J. MICHELET
» 23 mars 69. »
On n'écrit pas la vie d'une femme, sa biographie à proprement parler : je noterai seulement les points essentiels de l'existence de M™^ Valmore, sans lesquels on ne pourrait bien apprécier les extraits de sa correspondance.
Sa destinée errante, qui l'avait jetée et ramenée plus d'une lois de Rouen à Bruxelles, de Bruxelles à Rouen, puis à Lyon, i\ Bor-
deaux, sauf quelques stations d'assez courte durée à Paris, eut un dernier et notable épisode en 1838. M""^ Valmore vit l'Italie, la haute Italie du moins. En 1838, au mois d'août, un entrepreneur de théâtre eut l'idée d'engager quelques acteurs français pour jouer à l'époque du sacre de l'empereur Ferdinand (à titre de roi de Lombardie), qui devait se faire à Milan et y attirer une foule d'étrangers. M™ Valmore, avec ses deux filles, y accompagna son mari, ne laissant en France que son fils. Ce fut pour les artistes qui avaient cru au sérieux de cet engagement une déception cruelle; mais le poëte y gagna de voir la grande terre, les grands horizons et les paysages aimés de Virgile. Son goût dut s'y élargir. Un petit album où elle notait ses
impressions ne nous représente pourtant que des notes brisées; mais c'est là qu'elle conçut et chanta sa belle invocation au Soleil :
Ami de la pâle indigence.
Sourire éternel au malheur, D'une intarissable indulgence Aimante et visible chaleur ; Ta flamme, d'orage trempée, Ne s'éteint jamais sans espoir :
Toi, tu ne m'as jamais trompée Lorsque tu m'as dit : « Au revoir ! »
Tu nourris le jeune platane
Sous ma fenêtre sans rideau,
Et de sa tête diaphane
A mes pleurs tu fais un bandeau.
Par toute la grande Italie
Où je marche le front baissé.
De toi seul, lorsque tout m'oublie,
Notre abandon est embrassé...
L'image de ce platane à la fenêtre sans rideau, du moins dans les deux premiers vers de la strophe, est saisissante ; on sent que c'est pris sur nature, et que ce n'était pas une fiction du poëte. Dans une lettre à M'"^ Pauline Duchambge, datée de Milan, 20 septembre (1838), à la veille du retour, je lis ces mots : « Mars (i)f"^ Mars) te porte une feuille du platane qui me servait de rideau... »
M"^ Mars, en effet, était allée à Milan donner quelques représentations à l'occasion de cette même solennité, et ce fut une rencontre heureuse pour ses imprudents compatriotes, que la faillite de l'imprésario laissait à la lettre sur le pavé : elle joua à leur bénéfice pour les aider à se rapatrier. Un quartier de
MAUAMK DESBURDES-VAMIORE OO
la petite pension qu'avait M""^. Valmore vint aussi fort à propos pour être partagé entre tous ceux qui en avaient tant besoin; et comme c'était peu, elle vendit encore quelques effets pour le même usage.
Depuis cette excursion, la plus loint,aine qu'elle ait tentée (après le voyage aux Antilles), M""® Valmore, revenue avec sa famille à Paris, y vécut habituellement, et, si elle y fut errante, ce ne fut plus que de quartier en quartier, et dans les logements divers d'oîi les gênes domestiques la chassaient trop souvent. J'ai parlé d'une pension qu'elle touchait; ceci est à expliquer, d'autant plus que la correspondance sera remplie de détails pénibles, et qu'il serait injuste d'en tirer aucune conséquence extrême contre la société
56 MADAME DESBORDES-VALMORK
ni contre les hommes. M""^ Valmore dans ses plaintes n'accusa jamais personne : elle était le plus éloignée par nature de toute récrimination comme de toute déclamation. Elle avait rencontré, en effet, sur sa triste route, bien des amis qui n'avaient été ni insensibles ni inactifs ; mais elle-même avec sa pudeur délicate ne se prêtait guère aux bienfaits; elle n'allait volontiers au-devant des services que quand c'étaient des services à rendre, non à recevoir. Une personne dont on ne saurait assez reconnaître le bienfaisant génie revêtu de charme, M™® Récamier, de bonne heure avertie par M. deLatouchedu talent et de la situation de M™^ Valmore, s'était mise en peine pour l'obliger. Lorsque M. de Montmorency fut nommé membre de l'Académie
M.vnAMF, DRSr.ORDES-VALMORE 0/
française (1823), il eut la noble idée de céder son traitement à un homme de lettres dans le besoin, ce qu'avait fait précédemment Lucien Bonaparte, qui, l'on s'en souvient, avait cédé sa pension de l'Institut à Béranger commençant. M""^ Récamier songea aussitôt à présenter M""' Valmore au choix de M. de Montmorency; mais, de sa part à elle, on se heurta à une délicatesse. M. de Latouche, qui la connaissait bien, avait tout d'abord prévenu M™^ Récamier *. M^^ Valmore , au premier mot qu'on lui en toucha, eut d'instinct un mouvement de refus. Sans bien se rendre compte elle ne se sentait pas de force à être l'obligée d'un grand seigneur, fût-il
1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de 3/""* Récamier, tome II, page 194.
