DEUXIÈME PARTIE
Plus un homme a été contraint dans ses désirs, plus, lorsqu'il a rompu la barrière qui s'y opposait, on le voit s'élancer au delà du but qu'il s'était proposé.
C'est ainsi que Louis XV après avoir, durant une année entière, sacrifié à l'amitié qu'il avait pour ses filles, à l'opinion publique, maîtresse même des rois, et peut-être au sentiment intime de l'honnêteté qui n'était point encore effacé de son cœur, le désir de voir M™® du Barry au rangdes dames de la cour, n'eût pas plus tôt foulé aux pîeds toutes les convenances pour la présentation de sa maîtresse, qu'il sembla oublier tout à coup les raisons qui l'avaient retardée et voulut, dès l'instant, que la comtesse parût en public avec la famille royale.
M™^ du Barry, sans autre orgueil que celui de la beauté, jouissait du plaisir d'effacer par ses charmes et par l'élégante magnificence de sa parure, tout ce qui était à la cour. Elle fit plus : elle fit adopter ses modes, surtout pour la coiffure; ses beaux cheveux n'étaient point contenus, comme on les portait avant elle, par une frisure aussi opposée à la nature que désagréable à l'œil.
La comtesse osa, avec un habit de cour, se montrer avec un chignon flottant et avec des boucles qui, ne paraissant rien devoir à l'art et tombant négligemment sur son cou, en relevaient la blancheur. Les vieilles femmes qui n'avaient plus que quelques cheveux gris crièrent au scandale; les jeunes imitèrent la favorite et furent plus jolies.
De la cour à la ville, les modes passaient rapidement; et à compter de cette époque, on vit fuir des toilettes cet apprêt, ce guindé nuisible aux grâces, mais qui pouvaient quelquefois servir de garde à la vertu; enfin, c'est à cette époque que l'on cessa de pouvoir distinguer, comme on l'avait fait autrefois, par la seule manière d'être mise, la courtisane de la femme honnête.
Cette révolution ne laissa pas douter de l'influence que le nouveau choix du monarque aurait sur les moeurs.
Cependant, les deux factions s'agitaient et cherchaient tous les moyens de se culbuter. Richelieu et Choiseul en étaient les chefs.
Mais le premier, plus homme de plaisir que d'Etat, n'aurait peut-être pas eu la patience nécessaire pour miner sourdement un ennemi aussi puissant que le duc de Choiseul s'il ne s'était associé à son parent, le duc d'Aiguillon, que nous verrons bientôt jouer un rôle important dans le système politique.
Le duc de Richelieu engagea son cousin à être un des premiers à faire sa cour à M™® du Barry, ainsi que la duchesse sa femme, et ce qui est à remarquer en faveur des qualités du cœur de celle dont j'écris l'histoire, c'est qu'elle ne dût pas à sa seule faveur l'amitié de M. et M"® d'Aiguil-
Ion, cajT ils lui conservèrent l'attachement le plus sincère, môme après la mort du roi.
M. de Choiscul, persuadé que rien ne pouvait ébranler sa puissance, ne ployait point le genou devant la nouvelle idole et empêchait tout son parti de lui rendre hommage; de sorte qu'il y avait une scission marquée, qui rendait la cour fort désagréable. Louis XV espérait qu'un voyage à Marly, en tempérant la rigueur de letiquette, mettrait plus de rapprochement entre l'objet de ses plus chères affections et ceux de ses courtisans qu'il estimait le plus.
Louis XIV avait fait construire Marly pour s'y reposer de la grandeur. Ce séjour enchanté semblait être l'asile des plaisirs; et malgré l'emblème du soleil que la vanité du m.onarque avait voulu conserver, même dans ce lieu champêtre, dont les douze pavillons représentaient les douze mois du père de la nature, il y réunissait tout ce qui peut charmer : des eaux moins imposantes que celles de Versailles, mais bien plus limpides, des statues d'une taille moins élevée et néanmoins tout aussi belles, mais surtout des fleurs, dont le parfum embaumait l'air; enfln, rien de grand, de magnifique, mais tout gracieux, aimable, comme le printemps ; aussi était-ce dans cette saison que le roi se rendait à Marly et s'y faisait accompagner par ceux qu'il nommait : c'était une faveur distinguée que d'être du voyage.
