SUR LE MÊME SUJET
Quels yeux ! que d'attraits ! qu'elle est belle ! Est-ce une divinité ?
Non, c'est une simple mortelle Qui le dispute à la beauté.
ANECDOTES SUR M"' LA COMTESSE DU BARRY. Ii;
Entre nous, qui décidera, Beau cavalier, aimable Flore, L'Olympe jaloux se taira Et l'univers, surpris, admire et doute encore.
Par M. DU B....
Tandis que les arts s'empressaient à célébrer l'empire de la favorite, la cabale anti-Choiscul se disposait à en proliter.
Déjà d'Aiguillon était ancré dans ses bonnes grâces, de manière à ne pas craindre de les perdre; et le Français qui alors était gai et chantait tout, répéta avec malignité le couplet suivant, sur l'air : Vive le vin ! Vive V amour !
Vive le Roi 1 vive l'Amour 1 Que ce refrain soit, nuit et jour.
Ma devise la plus chérie !
En vain les serpents de l'envie Sifflent autour de mes rideaux, L'Amour lui-même assure mon repos, Et dans ses bras je la défie.
Ce fut peu de temps après que la belle comtesse donna à M, Bouret, fermier général, la satisfaction de la posséder dans un pavillon qu'il avait construit dans la forêt, près de Croix-Fontaine.
Ce pavillon, élevé par l'amitié d'un sujet pour son souverain, avait plusieurs fois reçu le monarque et M""® de Pompadour.
Là, Louis XV traitait presque d'égal à égal le financier dont il estimait les qualités aimables.
La mort de M""® de Pompadour ne suspendit point les marques de bonté du souverain, et il trouva très bon que M""® du Barry vînt aussi chez celui qu'il regardait comme son ami.
Voici la relation de ce qui se passa dans cette journée, rapportée au Bulletin de Paris :
a Le 28 septembre 1769, Sa Majesté, avant d'aller chas-
Il8 ANECDOTES SUR M""' LA COMTESSE DU BARRY.
ser dans la forêt de Sénart, est allée au pavillon du roi, elle est arrivée à plus de midi et est partie avant une heure.
a On a remarqué qu'elle a paru inquiète et soucieuse. M""^ la comtesse du Barry ne s'y est rendue qu'à près de deux heures, avec beaucoup de dames de la cour, entre autres M""^ la maréchale de Mirepoix, M""^ la duchesse de Montmorency, M™^ la duchesse de Valentinois, M""® 1:, comtesse de l'Hôpital, etc., ainsi que beaucoup de seigneurs qui l'accompagnaient.
a Le sieur Bouret a conduit cette dame dans tout le château, elle en a été enchantée.
«c II y a eu, ensuite, un dîner splendide : le repas fini, la favorite est montée en voiture avec les dames et a assisté à la défaite d'un cerf qu'on a pris sous Croix-Fontaine et dont Sa Majesté lui a présenté le pied.
a Un second cerf a été forcé de la manière la plus curieuse et la plus rare.
« Après tous les détails capables d'amuser les spectateurs et de varier une semblable scène, on eût dit qu'il était exercé à toutes ces manœuvres différentes. Outre la cour très nombreuse, la beauté du jour avait attiré un monde étonnant du voisinage.
a On s'attendait à quelque galanterie particulière du sieur Bouret, dont le génie est plein de ressources pour de pareilles fêtes, et il n'a pas manqué de remplir l'attente des curieux.
a On a trouvé une Vénus à Croix-Fontaine, modelée d'après celle de Coustou, pour le roi de Prusse.
a L'adroit courtisan y avait fait adapter une tête sculptée d'après celle de M""® du Barry, et en a présenté le coup d'œil à Sa Majesté, flattée de la manière dont on divinisait son goût.
a M™° du Barry était, à cette chasse, précisément dans le même habillement d'homme sous lequel elle est représentée au Salon, mais infiniment plus leste et plus séduisante. »
jx:::.^ Nw^l x yjli^
Le Souper du roi.
On cherchait toujours à juger par les événements présents de ceux qu'on devait attendre; et l'on commençait à conjecturer la disgrâce de M. de Choiseul lorsqu'on sut qu'il n'avait pu obtenir, pour un parent de son nom, la place de commandant des chevau-légers que M""® du Barry fit donner à M. le duc d'Aiguillon.
Cette grâce et l'assiduité du duc chez la favorite donnèrent lieu à maints propos : cependant, on assure que le ministre, persuadé que le crédit de la favorite était devenu inébranlable, chercha à se rapprocher d'elle par des moyens détournés; et l'on prétend que ce fut un poète entièrement dévoué à la maison de Choiseul qui fit ces vers :
A Madame la comtesse du Barry, a l'occasion de sa
DIVISION AVEC M. LE DUC DE ChOISEUL.
Déesse des plaisirs, tendre mère des Grâces, Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Papho.3 Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces ? Ah ! pourquoi méditer la perte d'un héros ? Ulysse est cher à la patrie Il est l'appui d'Agamemnon, Sa politique active et son vaste génie Enchaînent la valeur de la fière Ilion.
Soumets les Dieux à ton empire, Vénus sur tous les cœurs règae par sa beauté.
Cueille dans un riant délire
Les roses de la volupté,
Mais à nos yeux daigne sourire,* Et rend le calme à Neptune agité.
Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable,
Que tu poursuis dans ton courroux
Pour la beauté n'est redoutable
Qu'en soupirant à ses genoux.
Il paraît que cette cajolerie était venue trop tard : l'antipathie de M""" du Barry allait toujours croissant : on sait qu'elle ne se gênait pas pour l'exprimer.
Fritiich del. et sculp. Bibl. nationale.
La Comtesse du Tonneau.
Le hasard lui avait procuré un cuisinier qui ressemblait d'une manière très frappante au duc de Choiseul.
Soit que cette ressemblance déplût à la maîtresse du roi, soit que cet homme eût mérité de perdre sa place, il sortit de chez la comtesse qui dit au roi : a Sire, j'ai renvoyé mon Choiseul; quand renverrez-vous le vôtre? »
M. de Lauraguais, connu pour ses scientifiques folies, son amour pour AP^^ Sophie Arnould, son esprit, son anglomanie, son originalité, trouva très plaisant de choisir une maîtresse parmi les dernières des femmes qu'un sort cruel a vouées à l'infamie, en croyant ne suivre que les routes fleuries du plaisir, et après l'avoir fait habiller superbement, il la conduisit dans une maison délicieuse où il la combla de biens, mais à condition qu'elle quitterait son nom et qu'elle prendrait celui de comtesse du Tonneau.
Cette allusion était trop forte pour ne pas attirer l'attention du lieutenant de police.
Il en rendit compte au roi, qui fit donner ordre au comte de passer en Angleterre.
La pauvre comtesse de nouvelle création reprit son premier état, mais le public n'avait pas moins ri de cette comédie dont les acteurs eurent tous les sujets de se repentir.
La crainte que quelques scènes de ce genre ne se répétassent fit mettre beaucoup de sévérité pour éloigner ces sortes de femmes des lieux que la cour habitait, et jamais du temps de la feue reine on n'avait eu une aussi grande exactitude à les écarter.
Mais si le roi s'occupait à ne point laisser avilir l'objet de ses affections, il pensait peu à lui assurer un sort indépendant par la fortune.
Elle n'avait encore eu que la moitié d'une charge de fermier-général, le gendre de M. Andouillet, premier chirurgien du roi, avait l'autre. Jamais elle ne demanda rien à Sa Majesté pour elle-même.
L'anecdote des a loges de Nantes » en est une preuve.
C'est iiinsi que la rapporte le Bulletin de Farts, du i" janvier 1770 :
« Le premier de Tan, M"^" du Barry entra chez le roi, fort gaie, et en lui disant qu'elle venait lui demander ses étrennes, savoir les a loges de Nantes », objet d'environ 40.000 livres de rentes, qu'avait feue M""" la duchesse de Lauraguais : elle ajouta que c'était pour sa bonne amie, M""^ la maréchale de IMirepoix.
« Le roi sourit et lui répondit :
(S — Je suis fâché de ne pouvoir vous accorder cette grâce; j'ai disposé de l'objet
« La belle comtesse de faire la boudeuse et de répliquer :
« — Eh bien ! voilà la quatrième faveur que je sollicite et que vous me refusez; le diable m'emporte si je vous importune désormais.
« — C'est bouder de bonne heure, reprit Sa Majesté, vous commencez bien mal l'année !
« — Et vous, bien plus mal, continue la favorite en redoublant d'humeur.
« — Votre reproche ne me fera pourtant pas changer, dit son auguste amant en la regardant tendrement; il ne fait que me confirmer dans ma résolution : il est beau à vous de montrer autant de chaleur pour votre amie ; mais encore un coup, il n'y a plus rien à faire, ce cadeau est promis, et voulez-vous savoir à qui, Madame.^ C'est à vous : ce sont les étrennes que je vous ai réservées.
(T II l'embrassa en même temps. »
M""® du Barry n'eut rien de plus pressé que de publier le bienfait du monarque et le procédé galant et spirituel qui l'avait accompagné.
Les courtisans, de leur côté, exaltèrent un emportement peu respectueux, mais qui caractérisait l'âme franche, ouverte et généreuse de la comtesse.
Autant M™* du Barry était amie tendre et sincère, autant elle avait horreur de l'ingratitude et de la perfidie.
Aussi le marqua-t-elle de la manière la plus forte à
M. de Villeroi, dont les assiduités chez la favorite paraissaient étranges.
M"'^ du Barry, qui les croyait dictées par l'attachement, traitait le duc à merveille et s'empressait à lui rendre tous les services qui dépendaient d'elle lorsqu'elle s'aperçut que Sophie, l'une de ses femmes de chambre, avait prodigieusement engraissé depuis quelques mois.
Elle l'interroge : celle-ci assure qu'elle ne sait pas d'où lui vient cet embonpoint dont on prétend que M. de Villeroi était cause, et deux jours après, M""^ du Barry apprend que cette femme est sortie de chez elle et qu'elle est dans un charmant appartement où elle reçoit les soins du duc.
M"^® du Barry, naturellement indulgente, feignit de ne rien savoir; mais étonnée de ce que M. de Villeroi ne vînt plus chez elle, elle en parla à quelques bons amis de la cour.
Ceux-ci saisirent l'occasion de faire perdre au duc les bonnes grâces de la favorite et lui dirent : a Madame la comtesse ne sait donc pas que M. de Villeroi répondait aux amis des Choiseul qui le blâmaient de ses assiduités chez elle et le tournaient en ridicule sur la cour basse et servile qu'il lui faisait :
« — Ce n'est pas pour elle, dont je me soucie fort peu, « mais bien pour la jolie Sophie que je ne puis voir que « chez elle ; comme autrefois Louis XIV avec M"° Hen- « riette, qui ne s'apercevait pas que les hommages étaient « pour une de ses filles d'honneur, Sophie est pour moi ce a que La Vallière était pour le monarque. »
M""® du Barry, indignée d'une conduite aussi basse et révoltée de l'ingratitude de ce courtisan, le lui fit sentir avec beaucoup de hauteur.
M. de Villeroi se cru perdu et employa toute sorte de bassesses pour rentrer en grâce, mais inutilement.
Elle fut inflexible et elle se conduisit avec une dignité et une fermeté qui lui firent beaucoup d'hoimeur.
Une grande époque approchait, et les courtisans, avides
d'intrigues comme les autres hommes le sont de repos, croyaient avec transport l'arrivée d'une archiduchesse en
France, aûn d'avoir un nouveau point d'appui pour leurs spéculations politiques : c'était le moment de savoir lequel
des deux partis triompherait, et Choiseul était perdu si la jeune Dauphine n'éclipsait pas la favorite.