le plus homme de bien; l'humble et digne plébéienne n'aurait pas supporté qu'on pût dire d'elle ce que le monde malin disait d'un autre littérateur assez distingué et le plus long de taille que j'aie connu, qu'on avait surnommé en ce temps-là « le pauvre de M. de Montmorency ». De Bordeaux où elle était alors, elle s'empressa de répondre à M'"® Récamier :
« Pardonnez si mes mains ne s'ouvrent pas pour accepter un don bien offert. Mon cœur seul peut recevoir et garder d'un tel bienfait tout ce qu"il y a de précieux et de consolant, le souvenir du bienfaiteur et la reconnaissance sans le poids de l'or. 11 me reste à vous supplier de prendre sur vous mes vifs remercîments et mon respectueux refus; c'est à votre adorable bonté que j'ai dû la distinction d'un homme illustre qui m'ignorait, et c'est à vous, ma-
MADAME DKSBORDES- VVI.MOKR 59
dame, que mon âme demeure éternellement acquise. »
Dans cette même lettre toutefois, sachant les démarches de M™® Récamier pour lui faire obtenir une pension régulière par l'entremise du vicomte de la Rochefoucauld, M™® Valmore ajoutait :
« Je vous la devrai, madame, et avec joie, si quelque jour on accorde à votre demande ce dont vous ne me jugez pas indigne; je voudrais avoir bien du talent pour justifier votre protection qui m'honore, et pour mériter l'encouragement vraiment littéraire que vous entrevoyez dans l'avenir ; je serai contente alors de l'obtenir de vous, et je n'aurai ni assez d'orgueil ni assez d'humilité pour m'y soustraire... »
Mais, lorsque cette petite pension fut obtenue, — une pension au nom du roi, — ce
fut de la part de l'humble et généreux poëte un sentiment de peine et de résistance morale à l'aller toucher. Elle semble même d'abord avoir cru dans sa simplicité' que l'argent de l'État devait aller de lui-même vous chercher à domicile. Elle écrivait en mai 1826 à un excellent ami, M. Duthillœul, juge de paix à Douai : « On disait que j'avais une pension. J'ai reçu d'un ministre une lettre qui me l'annonçait; on l'a même annoncée dans les journaux, mais il n'en est rien jusqu'ici. La méritant si peu, je ne la regrette pas plus que je ne l'avais souhaitée et demandée. » Son oncle Constant Desbordes, le peintre, lui écrivait en septembre, pour l'avertir qu'on était fort surpris au ministère de la maison du roi qu'elle ne se fût point présentée ou
MADAME DESBORDES-VALMORE Gl
quelqu'un de sa part, car il y avait neuf mois que cette pension datant de janvier avait commencé de courir; il avait dû déjà la gronder auparavant de paraître se soucier trop peu d'une faveur, « qui, disait-il, n'a rien que d'honorable » . Son amie, M"® de Launay , informée de la nouvelle par les journaux, avait beaa l'en féliciter gaiement, elle était aussi obligée de la gronder et de la semoncer à sa manière *. La vérité est que, entière-
1. C'est dans une lettre du l^"" novembre 1826; elle lui écrivait, en bonne royaliste toujours, en amie spirituelle et sensée, mais qui n'entendait rien à ce genre de scrupules : « Mon cœur, disait-elle, sait lui pardonner (à la sœur de M"'« Valmore, pour un grief en l'air et par manière de plaisanterie) comme il te pardonne la nonchalance que tu mets pour recevoir une pension qui ne peut, sous tous les rapports, n'être pour toi que fort agréable. Elle flatte l'amour-propre et la bourse. Je ne
(5!2 MADAME DESBORI)i:S-VALMORK
ment étrangère à la politique et à tout ce qui en approchait, M™^ Valmore avait le cœur libéral, populaire, voué à tous les opprimés, à tous les vaincus; qu'elle était vraiment patriote, comme on disait en ce temps-là; qu'elle
