SCENE VIII
jjine DU cHATELET, avec iiidifféreiife.
Ah ! vous avez reçu des letlrcs de Lunéville?
VOLTAIKE.
Oui , vraiment, cl foii inquiélantes pour nou*.
M""^ DIT CUATELET, Ile l'écoulant plus el à pari.
C'est qu'en vérité I amour ne s'est jamais exprimé avec plus de violeuce :
VOLTAlilE, un peu piqué.
Pardonnez-moi, madame, je vois que vous êtes bien loin de moi.. Je n'essaierai plus d'attirer votre attenlion ; je vous quitte.
M"^ DU CHATELET, revenant à elle.
Voltaire !...
VOI.TAIKE.
J'aurais cru qu'en vous disant : Emilie, noire bonheur est menacé ; ce lien qui nous unit, peutêtre il va se rompre , je parviendrais a vous distraire de vos grands travaux : mais, je le vois, vous êtes poursuivie par une idée qui vous intéresse davantage , je n'ai plus rien à dire.
(Il va pour sortir.)
M°"= DC CHATELET
Arrêtez! (A part.) Ah! c'est lui qui m'aime! (Haut.) Voltaire , cher ami , vous me pardonnez, n'est-ce pas ?
VOLTAIRE, après un instant d'Iiésitation.
Il faudrait toujours finir par là. ( Il lui lend la main.)
H"^ DU CHATELET
Mon ami !
VOLTAIKE.
Cette lettre vous fera voir si nous avons le temps de nous quereller.
M™« DU CHATELET, regardant la lettre.
Elle est de M. Devaux.
VOLTAIRE
Le lecteur du roi Stanislas.
M"^ DU CHATELET
Un ami sur.
VOLTAIRE
Il nous en donne la preuve. Écoutez : ( Il lit. ) « Des couplets du chevalier de Bourtlers ont beau- » coup occupé ces jours-ci notre petite cour. L'au- » teur exallc , comme il le doit, l'amabilité de » M^edu Chàtelet, l'étendue de ses connaissances, » l'élévation de ses idées ; puis il rend grâce au )) dieu des amours, dont la protection lin a en- » voyé un poète pour embellir et charmer sa so- » iitude.
» Des gens officieux, comme il s'en trouve tou- » jours, n'ont pas manqué de faire tomber une » copie de ces couplets entre les mains de M. du » Chàtelet : cela n'a point paru lui plaire ; nous » l'avons vu toute la journée plus maussade qu'à » l'ordinaire, et il vient d'annoncer au roi son dé- » part pour demain. Celte lettre ne le précédera » pas de deux heures. » Il ne vous a pas écrit pour vous annoncer son retour?
M"'" DL" CHATELET
Non.
VOLTAIIU:.
Il veut vous surprendre.
«■"« DU CH.VTELET.
Cela m'étonnerait; il n'est pas jaloux.
L'amour que vous inspirez peut lui faire voir enfin que vous êtes jeune et belle.
M°"^ DU CHATELET
Vous le savez, ce sont des motifs d'intérêt qui nous unirent , M. du Chàlelet et moi ; il plaidait contre mon père pour cette terre où nous habitons : avec des droits également incertains, ils imaginèrent de s'arranger par un mariage , et l'on vint un matin m'apprendre , à moi pauvre fille de seize ans, que j'allais changer de maître. C'est donc la terre de Cirey que M. du Chàlelet a épousée ; il la possède, il en jouit , et, grâce à Dieu , il s'en est toujours contenté.
VOLTAIKE.
C'est à merveille; mais l'amour-propre , la crainte du ridicule... Dans celte grosse tête-là il y a de la place pour tous les préjugés.
M"'' DU CHATELET
Vous avez peut-être raison... mais qu'y faire?
VOLTAIRE
Comment? Il y a mille moyens de faire prendre le change à un mari.
M""= DU CHATELET
Si vous pouviez seulement en trouver un ?
VOLTAIRE
Nous en trouverons.
M"^ DU CHATELET
Mon ami, nous voilà condamnés à feindre , à tromper... Je suis donc coupable!... Et pourtant ces tendres affections de l'ame, que vous avez éveillées en moi, jamais l'homme à qui l'on m'enchaîna ne me les a demandées!... et si mon bonheur est une faute , il me semble que le nom de Voltaire doit m'absoudre.
VOLTAIRE
Chère Emilie! qui oserait vous accuser? Le monde où nous vivons a-t-il le droit d'être sévère? Non. Votre mari lui-même a-t-il réclamé votre amour? s'esl-il un seul instant inquiété des dispositions de voire cfrur?... Jamais. Aujourd'hui sa vanité peut-être s'est irritée : eh bien ! détruire un soupçon qui l'a troublé un moment, rendre le calme à son esprit . voila ce que nous devons faire. L'amour-propre n'en demande pas davantage.
M""' DU CHATELET
Mais comment y parvenir?
VOLTAIRE
Si, à son retour, il nous voyait divisés d'opinion sur tous les points , refroidis , brouillés même...
.tUHAMR ne LlIlTELi:! .
