffit pour coudre de tout mon cœur... Mais écrire m'est impossible. Ma pensée est trop grave, trop appesantie, et je n'ai pu faire le conte demandé . J'écris vraiment avec mon cœur : il saigne trop pour des petits tableaux d'enfants. »
îl y avait encore d'autres raisons pour ne pas écrire; n'écrit pas claQs les journaux et dans les revues qui veut; il faut prendre le ton et l'esprit du patron; les plus honorables recueils ont leurs exigences; ainsi pour le Mmée des Familles^ qui semblait s'entr'ouvrir pour M""^ Valmore, mais à la condition d'en passer par la censure et le lit de Prociisle du directeur :
« (Le 22 février 1851)... M. Pitre-Chevalier tourne sa roue avec fureur dans ce moment, car enfin elle
fait du pain et tout pour sa famille. Et puis c'est lui qui se juge avant de s'imprimer lui-même ; pour les autres, il veut connaître, apprécier, commander, étendre ou raccourcir; il veut aussi inspirer l'esprit. C'est bien effrayant pour des oiseaux comme nous qui avons toujours chanté sans serinette. Cette basse continue du maître éteindrait mon goût de chanter. Je remets donc toujours à transcrire mon petit drame indépendant, et je dévore mes jours à des soins tout aussi graves. »
« (15 janvier au soir, 1856)... Tu dis, cliere âme fidèle, que la poésie me console. Elle me tourmente au contraire comme une amère ironie ; c'est l'Indien qui chante tandis qu'on le brûle. »
« (Lundi il mai 1857)... L'orage est partout. Il y a des temps où l'on ne peut plus soulever un brin d'herbe sans en faire sortir un serpent...
» Restons nous-mêmes à travers tout. C'est bien de la part du Christ que je te le demande, car il est impossible qu'il ne trouve pas tout ceci digne de
lui, tant c'est triste! Le plus beau vers de M. de Lamartine, le sais-tu?
Rien ne reste de nous, sinon d'avoir aimé. >
Elle se plaisait aussi à rappeler ces deux vers qui, s'ils ne sont pas d'elle, sont du moins tout son emblème :
En gémissant d'être colombe, Je rends grâces aux dieux de n'être pas vautour.
Le nom de M'"® Dorval revient plus d'une lois entre elles deux. Celte grande actrice, qui, dans la seconde partie de sa carrière, et quand il était déjà tard, avait trouvé tout son talent et le cri vrai de la passion, ne ressemblait guère d'ailleurs aux deux tendres amies qui, jusque dans leur sensibilité la plus épanchée, étaient toute crainte, toute alarme et tout scrupule, toute discrétion et pudeur. Un
MADAME UESBOUDKS-VALMORE 187
jour que M™^ Duchambge indiquait à M""^ Valmore un livre qui venait de paraître, et qui disait crûment de certaines choses meilleures à cacher, M""^ Valmore répondait :
« (22 avril 1857)... Tu craignais de m' avoir fait mal en me racontant M""^ Dorval. Est-ce que je ne la connaissais pas toute pour la plaindre et pour l'aimer, en y comprenant même les choses que, par ma nature, je détestais en elle? Mais des choses que l'on déteste dans quelqu'un empêchent-elles de l'aimer? Hélas! non, pas toujours. Elles y entraînent quelquefois fatalement. Je te dirai pourtant que, si j'avais là ce volume dont tu me parles, je ne le lirais pas... Je t'ai toujours trouvé ce tort funeste de te jeter au-devant des couteaux. Seigneur ! ils ne viennent que trop nous chercher le cœur à travers les portes et les murailles. »
M""* Valmore usa de son influence sur
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Balzac, et surtout de l'influence qu'avait
alors sur Balzac une autre personne qu'elle
désigne sous le nom de Thisbé, pour obtenir
du grand romancier devenu dramaturge,
qu'il donnât une de ses pièces à l'Odéon et
promît l'un des rôles à M""* Dorval. C'est sans
doute des Ressources de Quinola qu'il s'agit
dans la lettre suivante : on assiste à l'immense
confiance du grand optimiste et à son rire
tempétueux, retentissant. Tout cet espoir de
succès et de bon office s'en alla en fumée.