Cette année, le roi s'étudie à mettre sur la liste toutes les femmes qu'il voulait forcer à aimer sa maîtresse.
En la voyant de plus près, il se flattait qu'elles rendraient justice aux qualités gracieuses de son cœur. Hélas ! comment Louis XV, né au milieu des courtisans, n'avait-il pas connu leur âme, comment ne savait-il pas qu'insensibles à tout, il n'est pour eux ni vices ni vertus ; qu'ils ne connaissent que ce qui peut leur nuire ou servir à leur agrandissement ; et qu'une fois prononcés dans un parti, il faut qu'ils se fassent écraser pour lui ou qu'ils terrassent leurs adversaires !
qS anecdotes sur m"'" la comtesse du barry.
Louis n'eut point la satisfaction qu'il se promettait à Marly. En vain il avait témoigné sa tendre affectif pour la comtesse, en la logeant dans son même pavillon; les dames ne lui firent pas un accueil plus favorable, si on peut en excepter M""^ de Béarn et M™^ d'Alogny. Toutes s'écartaient de la favorite : le jeu même ne pouvait les réunir.
Parmi les seigneurs, ceux qui avaient le plus de passion pour cet amusement se dispensaient de tailler au pharaon, sous des prétextes frivoles. Tout le monde s'ennuyait et le roi, mécontent, abrégea un voyage qui avait peu répondu à ses désirs.
De retour à Versailles, la favorite, sûre d'être adorée, se permettait quelques heures d'absence pour venir incognito à Paris, chez son beau-frère, qui demeurait encore rue des Petits-Champs.
Ce fut dans une de ces courses qu'il lui arriva, à ce qu'on assure, une scène assez plaisante avec le comte de Coigny qui venait de Corse, oii il avait fait une campagne.
Avant son départ, il avait vu la comtesse, alors M"^ Lange, et ses charmes avaient fait une forte impression sur lui.
Le Mentor de notre belle l'avait écarté avec soin comme un des hommes les plus dangereux, et son goût contrarié était presque devenu une passion.
Il arrive donc à son débotté rue des Petits-Champs, dans l'espoir d'être plus heureux qu'avant son départ.
Le hasard, comme nous l'avons dit, y avait fait trouver la favorite dont il ignorait absolument la brillante fortune.
Il l'aborde assez lestement et est surpris de l'air imposant avec lequel on reçoit ses premières avances.
— Qui vous rend donc si cruelle ? dit en riant le comte. M"® du Barry, voulant s'amuser à ses dépens, répond avec
un très grand sérieux :
— Vous ne savez donc pas que je suis mariée?
— Mariée ! Et à qui ?
— A M. du Barry.
— Au Roué ?
C'était le surnom du grand du Barry parmi les grands scélérats de la cour.
— • Non, il n'était pas veuf.
— A quel du Barry .?
— A son frère.
— Quelle folie!
Si ce n'est pour rendre plus piquants les plaisirs, on sait, en effet, que rien ne plaît tant à l'amour que lorsqu'il peut faire quelque niche à son frère, et sûrement du Barry n'a pas de brevet d'exemption.
En prononçant ces mots, il devenait entreprenant. M°^° du Barry se lève, sonne, annonce que M. le comte demande ses gens, le reconduit jusqu'à la porte du salon, en lui disant :
— On vous verra à Versailles?
Il comprit alors et la raison du mariage et celle de la réserve de M°^^ du Barry.
Rentré chez lui, il s'en informa et apprit qu'en effet M"® Lange, à présent comtesse du Barry, était maîtresse déclarée.
Il lui écrivit aussitôt la lettre la plus respectueuse et la plus repentante.