MADAMR 1)1 CHATKLET.
M"* DU CHATELKT.
Beau moyen ! m'a-t-il jamais vue brouillée avec lui ? Mon ami , on ne querelle que les gens qu'on aime.
VOLTAIUE.
Vous m'aimez donc bien ?
M""" DU CIIATEI.ET.
Ah 1 une épigramme !
VOLTAIRE
Ne vous fôcliez pas ! Ecoutez : si je quittais Cirey sur-le-champ?... Il ne nous sait pas informés de son retour.
M"'-' DU CHATELET
Voulez-vous donc qu'il me trouve en tcle-à-têle avec M. de Saint-Lambert?
VOLTAIRE
Saint-Lambert!.. Eh! mais, vous m y faites penser; c'est une excellente idée!
jjme DU CHATELET, ironiquemenl.
Excellente, en effet !
AOLTAIUE.
Eh ! parbleu! voilà le moyen tout trouvé !
M""^ DU CHATELET
Que voulez-vous dire?
VOLTAIRE
C'est cela, vraiment!... les couplets de M. de Boufflers parlaient d'un poète dont la présence embellit votre retraite ; ils ne me nommaient point. Saint-Lambert est poète ; le marquis vous trouve seule avec lui, et c'est sur le cher confrère que se porte sa jalousie.
M""' DU CHATELET
Il n'y a qu'une petite difficulté.
Laquelle ?
^,me BU CHATELET.
C'est que M. de Saint-Lambert ne peut pas rester ici.
VOLTAIRE
Pourquoi?
M™^ DC CHATELET
Pourquoi?... que vous importe?... Qu'il vous suffise de savoir que cela ne me convient pas.
VOLTAIRE
Voici la meilleure de toutes les raisons.
M'"* DU CHATELET
Et d'ailleurs, M. du Châtelel ne peut pas en être jaloux.
VOLTAIRE
Je vous dirai encore : pourquoi?
M"'' DU CHATELET, avec affecllon.
Mon ami , on peut supposer mon cœur capable d'attachement pour vous; j'ai dû m'y attendre. L'éclat qui environne votre vie a rejailli sur la mienne, et la livrera sans doute au jugement de la postérité.
Air : Mais, Frédéric, vous l'ignorez peui-êlre. Ce doux lien qui m'enchaîne à Voltaire Doil vivre, hélas! dans un Ion;: souvenir ;
Oui, je le sens, sur ce tendre myslére S'attacheront les yeux de l'avenir.
Mais, mon ami, s'il faut dans la mémoire Que nos deux noms soient réunis un jonr. J'ose espérer du moins que votre gloire Demandera grâce pour mon amour.
VOLTAIRE
Chère Emilie !
1H™« DU CHATELET
Ponr vous, je me suis résignée à la médisance ; mais pour nn jeune étourdi , faisant le métier d'homme à bonnes fortunes , et passablement fat!... En vérité, ceux qui me connaissent ne pourraient l'imaginer, et nous aurions beau faire, on ne le croirait pas.
VOLTAIRE
Ceux qui vous connaissent, oui... mais M. du Châtelet !.. est-il capable de vous apprécier ?... Saint-Lambert est très joli homme : voilà tout ce qu'il faut.
1V1™« DU CHATELET
Je ne consentirai jamais a jouer un pareil rôle.
VOLTAIRE
Il sera si court que vous n'aurez pas le temps d'en être embarrassée.
m""* du CHATELET, avec impatience.
Je ne veux pas ! Je vous répète que cela est impossible!... J'ai à me plaindre de M. de Saint- Lambert, je ne l'aime pas.
VOLTAIRE
Mais il n'est pas nécessaire que \ous l'aimiez. Vous avez, dites-vous, à vous plaindre de lui ! eh bien! ce sera une petite vengeance fort innocente, et vous savez, comme l'a dit notre grand Corneille ,
Que la vengeance est douce à Pesprit d'unn femme !
Il fait le métier d'homme à bonnes fortunes? Raison de plus pour qu'il se prenne au piège. En adoptant le moyen que je vous offre, vous écartez l'orage qui pourrait détruire le bonheur d'un ami, vous punissez un homme qui vous a déplu, je ne sais comment, et vous rassurez un mari qui s'avise d'être jaloux à cinquante ans. C'est la plus piquante des combinaisons; et que sais-je? peutêtre un jour la transporterai-jc sur la scène?
M™'' bu CHATELET.
Il ne manquerait plus que cela.
VOLTAIRE
Allons, Emilie, ne repoussez pas le seul moyen qui se présente de rendre du calme à notre avenir. Je vous en conjure ! Tenez, justement voici M. de Saint-Lambert ! Regardez donc comme il est bien! Je vous assure qu'en pariant qu'il plaira à une jolie femme, il y a cent contre un qu'on gagnera.
M™^ DU CHATELET
Vous êtes un extravagant.
VOLTAIRE
Vousconsenlez ! voila qui est arrangé: laissezmoi faire.
SCEiNE IX.
M""* Df CHATEI-tX, à pari.
El cette impertinente lettre? Quel embarras !