« (A M'"^ Duchambge, 7 décembre 1841)... Tu sais, mon autre moi, que les fourmis rendent des services : c'est de moi que sort, non la pièce de M. de Balzac, mais le goût qu'il a pris de la faire, et de la leur donner, et puis de penser à M'"« Dorval que j'aime pour son talent, mais surtout pour son malheur et à cause de ton amitié pour elle. J'ai
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tant hurlé ma tristesse, qu'elle a été comprise et partagée... tu devines par qui? par l'humble Thisbé, qui use sa vie au service de ce littérateur. Elle en a parlé, murmuré, reparlé, — et il est venu me dire : « Je veux bien, tout est conclu. M™^ Dorval » a un rôle immense. » Je l'ai entendu rire ! — Elle y sera belle; et toi, bien contente, j'en suis sûre. Cela vaut bien l'horrible fièvre gagnée à la campagne pour aller entendre cette lecture et porter l'acte qui lie l'Odéon à l'avenir de cet ouvrage... Garde cela dans un pH de ton cœur. . . Garde inviolables mon secret et celui de la pauvre Thisbé... Surtout que toi seule saches l'influence de notre tendresse pour jyjrae Dorval. J'aurais un bonheur infini de la revoir triomphante... Je veux tous les biens du monde à M'"« Dorval, mais non pas de sa reconnaissance. Vois celle qu'elle a pour ton amitié! »
Emportée elle-roème par son sort, par les
nécessités de chaque heure, par la violence de
son talent ou de ses passions, qui ne faisaient qu'un, M™® Dorval en son naufrage avait-elle le temps de montrer aux deux discrètes et silencieuses amies les nuances de sentiment qu'il aurait fallu et les grâces du cœur? Vers la fin, elle y mettait sans doute aussi de la réserve et se privait de les voir, sentant qu'elle vivait d'une tout autre vie.
M*"® Duchambge, que je n'ai connue que déjà passée, qui avait dû être des plus agréables, et qui, toute ridée qu'elle était, rappelait, par les mille petits plis de son fin et mignon visage, certaine jolie vieille de l'Anthologie :
De ses rides les petits plis
De nids d'amours sont tout remplis;
^jme Duchambge avait eu pour dieu de sa jeunesse l'aimable enchanteur Auber, dont
elle adorait toujours l'étoile de plus en plus
brillante, inconstante et légère. Elle avait eu
aussi, bien tard, un goût très-vif et peut-être
assez tendre pour notre ami le poëte breton
Brizeux, fugitif et toujours prêt à se dérober.
Ces noms se rencontrent plus d'une fois, et à
des degrés différents, dans la correspondance.