Il fallait que le roi s'expliquât. Se livrerait-il aux charmes de la paternité? et en acquérant une hlle charmante, manquerait-il à ce qu'il lui devait en faisant paraître sa maîtresse aux noces de son petit-fi.ls ? Quelle moralité pouvait permettre un semblable oubli de toutes les convenances ?
C'est non seulement l'éclat d'un grand nom qui ne doit pas être compromis avec celui d'une femme d'une caste aussi inférieure, mais c'est la jeunesse, l'innocence de la femme de son petit-fils qui devaient être sacrées pour son aïeul.
Comment consentirait-il à colorer les joues de la compagne de l'héritier du trône du vif incarnat de la pudeur étonnée, lorsqu'elle saura quel rôle M™° du Barry joue à la cour?
Que dirait-on d'un particulier qui aurait un semblable tort dans l'intérieur de sa famille? Quelle mère consentirait à ce que sa fille fût la compagne de la maîtresse de l'aïeul de son époux?
Le ridicule serait au moins l'arme que l'on emploierait pour détruire un pareil scandale et un roi ne serait pas exempt...? La gloire qui l'environne n'éclaire-t-elle pas ses fautes et ne les rend-elle pas plus inexcusables ? Car celui qui fait tout ce qu'il veut est bien coupable de ne pas vouloir toujours le bien, qui lui est si facile et qui seul conduit au bonheur.
On crut donc que le roi sentirait la nécessité d'éloigner, au moins pendant quelque temps, l'objet de sa passion pour ne pas se montrer aux fêtes du mariage avec la comtesse.
On assure qu'elle-même en reçut le conseil, soit qu'il fût dicté par l'amour de la vertu, soit que ce fussent les Choiseul qui espérassent profiter de son absence pour l'éloigner à jamais.
Le duc de Richelieu, ayant su que l'on voulait persuader
à M'"" du Barry d'obtenir du roi la permission d'aller aux eaux au moment de l'arrivée de M""" la Dauphine, l'en détourna par toutes les raisons pour la convaincre.
La comtesse en avait une pour rester, dont on ne peut pas douter d'après son caractère : c'était de se montrer aux yeux de toute la France qui, sûrement, se porterait en foule à Versailles pour voir la jeune Dauphine.
Elle était sûre de paraître avec éclat et, mettant peu d'importance aux propos des curieux, elle se plaisait d'avance à recueillir les éloges que l'on ne pouvait se défendre de donner à sa beauté; il fut donc convenu qu'elle resterait et serait des fêtes.
Le roi, soit pour se débarrasser de l'impression du premier moment, soit pour ne pas se passer d'elle une seule soirée, voulut qu'elle vînt à la Muette au-devant de la princesse et elle eut l'honneur de souper avec elle et la famille royale.
D'ailleurs, ce qu'un roi entraîné par l'amour et l'attrait du plaisir exige ici de sa propre famille, nous verrons peu d'années après les apôtres de la licence et du meurtre le prescrire aux plus grands seigneurs du royaume : et il faut en convenir, tout inconvenable que pouvait être le souper de la Muette, il était bien préférable aux banquets civiques.
Jamais femme n'avait eu plus d'affabilité ; aussi fut-elle très aimable avec les dames qui étaient venues au-devant d'elle, sans en excepter M'^^ du Barry.
On assure même que le roi, lui ayant demandé ce qu'elle pensait de la comtesse, la princesse répondit avec une ingénuité et une vivacité qui enchanta Sa Majesté : a Charmante, papa, adorable. »
Elle ne pouvait flatter plus sensiblement le roi : aussi en sut-il un gré infini à sa petite bru.
Ce début déconcerta ceux qui s'étaient persuadés que la fille des Césars mettrait avec la favorite une hauteur qui la forcerait à s'éloigner des fêtes publiques.
Il paraît cependant qu'elles furent assez longtemps inu-
tiles : car au premier voyage de Compiègne où se trouva M""* la Dauphine, celle-ci ayant invité le roi à souper, il y vint avec M""" du Barry.
La princesse alla au-devant du roi qui donnait la main à sa maîtresse et, en l'embrassant, elle lui dit :
— Ah ! papa, je ne vous avais demandé qu'une grâce et vous n'en accordez deux (i).
Hélas! ce calme dura peu, et Louis ne jouit pas longtemps du bonheur de voir sa famille traiter avec bonté celle qui lui devenait chaque jour plus chère.
La guerre se ralluma entre les factions ; une intrigue de coulisse en fut le signal.
(i) Les relations de la Dauphine et de M'"® du Barry nous sont connues dans le détail par les lettres du comte de Mercy-Argenteau et de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse et les réponses de cette dernière. La présence d'une maîtresse déclarée à la cour n'avait pas été sans préoccuper la sollicitude maternelle de l'impératrice-reine. On sait qu'elle avait donné à sa fille et à son ambassadeur des indications précises sur l'attitude qui devait être celle de la Dauphine à la cour de France.
Dès son arrivée, Marie-Antoinette regimbe contre la faiblesse de Louis XV envers M™® du .Barry, (( la plus sotte et la plus impertinente créature qui soit )>. L'hostilité qu'elle montre à la favorite est telle que le roi mande M. de Mercy chez sa maîtresse, qu'il le prie « d'obtenir que M™« la Dauphine ne la regarde pas d'un œil d'aversion » (2 septembre 1771). Le roi sent l'action de ses filles, Mesdames de France, qui ne désarment pas devant la faveur de « la du Barry ». Marie-Thérèse intervient et, en phrases impératives, enjoint à sa fille de cesser pareilles « grimaces » (lettre du 30 septembre 1771). Au i" janvier 1772, M™« du Barry va présenter ses devoirs à la Dauphine ; Marie-Antoinette ne lui adresse point la parole. Avec une inlassable patience, Marie-Thérèse revient à la charge, le duc d'Aiguillon donne de sa personne et signifie à l'ambassadeur de Vienne que la Dauphine semble vouloir narguer le roi. Peine inutile. Madame Adélaïde et ses sœurs font bonne garde et à toute occasion se jettent à la traverse. Jamais on ne put obtenir que Marie-Antoinette adressât la parole à M™® du Barry. Les efforts de cette dernière pour marquer son respect, sa soumission furent vains et vaine la démarche qu'elle fit faire par M. de Noailles pour assurer qu'elle serait heureuse de faire offrir par le roi d'admirables diamants : la Dauphine refusa de rien tenir de son intervention.
La Comédie-Française était alors parvenue à un degré de perfection (jui mettait notre théâtre au-dessus de tous ceux de l'Europe, comme nos auteurs dramatiques l'emportent sur ceux des autres nations.
M"* Duménil.
Il possédait deux actrices que rien n'a pu remplacer : M""' Duménil et Clairon. Il serait impossible de peindre les plaisirs qu'elles faisaient éprouver.
Qu'il nous suffise donc de dire que l'une devait tout à la
nature et que l'autre avait ajouté aux dons qu'elle en avait reçus tout ce que l'art peut inventer pour la perfectionner.
Qui ne frissonnait et ne croyait pas ressentir le froid du couteau sacré, lorsque M"^ Duménil prononçait ces vers de Racine :
Un prêtre environné d'une foule cruelle Portera sur ma fille une main criminelle.
IMais qui n'était pas transporté dans une sphère au delà des choses connues lorsque M"® Clairon peignait sur la scène l'amour, les fureurs, les caprices sanguinaires d'Hermione ?
Quelle profonde étude du cœur humain il avait fallu pour rendre toutes les beautés de ce rôle?
Nos anciens comédiens sentaient tellement l'impossibilité de trouver une autre actrice pour le remplir qu'après la retraite de M"® Clairon, ils furent un temps inâni à donner Andromaque.
a II y a à présumer que les spectateurs sont devenus moins difficiles, dit un critique du temps, ou que les talents ont germé avec une prodigieuse vitesse, car, à présent, on voit sans cesse cette magnifique pièce affichée.
a Je ne puis juger de quelle manière elle est représentée, ne l'ayant pas vu jouer depuis la retraite de cette célèbre actrice; d'autres m'ayant donné assez la mesure du talent de nos comédiens actuels pour ne pas me presser de perdre l'impression que je conserve de la veuve d'Hector et de son impitoyable rivale.
a Soit que mon goût, plus sûr que celui des Aristarques modernes, ou que cette illusion qui accompagne toutes les jouissances de la jeunesse et y prête un charme inconnu soit cause de la différence que j'éprouve, il n'en est pas moins vrai que M"^' Duménil et Clairon étaient des actrices supérieures. »
Mais comme rien n'atteint au dernier terme du beau dans
ANKl DOTES SUR M"" LA COMTESSE DU BARKY. 131
œ monde sublunaire, œs deux femmes célèbres, loin de perfection possible, eurent entre elles ces querelles puériles qui ne devraient exister que parmi les êtres médiocres.
M"** Clairon, Hère, et du caractère le plus indépendant, ne put supporter les injustices que la cabale exerçait contre? elle.
Le malheur de Dubois, qui fut traité dans le XVIir siècle par les tribunaux comme il aurait pu 1 être dans les temps de la plus profonde ignorance, affecta sensiblement xM"« Clairon.
Elle voulut que l'on fît réhabiliter Dubois, ou qu'il cessât detre de la troupe; on ne voulut ni l'un ni l'autre, et M"^ Clairon se retira.
C'est une douce habitude que celle de la louange : et qui a été enivré de son encens peut difficilement s'en passer; aussi, malgré les rares qualités de M"* Clairon, les sentiments d'estime et d'amitié qui l'avaient suivie dans la retraite, elle n'oubliait point l'impression qu'elle éprouvait lorsqu'en arrivant en scène, un applaudissement général l'empêchait, pendant plusieurs minutes, de s'exprimer; et ses amis, voyant qu'elle avait encore besoin des hommages publics, l'engagèrent à profiter des fêtes du mariage de M. le Dauphin pour reparaître sur la scène. Mais ce qui est bien extraordinaire, c'est qu'elle obtint, par le crédit de M. le duc de Choiseul, de jouer Athaliey rôle qui était de l'emploi de AP° Duménil.
Le public était accoutumé à l'applaudir dans ce rôle qui, cependant, il faut en convenir, demandait une expression de noblesse que M"® Duménil n'avait pas et un art que cette actrice dédaignait; cependant, soit prévention, soit que M"* Clairon eût perdu dans la retraite cette habitude si nécessaire pour avoir de grands succès, elle n'en eut qu'un médiocre. '
La favorite qui ne l'aimait pas, par la seule raison que M. le due de Choiseul et sa sœur appréciaient ses rares talents, ne contribua pas peu à ce désagrément auquel cette actrice
fut très sensible; et M'^^ du Barry, pour prouver qu'elle était en tout contraire au duc, fit venir IV^^ Duménil, l'engagea à jouer dans Sémïramïs et lui fit présent d'une habit magnifique, digne de la reine de Babylone.
Ces tracasseries avaient peu d'importance et n'auraient pas amené une rupture entre le roi et son ministre; elles servaient d'aliment à la haine, mais n'en marquaient pas toute la force.
Un événement dont toute la politique de Maupeou sut tirer parti servit enfin à terrasser le colosse. Ce fut réellement, comme dans la vision de Daniel, la pierre détachée de la montagne.
M. le duc d'Aiguillon avait été commandant de la province de Bretagne et, sans entrer dans les détails qui ne conviennent pas à cette étude, il suffît de savoir qu'ayant blessé la liberté dont les Bretons se flattaient de jouir sous le pouvoir monarchique, il fut accusé par M. de la Chalotais, avocat-général du Parlement de Rennes.
On répondit à ses réquisitoires par un de ces coups de puissance arbitraire, hélas! trop fréquents dans tous les gouvernements dont la force était le principal ressort.
