‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 115 sur 284 · SCRUPULES DE MADAME ELISABETH · texte numérisé non relu

SCRUPULES DE MADAME ELISABETH

depuis son enfance. Le vieux prêtre avait offert à sa jeune pénitente de rester à Paris. Sachant le regret que ses tantes en éprouveraient, elle refusa d'accepter ■cette proposition. L'abbé Madier s'éloigna donc, accompagné de Fabbé de Lubersac, autre ecclésiastique honoré de l'amitié de Madame Elisabeth. L'agitation du moment, une secrète persuasion que, par le moyen du confesseur qu'elle trouverait, elle aurait celui de procurer au Roi une suprême consolation, d'autres motifs encore, faisaient de cette circonstance, peu importante en apparence, une sérieuse épreuve.

A s'en rapporter aux reproches que s'adresse fréquemment Madame Elisabeth dans ses correspondances, aux jugements sévères qu'elle porte sur l'état de son âme, à certaines formes un peu dégagées de sou langage, on pourrait supposer que, par certains côtés de son esprit, elle appartenait au siècle sceptique «t léger qui l'avait vue naître. Il serait presque permis de croire qu'entre les jours de son enfance et ceux de la Révolution, elle avait respiré l'air pernicieux de cette cour dont les fautes et les plaisirs devaient être si chèrement expiés, de conclure enfin que, si sa foi était demeurée intacte, elle avait senti diminuer depuis ses malheurs son goût pour la prière et sa confiance en Dieu, Il n'en était rien. Mais le Ciel ne marque ses élus qu'après leur avoir montré, par de douloureux scrupules, ce que la vie la plus pure et la plus exemplaire offre encore de dangers et d'imperfections. Dieu lui apprenait par d'austères leçons à renouveler sa ferveur dans la solitude morale qu'elle subissait, à réclamer son appui, à chercher dans la pénitence

l'abbé edgewortii

une humilité patiente et une soumission plus complète encore à ses décrets. De là ces appels aux prières de ses amies, ces incertitudes sur le choix d'un nouveau confesseur, ces aveux constants de sa faiblesse et de son inexpérience, mêlés de ces innocentes railleries sur elle-même qui trahissent la candeur presque enfantine de son âme. Vivement conseillée par M""* de Raigecourt d'accorder sa confiance à l'abbé de Pancemont, curé de Saint-Sulpice, homme célèbre par ses hautes vertus, son éloquence et son courage, Madame Elisabeth répond à son amie : « Non, je ne » crois pas qu'il me convienne.... Dans ce moment, » j'aime mieux un confesseur dont on parle moins » et que je puisse espérer garder... Au reste, je sens » que je vais trôler mon âme de confesseur en » confesseur, ce qui ne laisse pas que de me déplaire ! ... »

Cette tristesse lui fut épargnée. A cette heure même elle rencontra sur sa pénible route un homme d'un caractère aussi élevé que sûr, dont l'existence et la simplicité répondait à ce qu'elle souhaitait trouver, non seulement pour elle-même, mais pour le Roi, dont il devait être le dernier consolateur.

Il y avait alors au couvent des Missions étrangères, à l'extrémité de la rue du Bac, un prêtre encore jeune, connu de quelques dames pieuses et de beaucoup de pauvres ouvriers du quartier, et dont Madame Elisabeth ne paraît pas avoir entendu prononcer le nom

l'abbé edgewortu

avant cette époque. Un ouvrage devenu rare (l) donne sur cet humble serviteur de Dieu quelques renseignements intéressants. Né en Irlande, à Edgeworth Town, dans le comté de Longford, Henri Essex Edgeworth appartenait à une famille protestante dont plusieurs membres avaient occupé de hautes situations dans l'église réformée d'Angleterre (2). Il avait quatre ans lorsque son père, cédant à une inspiration mystérieuse, se décida à résigner le bénéfice de ministre que sa conscience ne lui permettait plus de garder, et à passer en France pour pratiquer la religion catholique. De vives agitations avaient éclaté dans la famille lorsque cette résolution avait été connue. Henri, malgré sonjeuneàge, cutsapartdansces tristesses. « On voulut » bien nous permettre, racontc-t-il, de prendre congé » de nos jeunes cousins au moment de départ. Cette » scène d'adieux se passa dans la maison de Tintcn- » dant de notre oncle, et nous laissa des souvenirs » qui ne sont pas encore effacés. » M. Edgeworth emmenait trois enfants, Robert, Henri et une fille, avec leur mère. Il laissait en Irlande un quatrième fils nommé Usher, qui vécut longtemps dans les environs de Cork. Les voyageurs se fixèrent à Toulouse, et Henri « fit ses humanités et sa rhétorique à funiver-

(1) Mémoires de M. l'abbé Edgeworth de Firmont, dernier confesseur de Louis XYI. Recueillis par C. Sneyd Edgeworth.

(2) Cette famille avait pris sa part dans la grande rébellion irlandaise de 1641. Les aventures héroïques des Edgeworth, seigneurs de Cranalbagh, les traits de courage de la châtelaine de Lissart, près de Dublin, étaient l'objet des récits des chaumières. (Anecdotes sur la famille Edgeworth, Magasin pittoresque, XLI, p. 27.

480 l'abbé edgeworth. — son origine.

» sité de cette ville. » Elevé par ses parents dans la foi de l'Eglise romaine, il prit de bonne heure l'attrait des belles-lettres, l'amour du travail et le goût de la vie religieuse. Ces années si douces passèrent trop vite. La mort de son père vint bouleverser son existence. Etrangère et pauvre, sa famille devait se disperser. Les orphelins tinrent conseil auprès de leur mère veuve. On décida le retour de Robert en Irlande pour y prendre possession de quelques biens qui restaient, et le départ de Henri pour Paris, afin d'y terminer ses études.

11 y arriva par une froide matinée de l'automne de 4776, au début du règne de Louis XVI. Durant la longue route qu'il venait de parcourir, le voyageur n'avait entendu parler que des généreux projets du Roi, et de la confiante espérance de la nation dans sa justice et sa bonté. Etrange caprice de la destinée ! Qui aurait pu se douter de la terrible mission que Dieu réservait à ce pauvre jeune homme couvert d'habits de deuil , errant inconnu parmi la foule qui encombrait l'arrivée de la diligence de Toulouse. Triste du malheur qui venait de l'accabler, regrettant son frère qu'il ne devait plus revoir, sa mère et sa soeur, ses plus chères affections, Henri Edgeworth n'avait pour s'orienter dans la grande ville d'autre guide qu'une lettre d'un ami de ses parents, le docteur Moylan, depuis évêque de Cork, adressée à l'abbé de Laroche, supérieur du séminaire des Trente-Trois. Grâce à cette recommandation, il obtint un logement dans cette maison, acheva ses études au collège de Navarre, put faire sa théologie en Sorbonne, et parvenir au but qu'il se proposait, celui de recevoir les

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