M""® du Barry le fit assurer qu'elle lui pardonnait et, depuis, elle ne lui a témoigné que de la bienveillance.
Ce fut aussi vers ce temps qu'elle fit une visite à M™° de la Garde, oii elle fut reçue avec des égards qu'on ne s'imaginait pas, à la Ccurneuve, lui devoir un jour.
Elle témoigna sa reconnaissance à la vieille dame, son amitié aux deux fils, et s'empressa, tout le tempi de sa faveur, de leur rendre service.
Ses succès à la ville avaient peu d'importance.
C'étaient ceux de la cour qui fixaient l'opinjcn publique.
Le roi, plus épris que jamais, voulut donner à son amie un souper à Bellevue, 011 il espérait réconcilier sa maîtresse avec le ministre, dont le travail facile lui convenait le mieux; et sans M"'^ de Gramont, il n'est pas douteux que cela ne fût arrivé : d'autant que M. le duc de Choi-
s€ul ne pouvait ignorer que c'était à la sollicitation de M""^ du Barry que son frère, le comte de Stainville, avait dû la survivance du gouvernement de Strasbourg qu'avait le vieux maréchal de Bal incourt.
Cette manière de se venger de ses ennemis était faite pour ramener l'âme fière et élevée du duc : et sans l'envie qui dévorait sa sœur, le ministre eût pu, sans bassesse, devenir l'ami de la favorite.
On doutera moins de ce que nous avançons, en lisant ce paragraphe du Bulletin de Paris :
a M. de Choiseul s'était rendu à Bellevue, où tout dut lui faire pressentir sa disgrâce s'il ne réussissait pas à plaire, non aux du Barry, mais à l'amante chérie de son maître.
a On a ramassé avec le plus grand soin les détails du fameux souper de jeudi, si important par les suites qu'il peut avoir, et le thermomètre véritable dont les courtisans partiront du chaud ou du froid à mettre dans leurs assiduités respectives.
a On raconte que IM""® la maréchale de Mirepoix et \V^^ de Flavacourt se promenaient dans les jardins de Bellevue, lorsque 1.1. le duc de Choiseul est entré avec sa suite et a formé un groupe opposé à celui-là; que les arrivants tournaient à droite ou à gauche suivant leur inclination et grossissaient l'un des deux partis; qu'on ne s'épargnait les sarcasmes d'aucune part lorsque le roi a paru ; que Sa Majesté est allée à M""^ du Barry, lui a dit mille choses gracieuses, s'est félicitée de la posséder pour la première fois dans ce beau lieu, s'est offerte à lui en faire voir tous les détails; que dans cet intervalle, M. le duc de Choiseul restait à l'écart avec sa compagnie qui diminuait à mesure, au point qu'il se promenait tout seul; que, lorsque l'heure du souper était arrivée, le roi avait fait placer la favorite à côté de î. i, en faisant mettre de l'autre M. le comte de la Marche, comme ayant de l'amitié pour cette dame, a-t-il ajouté, et il a déclaré que le reste se placerait comme il voudrait; que le souper avait été fort gai de la part du roi et
Le Maréchal d'Estrées.
du grand nombre des convives, mais que le duc de Choiseul n'avait pas déployé cette sérénité qu'il porte d'ordinaire dans les fêtes; qu'il s'était concerté avec ses voisins; que la comtesse s'y était comportée avec la même aisance qu'elle avait déjà eue lors de sa présentation; qu'elle avait fait briller autant d'esprit que de grâce et de légèreté; qu'après souper, le roi avait annoncé le jeu et avait demandé un « vingt et un » pour M""® du Barry, jeu qu'elle aime beaucoup; que M""^ de Flavacourt s'était écriée qu'elle en serait; M. le maréchal de Richelieu aussi, en ajoutant qu'il était tout entier à M""® du Barry ; que le roi avait fait un whist dont M. le duc de Choiseul avait été, suivant l'usage; que le lendemain, Sa Majesté s'étant habillée, avait été avec son capitaine des gardes et son premier gentilhomme à la toilette de M™° du Barry, où cet auguste amant était resté une heure; que le jeune du Barry, neveu de la comtesse, sorti depuis quelque temps des pages de la chambre du roi, avait eu l'honneur d'être de ce souper. »
M. de Choiseul partit peu de jours après pour Chanteloup; ce qui fit croire que l'instant de sa disgrâce était arrivé. Mais ce n'était encore, de la part de ce ministre, qu'une coquetterie pour se faire désirer du roi; en effet, à son retour, il fut très bien reçu, parce que Louis XV espérait toujours réunir les partis.