Le Parlement de Bretagne, offensé dans un de ses mem.bres, osa mettre en jugement le commandant pour le roi, et M. le duc d'Aiguillon, au moment où il rendait les premiers soins à M""^ du Barry, était dans les alarmes que lui causait un procès qu'il ne se flattait pas de gagner, car sa conscience lui disait mieux que ses accusateurs les torts qu'il avait à se reprocher.
Le chancelier chercha à tirer de la position désagréable du duc un moyen d'embarrasser les magistrats qu'il avait résolu de perdre.
Personne n'était dans sa confidence, pas même celui qui y paraissait le plus intéressé ; et voici comment il s'y prit :
Il excita, par des agents qui lui étaient dévoués, le Parlement de Rennes contre M. d'Aiguillon.
ANErnOTFS SUR M'"' LA COMTESSE DU BARRY. I33
La procédure se conduisait si vivement qu'il y avait tout à craindre pour la tête du duc.
Celui-ci ne put s'empêcher de trembler et, dans l'instant de ses plus vives alarmes, il chercha à pénétrer les intçn-
tiens du chancelier à son égard. Ce magistrat ne lui dissimula pas son danger et l'impossibilité où il était de le servir tant que l'affaire resterait en Bretagne.
Tout le monde connaissait l'inflexible probité des Bretons, qu'il n'y avait nul espoir de corrompre; au contraire, si le procès s'instruisait à Paris, il y aurait bien plus de ressources.
a — D'ailleurs, ajouta le magistrat suprême, je suis étonné que vous ayez consenti à être jugé par une autre cour que celle de Paris, et je ne vois pas d'autre moyen que celui d'évoquer l'affaire au Parlement de Paris.
tf Servez-vous de l'amitié de la comtesse pour obtenir du roi d'être jugé par les princes du sang et des pairs. »
M. le. duc d'Aiguillon crut voir son salut dans cette idée.
Il remercia le chancelier et, dès le soir, il parla à la comtesse du besoin qu'il avait de son crédit auprès du roi.
M"*® du Barry, qui ne voyait dans cette démarche que le '"Inisir d'obliger un homme qui avait de l'amitié pour elle, lui promit tout ce qu'il voulut.
Elle en parla à Sa Majesté.
Le roi, fort instruit des droits des pairs, trouva que la demande du duc était juste.
L'affaire fut évoquée à Paris et on recommença l'instruction du procès.
La capitale avait les yeux ouverts sur la conduite des magistrats. M. d'Aiguillon était jugé dans l'opinion publique et l'opinion publique influait extrêmement sur celle des membres du Parlement de Paris, qui était connu pour juger autant les personnes que les choses.
Il parut que M. d'Aiguillon avait inutilement changé de juges, et qu'il n'avait pas plus d'indulgence à attendre à Paris qu'à Rennes.
Ses alarmes croissaient à chaque séance, et M"® d'Aiguillon ne pouvait pas cacher à sa belle amie la profonde douleur que le danger de son mari lui causait.
Celle-ci, bonne, sensible, et ne comprenant rien à tout ce
ANErnOTI^S SUR M/"" LA COMTFSSE DU RARRY. 135
dont ](• duc était accusé, avait le plus vif dcsir de le sauver : mais comment y parvenir?
F- Bi^nneville del. - Cab des Estampes.
Le Comte de Provence.
C'est encore le chancelier qui en donna le moyen : moyen dont il était certain de tirer pour lui-même un extrême
avantage, en mettant les magistrats entre leur conscience et leur intérêt.
Il fallait qu'il fussent perdus, ou en résistant au roi ou en trahissant leurs devoirs, ce qui alors leur aurait ôté toute considération publique.
Le roi était fatigué depuis longtemps de ce procès dont il calculait l'issue avec inquiétude, car, enfin, en jugeant avec sévérité celui qui avait été chargé de ses ordres, n'était-ce pas affaiblir l'autorité? et ne savait-il pas ce que son petit-fils, l'infortuné Louis XVI, n'a jamais voulu imaginer, que lorsque les peuples commencent à discuter les bornes où doit s'arrêter la puissance royale, ils cherchent à l'anéantir?
Il fut donc très facile au chancelier, appuyé des douces prières de la comtesse, d'engager Sa Majesté à défendre au Parlement de s'occuper de l'affaire du duc d'Aiguillon.
Les magistrats répondirent avec respect que, le pouvoir judiciaire leur étant confié, toutes les fois qu'un grand délit leur était dénoncé, il fallait qu'ils le jugeassent soit pour absoudre, soit pour punir le coupable.
Ce langage, d'accord avec les principes, ne pouvait être réfuté par aucun argument raisonnable.
Il fallait, ou abandonner le duc au hasard du procès, ou le terminer par un de ces coups d'autorité que le roi répétait trop souvent et dont la suite a été d'ébranler le trône, loin de le raffermir.
Louis XV tint un lit de justice où il dit, par l'organe de son chancelier, qu'il regardait M. d'Aiguillon comme justifié et qu'il ne voulait plus qu'on s'occupât de ce procès, dont il ordonna qu'on lui rendît toutes les pièces.
M. de Choiseul ne fut point consulté : il se serait opposé à cette violation des principes.
Il savait aussi bien qu'un autre que les Parlements étaient loin d'être les représentants du peuple, comme ils voulaient quelquefois le croire, mais il savait aussi qu'un Etat était perdu dès que les pouvoirs se confondent; et
ANECDOTES SUR M°* LA COMTESSE DU BARkY. 137
aussi quelque absurdes que fussent ;cs prétfntions des Parlements, lorsqu'ils se disaient pouvcir législatif, ils n'en étaient pas moins respectables comme revêtus de l'autorité de juger.
C'était donc, comme je l'ai dit, blesser tout principe que de les troubler dans cette auguste fonction; le roi n'en avait pas le droit; il devait laisser juger et faire grâce ensuite.
Mais le duc d'Aiguillon regrettait plus la perte de sa réputation que celle de sa vie; et ce qu'il voulait, c'est qu'on ne fût pas instruit des débats de ce procès ; ce qu'il obtint par la volonté du roi; mais elle n'eut pas, dans le public, l'effet qu'on en espérait; et M. le duc de Brissac, connu par sa vieille loyauté, disait en parlant à ses amis de cette affaire : a M™* la comtesse du Barry a sauvé la tête de M. le duc d'Aiguillon, mais elle lui a tordu le cou. »
Plusieurs épigrammes rendirent la même idée, entre autres celle-ci :
Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu, Avec des lettres de grâce On ne peut être pendu.
Je triomphe de l'envie, Je jouis de la faveur.
Grâces aux soins d'une amie, J'en suis quitte pour l'honneur.
Cependant, M. d'Aiguillon était pénétré de reconnaissance des bontés de la comtesse, et, pour la lui témoigner, il fit faire un vis-à-vis aux armes des du Barry avec le fameux cri de guerre : aBouiez en avant ».
On avait joint tous les emblèmes de l*amour heureux, environnés d« guirlandes de fleurs de Burgos.
Enfin, on assure que cette voiture avait coûté 52.cx)0 livres et que jamais la magnificence et le goût ne s'étaient réunis avec autant de succès que dans ce vis-à-vis dont cependant
la comtesse ne s'est point servie, sans qu'il ait été possible
de savoir la raison de ce caprice.
Quelques-uns croient que ce fut la volonté du roi qui s'y opposa; d'autres, qu'on lui avait fait parvenir d'une manière indirecte un couplet très mordant que voici :
— Pourquoi ce brillant vis-à-vis?
Est-ce le char d'une déesse
Ou de quelque jeune princesse?
S'écriait un badaud surpris.
— Non, de la foule curieuse, Lui répond un caustique, non, C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme... d'Aiguillon.
Et il est à présumer que ce fut assez pour que la comtesse ne voulût pas s'exposer, en paraissant dans cette voiture, à entendre répéter ces tristes vérités.
y^me ^^ Pompadour en eût fait chercher l'auteur : des agents trop habiles l'eussent trouvé et le malheureux aurait langui jusqu'à sa mort dans les fers; M""® du Barry se contenta de se priver du plaisir de se servir de la plus belle voiture qu'on eût faite jusqu'alors.
Dès que la favorite eut été entraînée par ces grands mouvements politiques, elle s'y abandonna; et, se persuadant réellement que les intérêts du chancelier étaient pour elle des intérêts de famille, elle crut devoir soutenir de tout son crédit ses opérations.
Cependant elle se donnait pour ennemis, non seulement tous les magistrats qui firent cause commune avec le Parlement de Paris, mais encore toute cette nuée d'avocats, procureurs, clercs, huissiers, qui, tous, étaient à mourir de faim dès que les juges cessaient leurs fonctions.
Aussi fut-on inondé de pamphlets : ils étaient de mille façons différentes.
On emprunta même celle de la prière que le législateur des chrétiens leur a prescrite :
L» TeUler, pinx.
Romanet, sculp.
Le prince de Conti.
a Notre père qui êtes à Versailles, votre nom soit glorifié, votre règne est ébranlé, votre volonté n'est pas plus exécutée sur la terre que dans le ciel. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté. Pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux tentations de du Barry, mais délivrez-nous du diable de chancelier. Ainsi soit-il (i). »
On n'eut pas de peine à persuader à M™® du Barry que ces traits satiriques étaient forgés par les amis de Choiseul et qu'il fallait qu'elle obtînt son renvoi ou qu'il finirait par la perdre.
Ce fut alors que, quittant ce ton léger et frivole qui l'avait jusqu'alors caractérisée, elle s'instruisit des grands intérêts des nations et en parla avec grâce et persévérance, jusqu'à ce qu'elle eût persuadé au roi que M. de Choiseul avait des raisons particulières de conserver les Parlements.
Un homme que d'Aiguillon consultait en secret avait fait un ouvrage intéressant sur les prétentions aristocratiques des grands seigneurs. M. d'Aiguillon en avait fait faire un extrait qu'il avait engagé la favorite à parcourir et dont elle avait retenu quelques phrases marquantes, entre autres celle-ci :
« Il ne paraît pas douteux à ceux qui ont été instruits des débats qui avaient lieu du temps de la Ligue, que les grands seigneurs avaient le projet de faire de la France une république aristocratique. Or, rien n'y donne plus de facilité que les ressorts étendus des Parlements. Il ne faut plus qu'un chef dans chaque province. Les peuples jugés
(i) Outre le Pater que rapporte l'auteur des Anecdotes, il courut alors dans le public un Ave Maria de la même façon. Nous le publions à titre de curiosité :
« Je vous salue, la du Barry, pleine de grâces, le Roi est avec vous, vous êtes bannie d'entre toutes les femmes et la discorde est le fruit de vos entretiens avec les hommes. Belle du Barry, reine des amours, priez pour nous maintenant et nous prierons pour vous à l'heure de votre mort- Ainsi soit-il. »
ANECDOTES SUR M"** LA COMTESSE DU lîARRY. 14I
par les mêmes hommes s'aperçoivent à peine du changement de gouvernement et la France déchirée ne sentira ses plaintes que lorsqu'il ne sera plus temps d'y remédier.
a Les vieux corps ont de vieux préjugés; il est indispensable, pour anéantir les uns, de détruire les autres.
« M. de Choiseul et tout ce qui tient à lui voudrait bien restreindre les rois de France au faible pouvoir des enfants de Clovis, et ils trouveront fort bon d'avoir chacun leur part de souveraineté.
« Si le roi faiblit, on demandera les Etats généraux et Ja France est perdue. »
On pense bien qu'il importait peu que ce fussent là réellement les projets du ministre; il fallait seulement le faire croire au roi, et qui pouvait mieux le lui persuader que celle dans le sein de laquelle il venait répandre ses chagrins et qui, seule, pouvait les adoucir !