L'illustre maître Auber, averti par M*"® Du-
chambge, avait déposé un jour un témoignage
d'intérêt chez M'"^ Valmore, à l'occasion d'un
de ses derniers deuils :
« (A M"»» Duchambge, 29 novembre 1854)... Ta lettre m'a émue d'autant plus que tu m'amenais presque de force un consolateur dont le nom est puissant. sur moi. Dis à M. Auber que ce grand nom, toujours plus cher, m'a fait pleurer comme l'hymne du Sommeil dans la Muette... Je garderai donc cette carte, qui me touche et qui m'honore. Elle
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est doublée de toute la grâce de ton âme, et je l'ai approchée de mon cœur brisé. — Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber Idi-méme. 11 ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands missionnaires de Dieu. »
Quant à Brizeux, sa personne, son profil reparaît et disparaît sans cesse dans la correspondance. M""® Duchambge aimait la lecture; elle aimait à être au courant des choses de l'esprit, et môme à s'instruire dans le passé. M™'^ Valmore était bien peu à même de satisfaire à ses curiosités et à ses demandes de livres :
« (Sans date)... Je t'envoie aussi Turcaret. Pour Virgile, nous ne l'avons pas. Si je pouvais le découvrir, je me le ferais prêter pour toi. Tout ce que
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je sais d'un Virgile compréhensible pour moi, c'est que le nôtre ou celui de la Bretagne voyage dans le Midi, sous le nom de Brizeux, dont la santé et le silence commencent à m'inquiéter, à moins que tu n'en aies reçu quelque lettre. »
Ce diminutif de Virgile, Brizeux, qui n'avait rencontré à temps ni Auguste ni Mécène, ni leur diminutif, ne touchait guère Paris qu'en passant; il se sauvait bien vite, pendant des mois et des saisons, tantôt dans sa Bretagne, tantôt à Florence; il craignait d'écrire et poussait l'horreur de la prose jusqu'à ne se servir le plus souvent que d'un crayon pour tracer des caractères aussi peu marqués que possible. C'était une nature particulière : une sensibilité poétique, une volonté poétique, plus forte que sa puissance d'exécution et que
son talent. Par ses éclipses et par ses absences muettes, il donnait du souci aux deux amies, et M"® Valmore y prenait doublement part à cause de sa sympathie pour la tendre Pauline Duchambge. Un jour, le bruit se répandit, on ne sait comment, que Brizeux, qui s'était oublié en Italie, entrait au cloître et se faisait moine :
« (Le 22 février 1851)... Le parti pris, dit-on, par notre Brizeux n'est pas dans la nature fiévreuse de M. Lacaussade; mais il est si malheureux, qu'il comprend le sauve qui peut des âmes qui ne se jettent pas dans la lutte, et qui vont s'enfermer, croyant tout fuir. . . Ce serait là pour nous l'erreur la plus funeste; et c'est en cela que j'ai peur pour l'autre s'il l'a osé; je dis si, ma Pauline, car personne encore ne croit tout à fait à ce bruit que rien ne confirme, et que l'on fait toujours courir sur
ceux que l'Italie attarde et rend affreusement paresseux d'écrire. Si malheureux que nous soyons ici, nous sortons de nous-mêmes, ne fût-ce que pour appeler au secours le souvenir de l'ami préféré. Làbas, le soleil se charge de tout, de vous écraser et de vous apporter tous les souvenirs sans bruit, auxquels on n'aurait pas la force de répondre. — Hélas ! ici pour nous la pauvreté pesante fait le métier du soleil d'Italie : elle nous rend immobiles et moines, quelque part que nous soyons renfermés.. . »
Les années pour Brizeux se succédaient de
plus en plus âpres et sévères, et. quoiqu'une
pension accordée ou augmentée sous M. For-
toul lui fût venue en aide, rien dorénavant
n'améliorait le sort ni le moral du poëte :
« (Le 3 février 1857)... Je partage ta préoccupation sur Brizeux. Pourquoi ne t'écrit-il pas ? Le sentir là-bas, loin de sa mère, malade peutêtre, et presque certainement sans arguent, est