Le chancelier Maupeou voulait, au contraire, tout brouiller.
Il avait tout lieu de croire que M. de Choiseul s'opposerait au plan fonné dès ce temps de détruire les Parlements.
Il fallait donc culbuter le ministre et en avoir un à sa disposition.
La retraite du maréchal d'Estrées, qui laissait une place vacante dans le conseil avait occupé les esprits. Richelieu voulait l'avoir ; le roi ne le refusa pas, mais ne le nomma pas sur-le-champ, ce qui piqua son excessif orgueil.
Il bouda comme un enfant, et, pour le consoler, M™° du Barry obtint l'entrée du conseil au duc d'Aiguillon.
Dès ce moment, le chancelier s'attacha à lui comme à l'homme qui pouvait le seconder, et qui serait toujours prêt à s'emparer du portefeuille quand on pourrait déterminer le roi à l'ôter au duc de Choiseul. Le chancelier fut encore plus assidu à faire sa cour à sa belle cousine, car il avait trouvé, on ne sait comment, qu'il était parent de la maîtresse du roi. Il se plaisait à faire tout ce qu'elle désirait.
Celle-ci, suivant la pente naturelle de son caractère, employait son crédit sur le chef suprême de la justice à obtenir la grâce des infortunés qu'une loi trop sévère condamnait à périr.
Tel fut le trait d'une malheureuse jeune fille de la paroisse de Liancourt, qu'un homme engagé par des liens sacrés avait rendue mère.
Soit remords, soit événement naturel, cet homme mourut avant que celle qu'il avait séduite eût donné la vie à l'être qu'elle portait dans son sein; elle en conçut un tel chagrin, qu'elle accoucha peu de temps après d'un enfant mort
Elle n'avait point fait de déclaration : la loi était formelle; il fallait qu'elle pérît d'une mort infâme.
Un mousquetaire noir, nommé M. de Mandeville, se trouvait à Liancourt au moment où on vint apprendre aux parents de cette infortunée l'arrêt prononcé contre elle.
M. de Mandeville les console, et sans perdre un instant, part pour Versailles, demande à parler à M""® du Barry qui avait beaucoup Je monde chez elle, et lui explique la situation de cette malheureuse paysanne.
La favorite en est vivement émue et écrit sur-le-champ, de sa main, une lettre au chancelier dont les spectateurs demandèrent copie.
La voici telle qu'elle sortit de la plume de cette femme, qu'on a toujours crue incapable d'un bon sentiment.
Nous laissons au lecteur le plaisir d'en juger :
Monsieur le Chancelier, oc Je n'entends rien à vos lois, mais elles sont injustes
et barbares; elles sont contraires à la politique, à la raison, à l'humanité, si elles font perdre à une pauvre fille accouchée d'un enfant mort sans l'avoir déclaré. Suivant le mémoire ci-joint, la suppliante est dans ce cas : il paraît qu'elle n'est condamnée que pour avoir ignoré la règle, ou pour ne pas s'y être conformée par une pudeur très naturelle. Je renvoie l'examen de cette affaire à votre équité, mais cette infortunée mérite l'indulgence; je vous demande au moins une commutation de peine; votre sensibilité vous dictera le reste.
a J'ai l'honneur d'être, etc.. »
M. de Mandeville porta lui-même la lettre au chancelier, qui ordonna un sursis, et M"'" du Barry obtint du roi la grâce de cette malheureuse.