Souvent elle passait tout à coup de ces importantes réflexions à des plaisanteries qui étaient au roi jusqu'au souvenir de ses peines.
Le chancelier, malgré la gravité de son état, se prêtait à tout ce qui pouvait plaire à la favorite.
On assure qu'un jour, Louis XV étant chez sa maîtresse, on proposa un colin-maillard et ce fut M. de IMaupeou qui, en simarre, fut le premier à se laisser bander les yeux.
Une autre fois, un véritable jeu d'enfant donna lieu à une scène comique, où le premier magistrat du royaume voulut bien jouer un rôle.
Il dînait avec sa belle cousme et beaucoup d'amis de la favorite. On servit un pâté dont elle savait le secret; en l'ouvrant, il err sortit une nuée de hannetons qui volèrent sur tous les convives.
M°^° du Barry avait auprès d'elle Zamor, son petit nègre, qu'elle faisait élever avec soin et qu'elle comblait de bontés.
Ce Zamor çià depuis... maïs alors il aimait sa maîtresse.
Zamor donc, voyant peut-être pour la première fois ce nombre d'insectes, dont le bourdonnement l'amuse et rétonne, veut les attraper, court après et les prend partout où il les trouve.
Son âge excuse son audace, et sa petite main noire se glisse sous les fichus des dames, qui les redoutent moins que les pattes des hannetons; mais c'est dans l'énorme perruque du chancelier qu'il s'en est réfugié un plus grand nombre.
Zamor, encouragé par un coup d'œil de sa maîtresse, grimpe sur les épaules de M. de Maupeou et se met à fourrager dans les boucles qui servent de repaire aux hannetons, mais leurs pattes crochues s'embarrassent dans les cheveux et l'enfant de Chanaan ne peut les prendre avec vivacité.
Alors, sans aucun respect pour la perruque d'un chancelier, il l'enlève de dessus sa tête, et l'emporte avec tous les hannetons pour les ôter à loisir.
Tous les convives riaient aux éclats, et le magistrat prit sa part de la gaieté que sa tête rasée inspirait à la société.
Dès le soir, cette anecdote fut sue de toute la cour.
Les honnêtes gens s'affligèrent de voir à quel degré l'homme qui, par son état, devait avoir les mœurs les plus graves, se laissait ainsi avilir au point de n'être, pour la favorite, qu'un bouffon en simarre.
D'autres y trouvèrent la preuve de l'immense crédit d'une femme qui pouvait risquer de semblables plaisanteries, et ne doutèrent point que M. de Maupeou ne s'y prêtât que pour la faire servir à ses desseins.
M^"^ de Gramont en parla chez M""' la Dauphine qui, elle-même, aurait ri d'aussi bon cœur que la comtesse si elle avait été témoin de cette aventure, mais elle n'y vit qu'une extrême inconvenance parce qu'elle commençait à avoir des reproches importants à faire à M""* du Barry.
Cette dernière s'était permis des propos très lestes contre
ANECDOTES SUR M"" I^A COMTESSI- DU I3ARRY. I43
l.L princesse : c'est la seule faute que l'on puisse lui reprocher, mais elle fut grave, parce qu'elle sépara entièrement
le roi de sa famille. t^- 1 r
C'étaient bien là ce que voulaient MM. de Richelieu.
J. Pigau.l, s.-u:p.
Réception des Chevaliers du Saint-Esprit à la chapelle de Versailles.
d'Aiguillon et de Maupeou : car il était bien certain que si on avait laissé prendre à M- la Dauphme tout l'ascendant qu'elle eût dt nécessairement avoir sur le roi, jamais M. de Choiseul, qu'elle regardait comme son bienfaiteur, n'eut été
exilé. . 1 *
Il fallait donc brouiller la petite bru du roi avec la mai-
tresse, et on en trouva le meilleur moyen en excitant la jalousie de cette dernière contre la jeune princesse et, dès qu'on lui eût persuadé que le roi trouvait M""^ la Dauphine chcjrmante, il n'en fallut pas davantage pour qu'elle cherchât à dissimuler l'effet de ses charmes en critiquant ses traits qui n'étaient pas aussi réguliers que les siens.
Ses observations critiques furent rendues et envenimées, et M""^ la Dauphine n'eût pas été femme si elle les eût pardonnées.
Mais n'anticipons pas sur les événements et suivons les détails, peut-être minutieux, des circonstances de la vie d'une femme qui semblait avoir été mise à la cour pour faire sans cesse des actions opposées à son caractère, le meilleur et le plus sensible qui fût jamais.
Trop heureuse quand elle pouvait s'y livrer sans contrainte !
On se rappelle cette Adélaïde si malheureuse et que du Barry avait chassée de chez lui pour y recevoir la belle Lange.
Depuis deux ans, elle languissait dans la misère.
jy^me ^^ Barry l'apprend, l'engage à lui confier son sort, la traite avec amitié et conhance et, enhn, la marie avec M. Langibeau, a qui elle fit donner pour dot une place de dix mille livres.
Le roi, pour qui rien de ce qui intéressait son amie n'était indifférent, voulut partager ses sentiments de bienveillance pour Adélaïde, à qui il donna en présent de noces vingtcinq mille francs et de très beaux diamants.
Tant de preuves répétées de l'ascendant do M"^ du Barry sur son auguste amant n'ôtaient pas encore à la faction Choiseul l'espoir de la supplanter.
Le fils du marquis de Choiseul venait d'épouser M"* de Rabi, créole, réunissant à la figure la plus séduisante les talents et les grâces qui la rendaient la femme la plus accomplie de la cour; on s'attendait qu'à sa présentation, elle fixerait les regards du monarque; mais au grand éton-
ANFCnOTES SUR M^"" LA COMTESSE DU lîARRY. I45
iiciiiciiL de tuus les cuui'Lisans, il n'y lit aucune attenliun et son rœur, tout entier à la comtesse, ne lui laissait pas apercevoir des charmes d(jnt autrefois il eût été si épris.
Cette dernière tentative ayant manqué, il i.e resta plus aucun espoir de détacher le roi des fers de M"'' du Barry qui lui devenait chaque jour plus chère.
Ce fut au voyage de Fontainebleau, en 1770, que la favorite mit le moins de ménagements pour prouver qu'elle croyait n'avoir plus de degrés à franchir entre elle et le rang suprême.
Le régiment du roi vint camper à cette époque auprès de Fontainebleau, où le roi le passa en revue.
jy/[me ^^ Barry s'y montra, ayant dans son carrosse la
duchesse de Valentinois et la marquise de Montmorency.
M. le comte du Châtelct, colonel-commandant, donna le
soir, dans sa tente, un dîner-souper où ces dames furent
invitées.
M™^ du Barry était assise à côté de Sa Majesté et remplaça M""^ la Dauphine qu'on avait annoncée devoir y être, mais qui n'y assista pas.
Ce fut le premier schisme d'éclat qu'elle fit avec la favorite.
Le duc de Choiseul, outré de rage, prétexta une indisposition pour ne pas se trouver à cette revue et au repas.
Les tracasseries de la cour et des Parlements subsistaient toujours et semblaient devenir de jour en jour plus sérieuses; mais on n'osait porter les derniers coups tant que M. de Choiseul était en place.
Déjà, plus d'un3 fois, on avait tenté de faire signer au roi sa lettre de renvoi, sans pouvoir ly déterminer; enfin, on lui persuada que la sœur du ministre, sous prétexte d'aller aux eaux, avait parcouru les différentes villes du Parlement pour engager ceux des provinces à faire cause commune avec celui de Paris; et tant que ce ministre gouvernerait en son nom, il était impossible, disait-on au roi, de réduire la magistrature, forte d'un tel appui.
Enfin, la fatale lettre fut signée; mais soit qu'un mouvement passager de colère eût conduit la main du monarque, soit qu'il eût fallu troubler sa raison par des liqueurs enivrantes pour le déterminer à se séparer d'un homme qui était depuis longtemps l'âme de ses conseils, il emportait la lettre avec lui, et le lendemain matin, lorsque le sommeil lui avait rendu ses pensées habituelles, il la déchirait; enfin, le 24 décembre, elle fut irrévocablement expédiée et fut signifiée à onze heures du matin. Elle était conçue en ces termes :
a Mon cousin,
a Le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures.
« Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin si ce n'était l'estime particulière que j'ai pour M""® la duchesse de Choiseul, dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde (i).
(i) Il existe deux rédactions de la lettre de cachet qui exilait le duc de Choiseul. L'une est celle que publie l'auteur des Anecdotes et qui a été souvent reproduite ; l'autre a été communiquée en 1829 à la Revue de Paris par le duc Gabriel de Choiseul.
En voici le texte :
J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de retnettre la démission de sa charge de secrétaire d'Etat et de surintendant des fostes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup jusqu''à nouvel ordre de ma fart.
A Versailles, ce 24 décembre 1770. LouiS.
Il n'est pas douteux que si le sens est le même, la forme est différente et que cette dernière rédaction, plus simple, plus sèche, rappelle davantage la manière de Louis XV.
A la lettre était joint l'avis suivant à M. de la Vrillière :
Versailles, le 24. décembre 1770.
Le duc de la Vrillière remettra les ordres ci-joints à MM. de Choiseul et me ra-p-portera leurs démissions. Sans M^^ de Choiseul, faurois envoyé son mari autre part à cause que sa terre est dans
ANKCDOTFS SUR M""" I.A COMTESSP: DU nARKY. 147
La prcs<jncc du duc de hi Vrillicre, qui ai;i)oiiLi rct ordre h M. de Choiseul, fut encore une circonstance plus mortifiante pour lui, puisque ce ininislrr, oncle du duc d'Aiguillon, ne pouvait qu'être intérieurement satisfait de sa commission.
Aussi ne fut-il pas dupe du compliment de condoléance de son confrère, et il lui répondit : « Monsieur le duc, je suis persuadé de tout le plaisir que vous avez à m'apporter une telle nouvelle. »
Le duc de Praslin, qui était à Paris, malade de la goutte remontée dans la tête, reçut le même jour une lettre de cachet, beaucoup plus courte et plus méprisante :
« Je n'ai plus besoin de vos services et je vous exile dans votre terre de Praslin, où vous vous rendrez dans les vingtquatre heures. »
Ces ministres une fois partis de la cour, l'affaire du Parlement ne fut pas longue, et le 22 janvier toute la compagnie fut exilée.
La douleur et la rage dictèrent à une des victimes de ce grand événement politique ce couplet qui aurait dû faire une profonde impression sur le monarque si ses chagrins domestiques n'avaient pas émoussé sa sensibilité :
Le bien-aimé de l'almanach N'est pas le bien-aimé de France.
Il fait tout ab lioc et ab hac, Le bien-aimé de l'almanach.
Il met dans le même sac Et la Justice et la Finance.
Le renvoi de M. de Choiseul laissait presque tout le ministère à l'abandon; du moins, les trois départements les plus importants : les affaires étrangères, la guerre et la marine.
M. d'Aiguillon avait espéré s'emparer de ce dernier ; mais
son gouvernement, mais il en usera comme s'il n'y étoit pas. Il ne verra que sa jamille et ceux que je permettrai d'y aller.
ses amis lui firent envisager que ses ennemis étaient trop envenimés contre lui et qu'il y avait tout à craindre de la fermentation des Etats de Bretagne qui soutenaient, avec la fermeté bretonne, la magistrature outragée par les opérations de M. de Maupeou, auxquelles on n'ignorait pas que M. d'Aiguillon avait contribué de tout son pouvoir.
Il fallait cependant donner le portefeuille à quelqu'un à qui on pût le reprendre.