un chagrin de plus dans tous nos chagrins qui s'accumulent à ne plus savoir comment les porter. Lui si farouche et si irritable quand il ne cueille pas tranquillement ses fleurs et ses blés ! Ah ! Pauline, n'être que poète, n'être qu'artiste au milieu de toutes les faims dévorantes des ours et des loups qui courent les rues... J'ai l'âme triste comme la tienne, et je crois que c'est tout dire... »
Dans les trois ou quatre dernières années de sa vie, Brizeux avait notablement changé; après chaque disparition, il revenait autre et presque pas reconnaissable, plus saccadé, plus brusque, plus négligé : ces longues solitudes ne lui étaient pas bonnes. Le temps n'était plus où M""* Valmore écrivait de lui à son fils : « Je suis toute vibrante des larmes rimées de Brizeux, et toi? — On dirait de ses vers qu'ils résonnent quelque chose de la
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mansarde divine. N'est-ce donc en elTet que de la vraie misère que sortent ces accents inoubliables? » Celte rigueur trop prolongée du sort n'est pas moins funeste aux âmes que le trop de mollesse : elle finit par mordre sur elles et les altérer. C'est ce qui ressort avec énergie de ce passage, qui rend l'amère et dernière réalité dans ses traits les plus cuisants :
« (A M™= Duchambge, le 27 décembre i855)... J'ai revu ton Breton ferré qui est venu s'asseoir cordialement avec nous. Il ne sentait plus la lavande. Mais quoi! ses vers sentent toujours le ciel. Quel poëte ! Combienla vie est dure et marâtre puisqu'elle amène des hommes d'un tel mérite à devenir ce ({ue celui-ci devient... et deviendra! Gustave Planche est bien mille fois pire. — Vois-tu, ces hommes divins ont froid dans leurs affreuses cham-
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bres d'auberge ruineuse, et leur soleil les brûle en dedans. Je t'assure qu'ils vivent comme des somnambules. Regarde leurs yeux *. »
Alfred de Musset fait lacune dans les relations de M"® Valmore. Je crois qu'excepté lui, aucun des noms célèbres du temps ne manque à sa couronne poétique. Lamartine, Béranger, Hugo, Vigny, on le verra, l'avaient tous pré venue et saluée à leur heure. Elle était dans une vraie intimité avec Alexandre Dumas, qui
1. Brizeux mourut à Montpellier le 3 mai 1858; il y était arrivé depuis une quinzaine de jours, presque mourant déjà d'une phthisie pulmonaire, mais confiant dans le climat du Midi et impatient de se réchauffer au soleil. La seule personne qu'il connût à Montpellier était M. Saint-René Taillandier, qui l'entoura des plus tendres soins et le traita en poète et en frère. Ses derniers moments furent du moins consolés et adoucis autant qu'ils pouvaient l'être.
MADAMI-: DESBORDES- VALMOrtE 190
mit, en 1838, une préface entraînante au recueil de Pleurs et Pauvres Fleurs, et de qui elle disait, en 1833, à son jeune fils Hippolyte, visité par lui au passage : « M. Dumas t'a trouvé bien. Il est bon et obligeant, mais, comme tous les hommes d'un grand talent littéraire, impossible à cultiver : il appartient à trop de monde, à tous les mondes. » Avec le seul Musset, il n'y avait jamais eu d'occasion, de rencontre, et partant de sympathie établie, pas le moindre petit fil tendu à travers l'air, et elle le supposait de loin plus avantageux certainement, plus plein de lui-même qu'il ne l'était, lui, l'indifférent passionné, éperdument livré au torrent de la vie; elle avait à son sujet de la prévention, faute de l'avoir connu à une heure propice. Et puis, à
200 MADAME DKSBORDES-VALMORK
partir d'Alfred de Musset, se tranchait plus nettement la ligne de démarcation profonde qui allait séparer les générations nouvelles de leurs aînées; les sources et le courant de l'inspiration changeaient, et, des anciens aux jeunes, on ne s'entendait plus à demi-mot.
