LE JOURNAL. — MO HT DE MIRABEAU
dans un palais, comme des vieillards lassés de toute occupation, de tout amusement, et manquant de force pour aller vivre et respirer au dehors ?
21 mars. — « Nous voilà dans des angoisses ter- » ribles : le bref du Pape paraîtra ces jours-ci et la » vraie persécution s'établira peu de temps après (1).
28 mars. — « J'ai la mort dans l'âme de penser que » peut-être, d'ici à quinze jours, la religion sera bannie » de France. Voilà l'usurpateur de Paris installé d'hier. » Nous voilà livres à la persécution î Et lorsqu'on » regarde autour de soi, qu'y voit-on? Rien de con- » solant. Toujours des regrets, quelquefois de bons » mouvements, mais voilà tout î Ah î si Dieu voulait » faire un miracle en notre faveur ! Le méritons-nous? » Les Ninivites firent pénitence ! ils se couvrirent de » sacs et de cendre. Nous nous désolons ; mais nous » n'avons pas recours à Dieu, comme l'enfant qui se w jette dans les bras de son père ! Nous cherchons » encore de la consolation dans nos semblables ! )) Hélas ! l'expérience devrait bien nous faire voir » qu'il n'y en a point à espérer î (2) »
Elle écrivait ces lignes sous l'impression de la nouvelle du danger de Mirabeau malade, de ce Mirabeau qu'elle redoutait si fort quelques mois avant, et sur lequel reposait maintenant le dernier espoir, non seulement des constitutionnels, mais d'une grande partie de la cour.
2 avril. — « Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la Révolution y était approuvée,
(1) A Mme de Bouibelles. Coll. F. de Conches, p. 256.
(2) A Mme de Raigecourt. Id., p. 258.
» Il se croyait empoisonné. Il n'en avait pourtant pas » les symptômes... On Ta montré au peuple après sa » mort. Beaucoup en sont fâchés. Les aristocrates le » regrettent. Depuis trois mois, il s'était montré pour » le bon parti. On espérait en ses talents. Pour moi, » quoique très aristocrate, je ne puis m'empêcher de- » regarder sa mort comme un trait de la Providence » sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des » gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille » nous sauver. Je garde cette opinion pour moi, parce1 » qu'elle n'est pas politique. J'aime mieux celles qui » sont religieuses ! (I) »
3 avril. — Bien des gens rentrent en eux-mêmes... » Je vois la bonne compagnie penser à merveille, mais » malheureusement le peuple et la bourgeoisie ne » vont pas si bien ! » Elle cite ce propos railleur d'un homme qui venait de lire la belle et sévère ordonnance de M. deJuigné, archevêque de Paris (remplacé par Gobel), contre le serment. «c Ma foi, si je perdais trois » cent mille livres de rentes, j'en dirais bien autant. »
Même jour. — L'approche de la semaine sainte me » fait frémir !... »
Le 13 avril, le pape Pie VI avait enjoint aux membres du clergé français qui avaient prêté le serment civique de le rétracter sous quarante jours. Il avait suspendu de leurs fonctions et déclaré criminels ceux qui se refusaient à obéir. Recevoir de la main de ces derniers la communion pascale, était s'associer en quelque sorte à leur rébellion et donner aux fidèles un scandaleux exemple. Louis XVI crut se dérober à cette extré-
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 264.