L'abbé Terray qui, de conseiller au Parlement, était devenu contrôleur-général, parut l'homme qui convenait le mieux aux intérêts du duc.
Il ne doutait qu'il ne lui rendît le ministère de la marine dès qu'il le désirerait, celui des finances étant bien suffisant pour occuper un seul homme.
Peut-être l'abbé n'eût pas mieux demandé de garder l'un et l'autre; sa tête ministérielle, car on ne peut sans injustice lui refuser de grands talents, lui faisait imaginer qu'il pourrait aisément régir l'un et l'autre.
Il accepta donc par intérim, avec espoir de confirmation.
Il en coûta quelques millions à la France pour tâcher de l'obtenir, et il n'y réussit pas.
Pour entendre ceci, il faut reparler encore de du Barry qui, détesté de sa belle-sœur, n'en avait pas moins sur elle l'ascendant d'un créateur sur son ouvrage; et pour l'empêcher de se mêler des intrigues de la cour qu'elle était parvenue à entendre beaucoup mieux que lui, elle lui faisait donner tout l'argent dont il avait besoin, et l'on sait ce que le jeu peut en absorber.
L'abbé Terray, pour faire sa cour à la comtesse, s'empressait à la délivrer des importunités de son beau-frère en lui donnant ce qu'il demandait, et il espérait par là non seulement se soutenir dans les finances, mais, comme nous l'avons dit, garder la marine.
La guerre fut donnée à M. de Monteynard, ami de M. le prince de Condé, à qui il avait promis de le fair3 nommer ç^rand-maître de l'artillerie.
M r T. -\ B B Fa Tîî Ult A Y
Le roi se réserva la signature pour le ministère des attaires étrangères.
N'était-ce pas convenir tacitement qu'il n'avait trouvé personne pour remplacer M. de Choiseul ? Et cependant, on éloignait avec soin tout ce qui pouvait le rappeler ou même entretenir ses relations avec les affaires.
M. le baron de Breteuil, nommé à l'ambassade de Vienne par le dernier ministre dont il était l'ami et la créature, avait déjà fait partir ses équipages lorsque le duc de la Vrillière le ût prier de passer chez la comtesse du Barry, qui lui dit que sa destination était changée et que c'était à Naples que le roi le nommait ambassadeur, et ainsi on rendait inutiles les rares talents de ce négociateur en le confinant dans une cour alors très secondaire, dans la crainte qu'il ne réveillât l'intérêt de celle de Vienne pour le ministre disgracié.
On envoya à sa place le prince Louis de Rohan, qui n'avait d'autre mérite que celui qui constitue l'homme aimable, et il ne put s'opposer au démembrement de la Pologne, qui servait aux projets ambitieux de l'impératricereine.
Ainsi les malheurs dont cette république fut accablée eurent pour cause la haine de M™^ du Barry contre M. de Choiseul.
Oh ! Madame Gomart, lorsque vous donnâtes naissance à cette jolie enfant, vous imaginiez-vous que ce serait elle un jour qui ferait les destins de l'Europe? et elle-même y fitelle jamais réflexion?
Cependant, on s'employait sans relâche à l'affermissement des plans du chancelier.
Déjà le fameux Parlement de 1771, ainsi appelé parce que ce fut en cette année qu'il fut organisé, avait remplacé les respectables magistrats qui languissaient dans l'exil.
Ces juges de nouvelle création étaient couverts du mépris public; mais comme la plupart l'avaient affronté depuis de longues années, ils y étaient peu sensibles.
ANLLDUTKS SUli M"'" LA ( UM rKSSI-: DU iJAKRY. 131
Oji employait contre eux rarmc du ridicule, la plus terrible en France. La Correspondance^ ouvrage que l'on a comparé aux Lettres Provinciales pour les grâces du style et le sel attique que l'on rencontre à chaque phrase, eût dû leur faire sentir que jamais ils ne pourraient obtenir la considération publique, si nécessaire aux magistrats, a Mais lis savaient l'argent qu'on leur donnait, c'était assez. »
S'ils se croyaient affermis sur les lis, M. de Maupeou avait assez d'esprit pour ne pas sentir que sa oesogne ne se soutiendrait jamais s'il ne parvenait à avoir d'autres hommes pour remplir d'aussi augustes fonctions; et il se flattait toujours que l'excès des maux dont il accablait les anciens Parlements en déterminerait au moins la moitié à accepter les nouvelles places de judicature.
Pour cela, il était essentiel de ne rien relâcher de la rigueur de la loi, et il savait aussi qu« le roi avait peine à suivre longtemps la même marche; il craignait qu'instruit enfin du mépris dont on accablait le Parlement Maupeou, on ne le perdît un jour avec ses créatures.
Il fallait donc entretenir la haine du monarque contre les anciens magistrats, et le chancelier eut recours à un moyen qui lui réussit.
Il fit présent à M"'" du Barry du portrait de Charles I"; roi d'Angleterre, peint par Van Dyck, comme d'un tableau de famille, il fut placé à côté de celui du roi dans le boudoir de la comtesse, à qui l'on recommanda, toutes les fois qu'elle verrait le roi touché de la situation des hommes dont le crime était de s'être immolés au respect dû aux lois, de lui faire jeter un coup d'œil sur le portrait de l'infortuné Charles I" et de lui dire : « Voilà celui que son Parlement fit périr. » .
Ces mots avaient une grande force; lorsque M™^ du Barry les prononçait, elle était bien loin de penser que c'était sa propre cause qu'elle plaidait !
Il est cependant bien certain que si Louis XVI n'eût rappelé les Parlements, il n'y eût point eu d'Etats grénéraux
et, par conséquent, que M'"' du Barry n'eût pas porté sa tête sur 1 echafaud.
Mais que ces scènes sanglantes dont on voulait effrayer le roi étaient loin de la pensée de ceux qui n'en supposaient pas même la possibilité. Semblables aux enfants qui, au milieu de la nuit, dans un chemin inconnu, effraient leurs compagnons, par des spectres et des bruits de chaînes, •qu'ils ne voient ni n'entendent, les frappent de terreur panique, les empêchent de s'occuper des dangers réels qui les environnent, tombent avec dans les précipices que la prudence leur aurait fait éviter.
L'explication est facile à saisir et M. de Maupeou, en terminant sa vie par une mort violente, ne l'a que trop donnée.
Nous ne rapporterons pas les couplets infâmes que l'on publiait alors contre la favorite et ses amis; malheur à ceux qui gâtent la meilleure cause par des injures (i) !
On se rend méprisable en joignant à des plaintes, peutêtre justes, des expressions dont rougit la pudeur, et c'est ce que faisaient tous les chansonniers de ce temps.
Le ministre de la guerre, voulant consoler la comtesse du chagrin que ces pamphlets lui causaient, nomma le chevalier du Barry, dont nous avons parlé lorsqu'il était capitaine au régiment de Beauce, colonel-lieutenant du régiment de la reine; pour y parvenir, on fit M. de Toumi maréchal-de-camp, quoique ce ne fût pas son rang.
(i) Le Gasetier cuirassé, ou Anecdotes scandaleuses de la cour de France, parut à Londres en juillet 1771 et fit grand bruit. Les deux tiers du livre sont, en effet, consacrés aux amours de Louis XV et de la du Barry. L'auteur, un certain Thévenot, dit de Morande^ avait dû, après divers essais de chantage, se réfugier à Londres, d'où il continua à menacer de révélations tous ceux qu'il supposait disposés à acheter son silence. C'est en vain que le ministre des affaires étrangères essaya de négocier son extradition. On se décida, de guerre lasse, à l'acheter, et ce fut Beaumarchais qui fut chargé, en 1774, d'aller à Londres négocier avec lui. M. Robiquet a publié de nos jours une excellente étude sur Thévenot de Morande et ses imitateurs.
ANKCDOTKS SUR M'"" LA COMTESSE UU IJARRY. 153
Tant de faveur Ht croire à M'"" du Barry qu'elle pouvait prétendre à tout nommer, et la disgrâce de M. de Choiseul ayant entraîne celle de l'évêque d'Orléans, qui avait la feuille dos bénéfices, elle la demanda pour M, de Scnlis, premier aumônier du roi.
Un grand nom, une figure céleste, un caractère doux et affable le faisaient chérir, surtout d'un sexe qui tient beaucoup aux avantages extérieurs, et ces qualités persuadèrent à la favorite que le roi ne pouvait faire un meilleur choix.
Mais Sa Majesté qui, au milieu des plaisirs défendus auxquels elle se livrait, conservait un grand respect pour la religion, craignait d'être influencé par sa maîtresse dans un choix oii la conscience pouvait être intéressée, et j\I. de Roquelaure n'eut point la feuille.
Il s'en consola facilement, et le charme que son amabilité répandait autour de lui parut préférable à l'adulation que ce pouvoir lui aurait donné.
Il a passé tranquillement au milieu des tracasseries de la cour, des orages révolutionnaires, et dans les derniers arrangements pris- entre le gouvernement français et le pape, il a été nommé à l'archevêché de Malines où il fut aimé comme il l'était à Senlis.
Le roi, pour dédommager M™^ du Barry de n'avoir pu
donner la feuille à sa sollicitation, la laissa disposer du département de la marine, qu'enfi.n l'abbé Terray sentit ne pouvoir garder avec le contrôle général.
Ce fut à M. Bourgeois de Boisne qu'il fut confié, et ce choix prouve encore ce que nous avons dit plus haut : que c'était le parti jésuitique qui influençait la comtesse, car M. de Boisne et toute sa famille étaient entièrement dévoués aux disciples de saint Ignace.
Une anecdote que le Bulletin de Paris rapporte, prouva que la comtesse ne se regardait point comme étrangère aux affaires les plus importantes de l'Etat.
M""^ du Barry ayant rencontré M. de Nivernais, l'un des pairs protestants, l'arrêta et, après lui avoir fait des reproches sur sa conduite en cette circonstance, elle ajouta :
— Monsieur le duc, il faut espérer que vous vous départirez de cette opposition, car vous l'avez entendu : le roi a dit qu'il ne changerait jamais.
— Oui, Madame, mais il vous regardait, répartit le duc de Nivernais, se tirant ainsi par une réponse galante et spirituelle d'une interpellation délicate et embarrassante.
Quelques chagrins personnels, cependant, vinrent troubler la sérénité des beaux jours de la comtesse. Son mari, entendant parler du luxe de son frère, de l'avancement du chevalier et de celui de son neveu, crut enfin pouvoir venir prendre sa part de tant de faveurs; et, au moment où il était le moins attendu, on le vit arriver à Paris.
Une autre femme que M"° du Barry eût obtenu contre lui une lettre de cachet, et il aurait été pleurer dans quelque château-fort l'imprudence qu'il avait eue de vouloir jouer le rôle d'époux de la maîtresse d'un roi. M™® du Barry se contenta de lui interdire sa présence et de lui faire donner l'argent nécessaire pour vivre à Paris d'une manière agréable.
Malgré tout ce qu'on a pu dire des du Barry, ils étaient encore plus modestes que beaucoup d'autres ne l'auraient été à leur place; et nous avons vu des révolutionnaires affi-
ANKCDOTKS SUR M'"" LA COMTESSE DU liARRV. 155
(lier une bien autre insolence dans leur sanglante fortune : nous les avons vus habiter sans pudeur les palais de leurs victimes; tandis que du Barry vint se l(jger dans un appartement très simple, au second de la maison qu'occupait M. de Selle, trésorier de la marine, rue Ventadour, et là il avait avec lui une jeune personne d'une fort jolie ligure, mise sans aucune magnificence.
Elle passait luut le jour à travailler, excepté lorsqu'il la faisait sortir avec lui, à cheval ou en voiture.