C'eût été à ces actes de bienveillance que celle dont nous écrivons l'histoire eût borné son empire, si on l'eût laissée maîtresse de sa destinée. Mais Richelieu, d'Aiguillon et Maupeou en avaient ordonné autrement; le premier caressait encore le duc de Choiseul jusqu'à ce qu'il fût certain de sa disgrâce.
Cette conduite donna lieu de faire circuler une anecdote qui peut n'être qu'un apologue, mais elle peint si bien le génie des. courtisans qu'on ne nous saura pas mauvais gré de la rapporter.
C'était le second voyage de M^^^ du Barry à Marly, où l'on se conduisait avec beaucoup plus d'égards avec la comtesse que dans celui de l'année d'avant.
On assurait même que M. de Choiseul avait eu avec la favorite une conférence de plus de trois heures.
Nous avons déjà dit que Marly était composé de pavillons séparés les uns des autres, de sorte que l'on était exposé à être mouillé quand il faisait mauvais temps lorsqu'on voulait communiquer d'un pavillon à l'autre.
Un dimanche qu'il pleuvait, M. le duc de Richelieu, muni d'un parapluie, allait à la messe du roi; il y rencontre
M. le duc de Choiscul qui n'en avait point et avait été surpris par l'orage; il offrit à celui-ci le secours du siens. Le ministre dit en riiint au maréchal :
— Que penseront les courtisans en nous voyant ainsi accouplés ?
— Que nous sommes deux têtes dans le même bonnet, répondit M. de Richelieu.
Arrivés à la chapelle, ces deux seigneurs se séparèrent. T.c temps se raccommode et, lorsqu'il est question de sortir, le premier fait signe à l'autre qu'il le remercie de ses soins, qu'il fait beau et qu'il va aller de son côté.
Ce dernier lui crie :
— Vous avez raison. Monsieur le duc, le temps est serein actuellement, vous n'avez pas besoin de moi, mais s'il survient quelque orage, comptez sur moi, je suis toujours à vous....
Il y eut un voyage à Saint-Hubert, où le roi alla observer le passage de Vénus sur le soleil, phénomène qui occupait alors l'Académie des sciences.
Ce prince, ami de tous les arts, et initié à leurs spéculations les plus sublimes, voulut, en cette occasion, appliquer au télescope les beaux yeux de sa nouvelle maîtresse.
Il lui avait donné quelques leçons d'astronomie, capables de lui rendre le phénomène intéressant. C'est ce qui fournit matière à l'enthousiasme d'un poète.
Il s'adresse ainsi aux seigneurs qui accompagnaient Sa Majesté en ce lieu et observaient avec elle :
Que nous diront ce télescope Cette Vénus et ce soleil ?
Amis, sans ce vain appareil Cherchons un plus sûr horoscope.
En ces délicieux jardins Brillent nos astres véritables ; C'est dans leurs regards adorables Que nous trouverons nos destins.
L'armistice entre les deux partis rendit plus de gaieté à la cour. Le roi, qu'un chagrin dévorant poursuivait depuis la mort de son ûls, espérait, en changeant de place, échapper
Testard del. Bellet, sculp.
aux tourments v^ui le déchiraient, que le temps seul et l'excès de voluptés purent assoupir.
En quittant IMarly, on fut à Choisy. Mesdames n'étant plus des petits voyages, on en bannit l'étiquette, et tout, jusqu'aux spectacles, se ressentit de la liberté que la comtesse introduisait dans les usages.
Des farces plus que gaies remplacèrent la bonne corné-
ANECDOTES SUR M"' LA COMTESSE DU BARRY. lO;
die et nous inondèrent de ces pièces qui naissent et meurent en un jour, et dont les succès éphémères sont parvenus à nous ôtcr jusqu'au sentiment de nos chefs-d'œuvre théâtraux. Mais qu'importait aux auteurs de ce temps? Ils faisaient rire le roi, moins peut-être, il est vrai, par la gaieté qu'ils lui inspiraient que par celle que lui communiquait sa maîtresse, dont le goût pour les productions de ce genre était très décidé.