connais que les saints qui pourraient la repousser, et encore je leur dirais : « Messieurs les saints, si cette » pension peut être utile aux vôtres, laissez de côté votre )) dédain ou votre indifférence; ne pensez point ici à » vous ; cette pension peut être utile pour élever vos » enfants. » Ce mot doit décider mo)i bon saint Marceline à recueillir les dons de la Providence. Tiens, mon amie, la main qui te l'a donnée est bien la main du plus parfait honnête homme que l'on puisse connaître. Toutes les vertus habitent le cœur de notre roi; il est sensible au dernier point, et son cœur est d'une piété douce. Je t'assure que c'est un ange que nous avons sur la terre. Toi si bonne, si tendre, comment peux-tu ne pas l'aimer? Crois-moi, chère amie, Charles X est digne de nous deux. Allons, va recevoir ta pension, ou je me fâche. » M™e (Je Launay eut encore moins
MADAME DESBOUDES-VALMOKIi (J'J
avait été malade six semaines du désastre de Waterloo; qu'elle devait tressaillir, en 1830 et depuis, à toute grande explosion nationale ou populaire : journées de Juillet, Pologne et Varsovie, insurrection de Lyon de 1834, à laquelle elle assista, Février 1848 (je m'arrête). Dans ces grandes crises, elle n'était plus maîtresse de ses sentiments : soudains et prompts, ils s'envolaient au plus haut de l'air, comme des nuées de colombes. Elle était irrésistiblementdu côté du peupleetdes peuples. On conçoit qu'il lui coûtait de rien recevoir des grands et des puissants, de ceux qu'elle
compris sa singulière amie si on lui avait dit que sa pensée avait été d'abord de faire offrande des premiers quartiers échus à la cause des Grecs : car elle ne savait comment justifier et purifier à ses yeux cet argent. Elle abandonna le premier trimestre à son oncle Desbordes.
ne pouvait appeler ses frères. Elle était d'avis que, dans certains cas, « l'argent démoralise, même celui qui le donne » . Elle avait un principe trop justifié par l'expérience, qu'il n'y a que les pauvres et les souffrants pour se confier leurs peines les uns aux autres, pour s'entr'aider et se secourir entre eux. Son christianisme, on le verra, était tout en ce sens ; elle était fille du Sermon sur la montagne. Quoi qu'il en soit, la pension fut donnée, maintenue; elle fut même augmentée sous Louis-Philippe, grâce à la hienveillance de M. Thiers, et, si elle subit plus tard des variations ou des réductions, elle ne descendit pas en dernier lieu au-dessous du chiffre de deux mille francs. Voilà ce qu'il était juste de dire à décharge de la société et du pouvoir :
MADAME DESUORDES-VALMOaii 05
ce qui n'empêche pas lout le reste d'être vrai et tous les détails douloureux qu'on va lire de subsister dans leur amère réalité. Car ce qu'on ne sait pas assez, ce que les aisés et les heureux oublient trop vite, c'est que, lorsqu'une fois une maison, un humble ménage est tombé au-dessous de son courant, lorsqu'il y a eu chômage dans le travail, lorsqu'un arriéré s'est une fois formé et grossi jusqu'à la dette, on ne se rattrape jamais : on en a de ce poids sur la tête pour toute la vie. Ce qui suffisait strictement dans les conditions ordinaires les plus simples, une fois dépassé, ne se regagne pas, et dans cette vie de prolétaire au jour le jour, une fois grevé et obéré, on ne s'en tire plus. Il n'y a pas d'économie politique qui prévaille contre ce fait inexorable.