C'était là le seul luxe qu'on eût à lui reprocher.
Un attelage de six chevaux soupe au lait, à crins noirs, avait pu être destiné au roi par son extrême beauté, plusieurs autres, non moins beaux, remplissaient ses écuries.
Il paraît que c'était son goût dominant.
Mais avec cent mille francs on a bien des chevaux, et qu'est-ce que cent mille francs pour le mari de la maîtresse d'un roi!
Soit qu'il fût désagréable à M"'^ du Barry de l'avoir si près d'elle, soit qu'elle s'occupât plus que jamais du projet de divorce, elle lui fit persuader par M"® Chonchon, qui allait souvent le voir, de repartir pour Toulouse; ce qu'il fit enfin.
Mais de retour dans son pays, il s'avisa de prendre parti dans les troubles que les affaires du Parlement excitaient en Languedoc, et crut laver la honte du rôle qu'il avait joué en épousant M"® Lange lorsqu'on saurait qu'il était chef d'un parti contre la cour.
Mais ce parti fut bientôt dissipé et on ne fit grâce au comte Guillaume qu'à la condition qu'il serait plus circonspect à l'avenir.
Ces' tracasseries, celles que la conduite méprisable du grand du Barry attirait à la comtesse, lui auraient fait désirer de ne plus appartenir à cette famille, quand bien même le divorce ne lui aurait pas donné de plus hautes pensées.
L'espoir de l'obtenir du pape n'avait pas peu contribué
à donner à la favorite plus d'ardeur pour la destruction du Parlement, parce qu'on lui avait persuadé que cette compagnie ne voudrait point donner sa sanction à la bulle du pape qui briserait son mariage avec le comte du Bany.
Une fois délivrée de cet obstacle, elle fit suivre à la cour de Rome un projet qui lui importait autant.
Si son mariage était rompu, elle ne pouvait douter qu'elle obtînt au moins le sort de M™° de iMaintenon.
N'était-elle pas bien plus jeune et aussi belle qu'elle, et le roi n'était-il pas infiniment plus amoureux et beaucoup plus âgé? Que de raisons pour croire à la réussite de ce rêve dont ses amis l'entretenaient sans cesse, sans avoir dessein de la servir dans ce projet dont ils connaissaient bien toute la difficulté?
Mais c'était leur secret et elle les croyait de la meilleure foi du monde, surtout lorsqu'ils ûrent circuler l'anecdote suivante :
a Simon Sommer, charpentier à Landau, s'est marié au mois de mai 1761 à Elisabeth Ultine, hlle du village d'Obersbach.
« Ce malheureux, quoique âgé de vingt-deux ans seulement et d'une ligure agréable, fut six mois à éprouver des refus de la part de sa moitié, jeune et jolie, avant de jouir de ses droits.
« A peine eut-elle consenti à devenir la femme de son mari qu'elle parut vouloir être celle de tout le monde.
a Au bout de trois ans d'une vie scandaleuse, elle s'attacha à un sergent du régiment de Lokmann-Suisse, avec qui elle a déserté. Tous deux se sont retirés en Prusse.
a On est en état de prouver qu'ils ont contracté un mariage en forme... Sommer n'a conservé du sien qu'un enfant.
a II n'a que trente et un ans, il est bien constitué, il est vigoureux : que doit-il faire ? Sera-t-il réduit à maudire le reste de ses jours les présents de la nature? ou chercherat-il dans le libertinage des ressources que permet la poli-
Hubert del.
tique mais que la religion défend ? En un mot, placé entre le crime et le désespoir, comment se dérobera-t-il à cette cruelle alternative? »
Le consultant cite encore des Etats où le divorce est permis ; il s'appuie sur différents passages de l'Ecriture qui sont favorables à sa demande; il réfute, il commente, il interprète ceux qui lui sont contraires.
Il a recours aux Pères de l'Eglise, d'où il tire aussi des autorités ; il prétend que, des conciles même, on peut inférer des inductions lumineuses sur cette question, et il trouve des décisions de quelques-uns absolument concluantes pour lui.
Il continue par établir que le divorce n'est contraire ni à la loi des juifs ni au christianisme; qu'il ne choque ni l'Ancien ni le Nouveau Testament, que la primitive Eglise n'a jamais balancé à permettre la dissolution des mauvais mariages sur cet objet; que jusqu'au X^ siècle, la même façon de penser s'est perpétuée chez tous les législateurs catholiques
Il finit par les raisons qui doivent autoriser le divorce, la meilleure manière de le supprimer étant de le permettre.
Tel est l'extrait du mémoire du prétendu charpentier, qui n'est qu'une analyse lui-même du Cri de Vhonnète homme, ouvrage publié environ deux ans et demi avant, et composé par le premier magistrat d'une ville de province de second ordre qui, obligé de se séparer de sa femme à cause de ses débordements, se livra à beaucoup de recherches sur cette matière et en fit part au public de son temps.
Le sieur Linguet, dans sa consultation, discute d'abord si le divorce peut être légitimement permis; et il regarde l'opinion de l'indissolubilité des mariages seulement comme un article de discipline qui peut être changé ou modifié par l'Eglise. Il décide qu'elle pourrait faire revivre aujourd'hui les règlements sur le mariage qui ont été en vigueur dans les premiers siècles et que la puissance laïque qui promulguerait des lois d'après ces principes le ferait en toute sûreté de conscience.
ANECDOTES SUR M™" lA COMTESSE DU BARRY. ] SQ
11 Hcmajîdc ensuite à qui Simon Sommer doit s'adresser pour se remarier du vivant de sa femme.
C'est au pape à qui il exposera, dans *un€ requête, sa situation et ses besoms. C'est devant Sa Sainteté que se sont pourvus, en pareil cas, ceux qui y étaient réduits, presque tous, à la vérité, des princes ; mais la qualité d'homme et la singularité du charpentier de Landau toucheront le Saint-Père, à ce qu'espère l'orateur.
S'il obtient une bulle, il se retirera devant le roi pour en obtenir la ratification, et cette dérogation particulière pourrait peut-être, par la âuite, devenir une loi générale quand un examen réfléchi en aura fait connaître tous les avantages.
Les . soupçons du public sur ce mémoire en faveur du charpentier de Landau, qui demandait ainsi à être autorisé au divorce et à pouvoir se remarier, étaient assez raisonnablement fondés : i*' En ce qu'on ne voyait aucune procédure commencée, aucun tribunal devant qui fût portée l'affaire; 2"" En ce qu'il n'est guère vraisemblable qu'un artisan élevât une question de cette importance; 3*^ En ce qu'on savait que trois grands personnages de la cour étaient dans le cas de solliciter cette grâce; 4° Enfin, en ce que l'avocat étant un homme attaché à eux, on présumait plus vraisemblablement que c'était une de ces causes fictives. ' comme on en trouve dans tous les jurisconsultes, proposés sous des noms opposés.
On assurait que l'on voulait la faire servir à obtenir la loi politique dont les philosophes parlaient sans cesse comme utile aux mœurs.
Il y avait trois personnes intéressées à son établissement : M'^^ du Barry, M"*® de Langeac, maîtresse du duc de la Vrillière, et M. le comte de la Marche, resté du parti de la cour tandis que tous les princes du sang avaient suivi celui des pairs.
Quelqu'un en a dit la véritable raison : c'est que son père s'était montré défenseur des droits des Parlements et cela
l6o ANECDOTES SUR M""" LA COMTESSE DU BARRY.
suffisait pour que le comte de la ]\larche leur fût contraire ; mais, enfin, il n'en était pas moins vrai que n'ayant jamais pu vivre avec sa femme, il eût souhaité briser les nœuds qui le gênaient, et qu^il pressait le cardinal de Bernis, le chargé d'affaires à Rome, d'obtenir de cette cour la loi qu'il désirait.
Mais on assure que le cardinal, qui en sentait toutes les conséquences, ne fit rien pour hâter cette négociation.
Ces projets, qui ne pouvaient être ignorés de la famille royale, ajoutaient à la haine qu'elle portait à la. favorite.
Deux jeunes princesses de la maison de Sardaigne avaient épousé les deux frères du Dauphin. Elles n'avaient avec la maîtresse de leur aïeul d'autres rapports que ceux qu'elles ne pouvaient se dispenser d'avoir, d'après les volontés du roi.
Mais lorsque les enfants de Louis pouvaient marquer à la favorite leur mépris pour elle, ils n'en laissaient jamais échapper l'occasion.
M. le Dauphin, ayant dès sa jeunesse les vertus et les défauts qui ont causé sa perte, était incapable de dissimuler son opinion sur M™® du Barry et sur tout ce qui l'entourait.
Ayant su que la comtesse avait porté l'oubli des convenances au point de solliciter pour son neveu, le vicomte du Barry, la place de premier écuyer de l'héritier du trône, indigné, il dit avec son énergie accoutumée : « Qu'il ne s'approche pas de moi, car je lui donnerais ma botte sur la joue! »
Le roi, l'ayant su, dit à sa maîtresse, en lui refusant sa demande : a Qu'on y prenne garde, M. le Dauphin serait homme à le faire comme il le dit », et pour ne point offenser son petit-fils ni désobliger son amie, il ne nomma personne.
C'était ainsi que Louis XV se tirait d'affaire quand il trouvait des partis opposés.
Il ne contentait ni ne mécontentait ni l'un ni l'autre.
ANECDOTES SUR M"" LA COMTESSE DU BARRY. l6l
Cependant la inmié du caractcrc de la comtesse se soutenait au milieu des tracasseries de la cour : on assure que ce fut elle qui décida le roi à faire un traitemenc magnifique au duc de Choiseul auquel, depuis sa disgrâce, on n'avait rien disputé.
Les poètes ne manquèrent pas de célébrer la générosité de la comtesse, et voici comme l'un d'eux l'exprime :
Chacun doutait en vous voyant si belle
Si vous étiez ou femme ou déité ;
Mais c'est trop sûr : votre rare bonté
N'est pas l'effort d'une simple mortelle,
Quoiqu'ait jadis écrit en certain lieu
Un Roi Prophète, en sa sainte démence,
Quoiqu'un poète en ait dit, la vengeance
N'est que d'un homme, et le pardon d'un Dieu !
Aucun événement important ne signala les deux dernières années de Louis XV. Elles ressemblèrent à ces temps précurseurs des plus violents orages, où la nature semble engourdie par une cause inconnue.
Un ciel grisâtre paraît à peine supporter le poids des nuées que les vents n'agitent pas encore, et cette immobilité trompe le voyageur qui sort sans crainte de son toit hospitalier sans prévoir que ce calme est le prélude des plus terribles tempêtes
Au reste, l'habitude faisait obéir, et cependant on n'avait ni l'énergie de la résistance, ni la soumission du respect.
On murmurait, on se plaignait, mais on ne faisait rien pour secouer les chaînes dont les favoris de la comtesse chargeaient non seulement l'Etat, mais le roi lui-même qui n'était plus maître de sa propre volonté.
Rapporterons-nous l'anecdote de M""® de R... qui fut, dit-on, si vivement outragée par la favorite, s'y croyant autorisée par un mot dit par le roi? Non, nous ne réveillerons pas la profonde indignation que cette dame dut
l62 ANECDOTES SUR M"' LA COMTESSE DU BARRY.
éprouver; il vaut mieux amuser le lecteur d une espièglerie que M""^ la Dauphine fit à la comtesse.
Elle sut que la favorite avait commandé à un joaillier un bec de diamants de la plus belle espèce possible.
Avertie du jour où l'artiste doit l'apporter, elle le fait guetter : on lui enjoint de venir chez la princesse sur-lechamp, sans lui laisser le temps de se rendre aux ordres de la première.