a (A M'"« Duchambge, 20 janvier 1857)... Connais-tu de ton côté un moyen honnête et simple d'arriver à M. Alfred de Musset, que l'on dit malheureusement très-malade? C'est qu'un jeune Anglais , musicien , auquel s'intéresse beaucoup M. Jars, veut offrir au poêle une mélodie qu'il a faite sur ses paroles. Je ne sais pas une âme en rapport avec ce talent dédaigneux et charmant, et il faudrait que ce fût un homme, — C..., par exemple , s'il était resté simplement poli avec moi, — car, si c'est une femme, lui, M. de Lamartine et d'autres ne manquent pas de dire : « Encore une amoureuse! » Je t'assure que cela
MADAMF. nRSDORDRS-VALMOIir. 201
m'a été raconté. Ah ! que mes instincts sauvages m'ont toujours bien servie ! Le pauvre banni (Hugo) •n'a jamais dit cela, j'espère. 11 n'a du moins jamais passé pour fat, et franchement il est trop grand pour cela. 11 y a un grain de stupidité dans la préoccupation que tout un sexe brûle pour votre gloire. C'est ce qui m'a toujours. rendue muette comme un poisson... » ,
Avec Déranger, sans qu'il y ait jamais eu intimité, il y avait liaison et affection sérieuse. Elle le visita dans les tout derniers temps, après la perte qu'il avait faite de !a compagne de sa vie, Judith :
« (A M""^ Ducliambge, avril 1857.) Les affligés entre eux doivent se comprendre, plus encore le dimanche que les autres jours, mon Dieu !.,.
» Hier, je voulais te voir en sortant d'une visite fort triste à Béranger. Je m'y étais forcée, malgré
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l'étrange état où je suis toujours. Il faut pourtant essayer de vivre. J'ai trouvé M. Déranger si malade, et le sachant lui-même si profondément, que cette visite m'a fait beaucoup de mal. II m'a dit assez clairement, et d'un sérieux résigné, qu'il ne supporterait pas la perte de sa pauvre amie. Véritablement, c'est visible dans toute sa personne affaissée ; ce n'est plus lui. J'en suis sortie moins courageuse que je n'y étais entrée. Son erabrasseraent m'a fait mal. »
Si bonne, si affectueuse qu'elle fût et sujette aisément aux illusions, M™^ Valmore n'était pas dupe. Elle jugeait mieux des personnes et des caractères que sa tendre amie, et elle lui disait quelquefois, à propos de l'inintelligence de cœur de certaines gens les plus polis de surface et les plus avenants en apparence : « Ah la î que de blessures sous
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les sourires et les bon jour convenants du monde ! » M™^ Duchambge avait eu l'idée de demander un service réel à l'un de leurs visiteurs les plus agréables et les plus gentils de façons; M™*' Valmore lui répondait :
« (10 février 1843)... Ton idée sur M. X. . . est un rêve décevant. C'est l'homme du monde à qui je voudrais le moins dire tout. Sa glace polie me gèle à la seule pensée d'un service d'argent. Il a écrit pour M. B..., content de s'agiter sans tirer à conséquence. Mais, Pauline, il n'y a rien dans ces cœurs-là pour nous : les riches de cette époque viennent vous raconter leurs misères avec une candeur si profonde et des plaintes si amères, que vous êtes forcé d'en avoir bien plus de pitié que de vous-même. 11 m'a déroulé l'autre fois ses affreux empêchements à cause d'une maison qu'il fait bâtir. Elle devait lui coûter cent mille francs, je crois, et le devis s'élève présentement au double, ce qui, avec l'édu-
204 MADAME DESBORDES-VALMORF,
cation de son fils, \u\ fait jyerdre la tête. Elle m'a paru, en effet, très-malade, à la lettre. Que dire à ces fortunés? Que vous avez deux chemises et pas de draps? Ils vous diront. « Ah! que vous êtesheu- » reux! Vous ne faites pas bâtir ! «Ainsi n'y pensons pas, car c'est un accès de fièvre pour nous qu'un accès d'espérance. »
Et un autre jour, après une visite de deux grandes dames :
« Hier, ces deux princesses sont venues pour m'enlever de force à dîner. Tu sais que j'ai horreur de dîner en ville. Elles m'ont trouvée dans mon lit pour toute réponse. Quelle dérision avec nos deux sorts ! J'avais un franc dans mon tiroir pour commencer mon mois avec Victoire {la domestique) furieuse... Et ces bonnes dames disent : « M""* Val- » more sait si bien s'arranger !» — La femme de son fils a cinq cent mille livres de rente '. »