Une autre explication préliminaire est encore indispensable à donner : il s'agit de la religion de M""^ Valmore, qui va revenir à chaque page. Elle était pieuse, mais d'une piété qu'elle mettait toute dans la charité et qui n'était qu'à elle. Élevée pendant les années de la Révolution, dans un intérieur modeste et pauvre, près d'une église en ruines, en face d'un cimetière agreste où l'on allait jouer et prier, toute Flamande dans ses croyances du berceau et ses crédulités charmantes, elle confondait dans un même amour domestique Dieu et son père, la Vierge et sa mère et ses sœurs. Elle avait été un ange de piété filiale pour son père qu'elle perdit en 1817. Elle continuait de vivre en présence de ces chères âmes absentes et disparues ; elle les
MADAME DESBORDES-\ ALMORE 07
invoquait sans cesse. Un critique éminent et bienveillant, M. Vinet, en parlant du Recueil des Pleurs de M""® Valraore, n'a pu s'empêcher de voir, lui chrétien positif, une sorte de sacrilège dans cette confusion d'adorations par laquelle elle mêlait Dieu et les anges à ses divers amours, et même au plus orageux de tous : c'est qu'aucun amour, digne de ce nojn et sincère, n'était profane à ses yeux K
1. L'article de M. Vinet parut dans le journal protestant le Semeur. L'impression qu'en reçut M"* Valmore fut respectueuse et sentie ; elle en écrivait le 8 décembre 1833 à M. Froussard, chef d'institution à Grenoble, chez qui son fils était en pension : « J'ai lu l'article littéraire que vous m'avez signalé. Je le trouve grave et juste. 11 m'a fait beaucoup pleurer. L'amour de mes enfants comme je l'éprouve^ ardent et dévoué, me fera peut-être pardonner l'autre. Si une punition triste et éternelle suivait une vie si orageuse et si amere.
Mais le seul point qu'il importe bien démarquer, c'est que dans ses croyances les plus tendres elle resta indépendante, et qu'elle n'introduisit jamais un tiers, un homme, comme truchement entre Dieu et elle. Si elle entrait dans les églises pour prier (ce qu'elle
mon âme éclaterait de douleur. » Son âme aimante, encore plus que son bon sens, se refusait à cette idée d'une éternité de peines. — Quelques mois après la publication de ces articles, M. Sainte-Beuve écrivait à la respectable veuve de M. Vinet que cette lecture avait beaucoup émue et remuée, mais qui n'acceptait pas pour l'article de son mari une interprétation et une portée aussi redoutables : « (24 juillet 1869). — ... Il ne faut pas trop vous inquiéter de cet article sur M">« Valmore. Il était sévère en effet ; il était d'un chrétien qui ne badinait ni avec les choses ni avec les mots; mais l'impression sur M"e Valmore a surtout été sérieuse, et il me semble qu'elle l'a accepté comme M. Vinet aurait désiré qu'elle le fît. »
MADAME DESUORDES-VALMOUE 01)
faisait souvent), c'était entre les offices et quand les nefs étaient désertes. Elle avait son Christ, le Christ des pauvres et des délaissés, des prisonniers, des esclaves, celui de la Madeleine et du bon Samaritain, un Christ de l'avenir, de qui elle a dit dans un de ses plus beaux accents :
Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers.
Et tout cela", avec les années, avec les douleurs et les coups acharnés du sort, n'était pas sans être traversé souvent dans son esprit de bien des doutes et de funestes ténèbres. Quand elle n'eut plus à exhorter les autres, à les réchauffer et les réconforter de ses espérances, quand elle ne fut plus qu'en face d'elle-même, toutes illusions dépouillées, toutes réalités
70 MADAME DESBOUDES-VALMOIIE
éprouvées et épuisées jusqu'à la lie, dans les longs mois qui précédèrent sa mort, elle entra dans un grand silence. — Enfin n'oublions pas, en la lisant, qu'un poëte n'est pas nécessairement un physicien ni un philosophe {fortunatus et ille deos qui novit agrestes); et qu'aussi, derrière toutes les charmantes visions auxquelles s'attachaient son imagination et son cœur, — ce cœur resté enfant à tant d'égards, — il y avait chez la femme bien de la fermeté et un grand courage.
Sa famille immédiate se composait de cinq êtres les plus chers : un mari, la probité et la droiture mêmes, qui souffrait en homme de son inaction forcée, et qui ne demandait qu'emploi honnête et labeur*; trois enfants