M""^ la Dauphine semble ignorer parfaitement le sujet du voyage de l'ouvrier; elle lui propose de lui faire un bec en diamants, le plus riche, le plus élégant qu'il puisse inventer ou fournir.
Il répond à la demande de la princesse avec tout le zèle qu'il doit témoigner, et pour le mieux exprimer, il lui offre un modèle dans le bijou qu'il apportait.
M™® la Dauphine l'admire, se le fait ajuster par ses dames, trouve qu'il lui sied très bien et déclare qu'elle veut le garder.
Le marchand est intrigué : elle s'aperçoit de son inquiétude, en veut savoir la raison ; il est forcé de l'avouer. La princesse le rassure, lui répond qu'elle prend la chose sur | elle.
Elle va dans cet état chez le grand-papa, elle demande à Sa Majesté comment elle la trouve; elle lui fait surtout remarquer le bec en diamants et désire savoir son avis. Le roi le décide superbe.
Alors elle lui conte le tour qu'elle joue à M"^ du Barry ; il en rit et va lui-même turlupiner la comtesse.
Depuis longtemps on s'occupait du mariage du vicomte Adolphe du Barry, l'unique héritier du comte Jean, autrement dit le grand du Barry. ^ Il fut enfin arrêté avec M"^ de Tournon, fille de qualité, ^ alliée à tout ce qu'il y avait de plus illustre en France, mais très pauvre.
On assure toutefois que M. le prince de Soubise, dont elle était parente, fut un des premiers à solliciter cette alliance
ANF.fDOTFS SUR *M'"'' LA f'OMTF.SSE DU BARRY. l6^
qui en forninit une entre la famille du lîarry et la maison de Condé, la mère de M. le duc de Bourbon étant fille du prince de Soubise; ce qui rendait l'affaire assez difficile, parce que le grand-maître s'opposait au mariage.
On assure que l'acquittement de ses dettes, qui se montaient à un milbon cinq cent mille livres et la promesse de l'entrée au conseil, le décidèrent.
Le dernier article ne fut point exécuté.
Rien n'était plus beau que M"" de Toumon : aussi voulut-on donner à la comtesse du Barry des inquiétudes et lui faire craindre dans sa nièce une rivale redoutable. Elle ne fit qu'en rire et dit :
— Si M"° de Tournon devenait la maîtresse du roi, une fois mariée au vicomte, au moins la place ne sortirait pas de la famille.
Le mariage n'en fut pas moins brillant et les présents magnifiques. On voulait profiter de cette grande alliance pour raccommoder la favorite avec la famille royale.
Il devait y avoir un souper de famille, dans les petits appartements, avec la comtesse et la nouvelle mariée; M"® de Narbonne, dame d'atours de Madame Adélaïde, et qui avait toute la confiance de cette princesse, l'avait déterminée à s'y trouver comme le moyen de rendre à la fille de Louis XV un crédit que son éloignement de Sa Majesté diminuait chaque jour.
Madame Adélaïde, déterminée à cette résolution, eut bientôt persuadé à ses sœurs d'être du souper.
]\/[me3 ^ç Provence, d'Artois et M"'^ la Dauphine le promirent aussi, lorsque M. le Dauphin l'ayant appris, se mit en colère et dit que M"'° la Dauphine n'était pas faite pour manger avec une p... et qu'il ne le souffrirait jamais.
Nous demandons pardon d'avoir même mis cette lettre initiale, mais elle peint la grossière vertu du dernier et du plus malheureux de nos rois, et nous ne pouvions adoucir l'expression sans dénaturer son caractère.
Il en est de même de cette anecdote sur le conseil de
guerre qui jugea MM. de Bellegarde et de Monthieu, lesquels furent innocentés quelques années après.
M. de Choiseul se trouvait compromis dans l'affaire. II faut rendre l'anecdote telle qu'elle est pour juger ce qu'étaient alors les grands du royaume.
a M. le duc de Gontaut, revenu depuis peu de Chanteloup, où il était allé voir le duc de Choiseul, son beaufrère, n'a pas manqué de rendre, en arrivant, ses hommages à M^'" du Barry.
« Celle-ci lui a demandé des nouvelles de l'exilé, a — Car, s'est-elle écriée avec ses grâces ordinaires, « je n'ai jamais été son ennemie personnelle, quoiqu'il l'ait « cru ; je me sentais même disposée à être son amie, s'il « l'eût voulu
a M. de Gontaut, ayant satisfait à ces premières questions, la comtesse en fait une autre : elle ajoute :
a — Que pense-t-il du conseil de guerre des Invalides ?
(( Le seigneur s'excuse sur ce qu'il ne pouvait répéter ce qu'avait dit M. de Choiseul.
« — ÎMais pourquoi donc ? il n'y a pas de secret pour moi.
« — Je ne le puis absolument.
« — Vous l'a-t-il donné sous le sceau de la confession?
« • — Point du tout.
« — Cela étant, je veux que vous me l'appreniez.
« — Madame, cela n'est pas possible, je ne puis vous « manquer de respect à ce point-là.
tf — N'est-ce que cela? ne vous gênez pas, dites tou- « jours.
c( ■ — Vous me l'ordonnez donc, Madame?
« — Oui.
« — Eh bien! Madame, il a dit qu'il s'en f...
« Et la comtesse de se tenir les côtes de rire.
« Le roi arrive et la trouve en gaieté.
« — Ah ! sire, si vous saviez comme Choiseul s'exprime sur le conseil de guerre des Invalides; il est toujours le nicme.
l66 ANECDOTES SUR M"'" LA COMTESSE DU BARRY.
a Sa Majesté, empressée, veut savoir ce dont il s'agit.
« — Sire, il a dit qu'il s'en f...
« — Et vous, Madame? répond le monarque.
« — Et moi aussi.
« — Nous sommes donc trois, s'écrie le roi. »
Cette anecdote, répétée par M. de Gontaut, amusa beaucoup les courtisans. On voit avec quelle aimable gaieté se traitaient en France les affaires les plus graves et quel était l'esprit du gouvernement, depuis qu'aucun corps ne pouvait réveiller le prince et lui mettre sous les yeux les lois et les formes sagement établies.
M'^^ du Barry faisait et défaisait les ministres, et exigeait qu'ils vinssent travailler chez elle avec le roi. M. d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, fut le seul diplomate qui ne s'y prêtât jamais.
Aussi ne fut-il pas nommé cordon bleu à la promotion, quoique le roi de France l'eût promis à celui d'Espagne, et, pour ne point se faire de guerre. Sa Majesté n'en nomma aucun autre.
Cependant, il n'est pas de beaux jours sans nuages : et M™° du Barry redoutait qu'un accès de dévotion ne lui enlevât le cœur de son auguste amant.
Les dévots cherchaient à concilier pour le monarque le plaisir et la vertu, et ils avaient, en conséquence, formé le projet de le marier avec M.^^ la princesse de Lamballe.
M""® du Barry eut la maladresse d'en parler la première au roi, qui lui dit : « Je pourrais plus mal faire. »
Ce mot fut un coup de poignard pour l'amie de Louis XV qui, oubliant qu'un roi ne se traite pas toujours comme un simple particulier, lui montra son chagrin en le boudant.
Sa Majesté, peut-être occupée en ce moment des charmes de la princesse, parut peu sensible au refus de sa maîtresse, et se retira aussitôt dans son appartement où les amis de la comtesse l'engagèrent à l'aller trouver, une nuit pouvant amener des réflexions dont elle aurait lieu de se repentir.
Le roi, touché de la démarche de celle qu'il aimait, oublia bientôt dans ses bras tout proj(-t de reforme; mais
Le Comte d'Artoii.
tous les ans, à Pâques, les scrupules venaient troubler ses plaisirs.
lG8 ANECDOTES SUR M""" LA COMTESSE DU BARRY.
Madame Louise qui ne s'était faite Carmélite que dans l'espoir qu'un tel sacrifice lui mériterait du Ciel le bonheur de voir son père rentrer dans les voies du salut, ne manquait jamais, dans la semaine sainte, de lui demander, les larmes aux yeux, de se réconcilier avec l'Eglise.
Le roi n'y était pas insensible ; mais la quinzaine passée, il ne s'en souvenait plus.
Le mariage du vicomte du Barry avec M"® de Tournon fut bientôt suivi de celui du colonel du régiment de la reine avec M"^ de Fumel, d'une maison ancienne, et, ce qui est plus extraordinaire, elle était très riche; le père lui assura soixante mille livres de rente. Le roi fi.t nommer M. du Barry capitaine des Suisses de M. le comte d'Artois, et sa femme dut être dame pour accompagner M'^^ d'Artois.
La jeune personne n'en voyait pas moins, avec une vive douleur, qu'elle allait porter un nom généralement méprisé, mais ses parents, qui pouvaient tout espérer de la faveur de la comtesse, la sacrifi-èrent à leur ambition.
Dans l'ivresse de cette faveur, on admirait comment M""^ du Barry ne perdait point les sentiments de la nature et n'oubliait rien de ce qu'elle devait à sa mère.
Celle-ci était dans le couvent de Sainte-Elisabeth, sous le nom de M""® de Mourable (i), que l'adulation commençait à faire précéder du titre de marquise.
Il faut avouer qu'elle n'en avait ni le jeu, ni le langage, ni les manières.
Dans les commencements, les du Barry, à l'insu de la comtesse, avaient cherché a l'expulser de Paris; mais sa ferm.eté lui ayant fait supporter cette persécution, elle vivait avec beaucoup d'aisance dans son couvent.
Elle avait un carrosse, une maison de plaisance et acquérait une sorte de considération. On était édifié de la piété
(i) Le nom est ici déformé une première fois par Pidansat, on verra que plus loin il écrit Montrable, les deux orthographes sont inexactes. Anne Bécu, mère de M°^^ du Barn,- et épouse de Nicolas Rançon, se faisait appeler alors M™* de Monrabé.
filiale avec laquelle M'"" du Barry venait constamment rendre ses devoirs à sa mère, presque tous les quinze jours.
Elle passait une partie de la journée avec elle et s'informait avec une tendre sollicitude de tout ce quelle pouvait désirer.
Les religieuses entouraient la favorite, la flattaient et plusieurs d'entre elles obtinrent des grâces pour leurs parents.
M""^ du Barry se rappelait-elle alors la pauvre petite Marie que l'argent de M. Dumouceaux et le crédit de M. Billard ne purent faire rester à Sainte-Aure? Quel changement 1
Malgré cette puissance et les moyens que la favorite aurait eus de s'enrichir, elle ne ht aucune acquisition importante. Le château de Luciennes fut sa seule propriété (i).
(i) Offert à M™® du Barry par le roi dès les premiers temps de sa faveur, le 24 juillet 1769^ le pavillon de Louveciennes (Luciennes, comme on disait alors) fut presque complètement
i;o ANECDOTES SUR M'"'^ LA COMTESSE DU BARRY.
Il avait appartenu à M""® la comtesse de Toulouse. M. le duc de Penthièvre, à la mort de son fils, l'avait vendu, ne pouvant se résoudre à revoir des lieux où il avait perdu ce qui lui était si cher.
M°^^ du Barry l'acheta, et voulant y recevoir le roi, elle fit bâtir, sur les dessins de M. Ledoux, architecce, un pavillon où les plus habiles artistes et ouvriers furent employés.
Mais ce pavillon, qui a coûté infiniment d'argent, était trop peu considérable pour la maîtresse d'un grand roi et trop magnifique pour un particulier.
Ce contraste donnait l'idée d'une -petite maison ; ce qui prouve qu'on oublie difficilement ses premières habitudes.
Luciennes eut un gouverneur, et ce gouverneur fut Zamor, le nègre favori, à qui le roi donna ce gouvernement avec six cents livres d'appointements.