Ce fut à ce voyage que le roi, ayant attendu la comtesse très longtemps pour se mettre à table, la fit prier de venir sans achever sa toilette. Elle vint effectivement en peignoir, et ses cheveux bouclés d'un seul côté.
— Vous l'avez voulu, dit-elle au roi.
— Sûrement, il est tard et vous auriez été plus d'une heure, sans néanmoins rien ajouter à vos charmes. N'est-il pas vrai, dit-il à M. de Villequier, qui était du dîner, que Madame est charmante dans ce désordre?
Et l'on pense bien que, non seulement le duc à qui le roi adressait la parole, mais tous les convives, se récrièrent pour dire que Sa Majesté avait raison.
On se mit à table : M"^ du Barry se plaça, comme elle avait coutume, auprès du roi. Mais au commencement du dîner, elle ne pensa qu'à un superbe petit chien qu'on lui avait apporté le matin et qui était sur ses genoux.
Elle le fit manger et boire dans son assiette et s'en amusa très longtemps.
Le roi, voyant que sa maîtresse était très occupée de son chien, se mit à causer avec le duc de Richelieu ; la conversation entre deux hommes de beaucoup d'esprit ne pouvait qu'être intéressante, et Sa Majesté oublia un instant et la favorite et son joli chien pour parler des grands intérêts de l'Europe.
Au moment du le monarque était le plus animé dans sa conversation, l'épagneul sauta sur la-table et, se mettant sur ses pattes de derrière, fit à sa maîtresse une révérence avec des grâces qui l'enchantèrent. Ce n'était pas assez pour
elle de l'admirer; il fallait que son auguste amant partageât la joie qu'elle avait de posséder un si charmant animal. Elle l'appelle pour qu'il le voie, mais inutilement.
La politique l'emporte sur Bijou et Louis ne peut quitter le cabinet de Saint-Pétersbourg pour un petit chien d'Espagne.
Cependant la comtesse s'impatientait de la distraction du monarque, et le tirant fortement par le bras : a Regardez donc, dit-elle, regardez donc ! »
Le roi regarda enfin et n'eut point l'air fâché que son amie interrompît une conversation intéressante pour lui faire voir les gentillesses de Bijou.
Quelques personnes, qui avaient obtenu la permission d'assister à ce dîner, furent choquées de cet excès de liberté.
Le roi ne mangeait pas alors en public, et il trouvait bon que M^^ du Barry vînt dîner en peignoir; comment n'auraitelle pu penser que celui qui la traitait avec tant de bonté et qui passait toutes les nuits dans ses bras n'était pas son égal ! Il y avait bien plus de philosophie à le traiter comme tel qu'à n'être pour lui qu'une esclave du sérail. Il fallait que Louis choisît une autre maîtresse ou qu'il trouvât bon les manières franches et libres de celle-ci.
Il est bien à présumer qu'il la trouvait bien et très bien, telle qu'elle était, puisque, chaque jour, il lui donnait des preuves publiques de son amour.
Un de ces riens, si précieux entre les amants, fit une anecdote que recueillirent avec avidité les courtisans.
Sa Majesté ayant laissé tomber son étui, M™^ du Barry le ramassa avec empressement et le lui présenta en mettant un genou en terre.
Mais le monarque, se précipitant lui-même à ses pieds, lui dit : a Madame, c'est à moi à prendre cette posture, et pour toute la vie » Galanterie digne de la vieille cour et bien opposée au ton leste dont nos petits-maîtres traitent aujourd'hui les femmes.
Cependant M^^ du Barry pouvait-elle, malgré ce que lui
disait le roi, ne pas prendre quelquefois l'attitude de suppliante? Ne savait-elle pas qu'elle était sûre de tout obte-