Ce qui divertit le plus la favorite, c'est que son cher cousin le chancelier, avec qui AI. d'Aiguillon était parvenu à la brouiller, fut obligé de sceller le brevet que le roi avait fait expédier.
Sa Majesté se doutait-elle que cet enfant chéri de sa maîtresse et qu'elle honorait de bontés particulières, serait un jour l'infâme dénonciateur de sa bienfaitrice?
reconstruit par l'architecte Ledoux, de décembre 1770 à janvier 1772. Les contemporains ont parlé sur le mode lyrique des splendeurs de ce pavillon et protesté contre les folles dépenses dont il fut l'objet. Nous pouvons remettre les choses au point, grâce aux comptes des travaux conservés à la Bibliothèque nationale (Mss français 8157-8159). Ce pavillon de Luciennes comprenait seulement un rez-de-chaussée surmonté d'une terrasse à l'italienne. Par un perron de quelques marches, on accédait à un portique à colonnes ioniques, dont le fond demi-circulaire était surmonté d'une coupole. Un vestibule servant de salle à manger, un grand salon carré^ deux petits salons, voilà ce que comprenait seulement le pavillon. Si l'on s'en rapporte aux descriptions qui nous ont été conservées, il faut reconnaître qu'il avait été décoré avec un goût charmant par Pajou et Lecomte. Une aquarelle de Moreau, conservée au Musée du Louvre, et une gravure de Campion en donnent une idée précise.
De sciiiblciblcs pc'iibccs ne se présentaient pas même alors dans l'ordie des probabilités, et il n'y a eu que les dernières années du siècle qui aient pu les rendre probables.
La maison de M""" du Barry était devenue si considérable qu'il fallait bien qu'elle lût logée dans la ville. Le château n'aurait pu la contenir avec celle des princes de la maison royale. Sous prétexte de faire construire des écuries, on lui bâtit un hôtel magnifique dont le plan la séduisit tellement qu'elle en lit presser la bâtisse avec une telle vivacité qu'elle fut finie à son retour de Fontainebleau.
Elle y eut des officiers, à l'instar des princesses, et même un aumônier ; car les ecclésiastiques tonnent contre les désordres, il est vrai, mais il s'en trouve toujours parmi eux de disposés à profiter des moyens de fortune que ces mêmes désordres leur présentent.
Les artistes se glorifiaient aussi de sa protection.
M^^^ la Dauphine honorait les talents de M. le chevalier Gliick, qu'elle avait fait venir de Vienne. Ce génie sublime avait créé des accents pour la langue la moins musicale de l'Europe et Iphigénie fit une révolution dans le goût.
La favorite, pour le seul plaisir d'être d'un avis opposé à celui de M°^^ la Dauphine, se piqua de rivalité avec cette princesse et envoya une somme considérable au signor Piccini, pour l'engager à quitter l'Italie et venir composer des opéras en France.
De là vinrent ces querelles interminables entre les gluckistes et les piccinistes, qui en précédèrent de bien plus graves.
N'eût-il pas mieux valu jouir tranquillement des plaisirs que les travaux de ces hommes célèbres promettaient aux vrais amateurs que de cabaler contre eux ?
Mais le Français était las de l'inaction où la paix le tenait depuis si longtemps et, n'ayant pas d'autres occasions d'exercer son humeur inquiète, ce fut la marquise qui l'occupa longtemps.
Que Ton s'y connût ou non, il fallait que l'on fût admi-
rateur ou détracteur de l'un de ces compositeurs, selon les relations que l'on avait avec ceux qui les protégeaient.
Cet esprit de futilité allait toujours croissant : les dépenses augmentaient et les ressources épuisées ne pouvaient plus être que des impôts que le Parlement d'alors enregistrait sans remontrances.
On accusait ^^1°^^ du Barry des maux du peuple, parce que le Français voulait toujours trouver dans la conduite de ceux qui environnaient le monarque la cause de ses fautes.
Cependant, elle n'avait pas accumulé sur elle des richesses considérables.
Luciennes, sa maison dans les avenues, des diamants et 100.000 livres de rente viagère : c'était tout ce qu'elle possédait.
Sûre d'être toujours aimée du monarque, elle n'avait jamais pensé à s'assurer un sort brillant dans sa disgrâce qu'elle ne supposait pas possible, et l'âge du roi, loin encore de la décrépitude, lui faisait envisager une longue carrière ûans le poste qu'elle occupait.
Il est vrai que Madame Louise employait toute son éloquence pour ramener le roi aux sentiments de religion, et depuis que Maupeou était brouillé avec la favorite, il allait communier à Saint-Denis avec l'auguste Carmélite pour, disait-il à la princesse, obtenir la conversion du roi.
On permit ou plutôt on conseilla à l'abbé de Beauvais de parler en chaire, avec la dernière liberté, des désordres de la cour.
Sa Majesté, ne voulant rien voir de personnel dans le sermon, dit en sortant à M. de Richelieu :
— Monsieur le duc, le prédicateur a jeté bien des pierres dans votre jardin.
— Oui, Sire, et d'une manière si forte qu'elles ont rejailli dans le parc de Versailles.
Mais le sermon du jeudi saint frappa des coups plus sensibles : l'abbé de Beauvais parut inspiré par l'esprit prophé-
ANRrDDTES SUR M"" LA fOMTESSI': DU JiARRV. 173
tique; il osa fixer ]c Iciiips des jours flu roi, comme Jonas nvnit m.'ircjué (•<^lui de l.i dcslruclidii de Ninivc.
Bibl . nationale.
Le Duc dOilénns, par Carmontelle.
— Encore quarante jours, s'écria-t-il en regardant le monarque, et vous paraîtrez devant Dieu pour être jugé selon vos œuvres !
Louis XV, frappé de cette prédiction qui ne s'est que trop accomplie, parut infiniment triste.
]^|me ^^ Barry, désolée que l'on vînt réveiller le remords dans l'âme de son amant, l'engageait à punir la liberté de l'orateur.
— Non, dit le roi, « il fait son métier ». Et il lui donna l'évêché de Senez.
Un événement douloureux vint encore ajouter à la teinte sombre qui voilait toutes les pensées de Louis XV : ce fut la mort de M. de Chauvelin, ministre d'Etat. Il était de son âge et son ami.
Un soir qu'il était appuyé sur le dos du fauteuil du roi, jouant au piquet avec sa maîtresse, celle-ci lève les yeux et dit :
— Monsieur de Chauvelin, quelle grimace vous faites ! Le roi se retourne et voit tomber à ses pieds cet infortuné
que la mort avait frappé.
Toutes ces circonstances, jointes au chagrin que le roi éprouvait de la froideur de ses enfants à son égard, semblaient devoir faire craindre à M™° du Barry que son règne fût passé.
Ses amis lui conseillèrent de redoubler de complaisance et de soins pour éloigner du roi ses douloureuses pensées.
Elle écrivait à sa mère pour lui faire part de ses inquiétudes :
Lettre de M'"" du Barry
A LA marquise DE MONTRABLE
« Je ne pourrai, ma chère maman, vous aller voir demain, comme je vous l'avais promis.
« La situation du roi ne me permet pas de le quitter.
« Depuis la mort du marquis de Chauvelin et celle du maréchal d'Armentières, il est d'une mélancolie qui m'inquiète beaucoup; elle a encore été augmentée par ce maudit sermon de l'abbé de Beauvais, dont il n'a pas tenu à moi que Sa Majesté n'ait puni l'insolence.
« Je viens de proposer un voynge à Trianon.
a Nous nous efforcerons de rétablir la tranquillité d.ins l'esprit du roi et de lui rendre un peu de gnieté.
a Je vous verrai, ma chère maman, aussitôt que je ie pourrai. Vous savez tout le plaisir que j'ai à vous renouveler les assurances de mon parfait attachement.
a Comtesse DU Barry. »
Le voyage de Trianon eut lieu et tout fut employé pour rappeler les plaisirs qu'une austère morale avait effarouchés.
On assure même que d'obscures amours charmèrent un instant les remords du roi, et que la fille d'un menuisier, à peine à son adolescence, sut rappeler encore au monarque les plus beaux jours de sa jeunesse; mais ces plaisirs, semblables au poison qu'une main ennemie aurait mêlé dans un breuvage délicieux, porta dans le sein du monarque le germe d'une maladie terrible qui le conduisit au tombeau (i).
Cette enfant était attaquée de la petite vérole, quoique rien ne l'annonçât; elle ne l'en communiqua pas moins à Louis XV et, dès le soir, le prince se trouva très souffrant sans qu'on pût savoir quelle était sa maladie.
M"° du Barry voulut qu'il restât à Trianon, mais M. de la Martinière, premier chirurgien, en qui le roi avait toute confiance, voulut absolument qu'il fût transporté à Versailles, et dès le lendemain, on ne douta plus que ce ne fût la petite vérole.
D'ailleurs, la fille du menuisier était attaquée de cette maladie et en mourut le troisième jour.
On se garda bien d'instruire le roi et on lui cacha le danger dont il était menacé.
M"'" du Barry fit part, en ces termes, à M"^ de Montrable de ses vives inquiétudes :
« Le roi, ma chère maman, a bien décidément la petite vérole.
(i) M. Vatel a établi qu'aucun témoignage ne permettait de croire à cette légende.
a J'avais fait l'impossible pour l'engager à rester à Trianon; mais la Martinière, profitant de l'ascendant que lui donnait la faiblesse de ce prince, l'a déterminé à retourner à Versailles.
<i Je ne quitte pas le chevet de son lit.
a Son état ne me paraît pas encore dangereux, parce qu'il n'est pas affecté.
a Mais à son âge, les choses peuvent changer d'un instant à l'autre, surtout dans une maladie de cette nature.
a J'ai eu le bonheur de lui inspirer de la confiance dans Bordeu, mon médecin; c'est lui qui le soigne en chef avec Le Monnier.
a On voulait d'abord le faire administrer; j'avais le plus grand intérêt que cela ne fût pas; Bordeu s'y est opposé fortement, et il a eu le bonheur de l'empêcher, disant que cet appareil devenait souvent funeste aux malades.
« Adieu, ma chère maman, je vous quitte pour retourner auprès du roi.
a Comtesse DU BarRY. »
Il y avait un usage immémorial à la cour, c'est qu'aussitôt qu'un des membres de la famille royale était attaqué de la petite vérole, il était administré.
On s'occupa donc d'en parler au roi.
Mais chacun tremblait de lui porter ces tristes paroles.
De tous les enfants de France, Mesdames, filles du roi, furent les seules qui approchèrent du lit de leur auguste père.
Toutes les autres personnes de la famille fuyaient la contagion, et l'on ne voyait dans la chambre de Louis XV que ses filles et sa maîtresse : étrange rapprochement qui faisait souffrir cruellement les princesses.
Mais elles renfermaient dans leur cœur la douleur qu'elles éprouvaient de partager les soins d'une tête si chère avec une femme qu'elles détestaient, et on leur rendra
ANKCDOTKS SUR M"'" f.A fOMTKSSK DU JJARKY. 1/7
cette justice que rien ne le rappela au monarque.
Aussi le roi, touché de la tendresse de ses filles et des égards qu'elles voulaient bien témoigner pour l'amour de lui à l'objet de ses affections, prit de lui-même un parti qui étonna extrêmement tous ceux qui étaient auprès de lui ; et, saisissant un moment où la comtesse était passée dans son appartement, il appela un de ses plus fidèles serviteurs et lui dit :
— Je n'ai point envie qu'on me fasse ici renouveler la scène do Metz : qu'on dise à M""® la duchesse d'Aiguillon qu'elle nie fera plaisir d'emmener M™* du Barry.
Celle-ci écrivit sur-le-champ à sa mère :