LE JOURNAL. — SEMAINE SAINTE
Elisabeth, pour lui persuader que son devoir était de se soumettre aux exigences du schisme et que, femme
et princesse, elle ne pouvait donner l'exemple de la résistance aux volontés, aux ordres du souverain. 11 insista sur la nécessité de se montrer aux cérémonies des paroisses, durant les fêtes de Pâques. Madame Elisabeth écouta Montmorin en silence et ne lui répondit pas. Il comprit que rien ne changerait sa résolution et se retira. Seule, elle pleura amèrement. Quelques lignes émues de son journal retracent l'état de son âme : Samedi saint. — « J'ai bien souffert cette se- » maine, mais j'éprouve un calme depuis hier qui ne » peut venir que de Dieu et qui devrait m'engager à » le servir plus fidèlement. Je comptais avoir le » bonheur de communier le jeudi saint et le jour de » Pâques. Les circonstances m'en ont privée. J'ai » craint d'être cause d'un mouvement dans le chà- » teau (1). »
Même jour. « On répand dans Paris que le Roi va » demain à la grand'messe de la paroisse. Je ne pourw rai me résoudre à le croire que lorsqu'il y aura été ! » Dieu tout puissant ! quelle juste punition réservez- » vous à un peuple aussi égaré !
Louis XVI et Marie-Antoinette entendirent, en effet, la messe constitutionnelle de Saint-Germain-l'Auxerrois. Madame Elisabeth ne sortit pasde son appartement de la journée. Son absence fut vivement commentée par le public révolutionnaire et des cris d'insultes s'élevèrent, proférés contre elle sous ses fenêtres. Le lendemain, les journaux jacobins l'accusèrent d'avoir caché des prêtres réfractaires dans son appartement.
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 263.
25 avril. — « M. de La Fayette a repris le comman- » dément de la garde. Elle le lui a tant demandé qu'il » n'a pu s'y refuser, en faisant simplement quelques » conditions, comme d'obéir à la loi. Tout est tran- » quille à présent, à force de sacrifices. »
1er mat. — « Je crois toute la France réunie à Bru- » xelles. C'est énorme tout ce qui part. Je n'en ai pas » l'âme plus couleur de rose qu'il ne faut... »
il mat. — « On a rendu un décret avant-hier pour » faire croire au peuple que Ton est libre d'exercer la » religion que l'on voudrait. Dans le fait, il nous laisse » dans la position où nous étions depuis trois semaines. » Seulement, pourra-t-on aller dans une église sans » être fouetté, voilà ce que nous pouvons espérer de » mieux. Au reste, je ne suis point gênée pour mes » dévotions. Aussi je désire beaucoup ne pas aller à » Saint-Cloud... J'aime mieux crever (l) de chaud » dans mon triste appartement et entendre crier le » Postillon (2) et la Lettre de M. de Mercy (3), quoi- ») qu'elle ait l'heur de m'impatienter beaucoup. »
Même jour. — « 89 (le club de ce nom) et tout ce » qui s'en suit va se joindre aux Jacobins.
» M. de Clermont a été poursuivi par le peuple » et a couru des dangers pour l'affaire d'Avignon. » Delphine a été dans cette occasion courageuse , » simple, et pleine de confiance en Dieu. Elle était » vraiment touchante... »
(1) Elle avait écrit « grever de chaud » selon la prononciation de l'époque.
(2) Un des innombrables journaux qui paraissaient alors.
(3) Elle était soi-disant adressée aux princes émigrés.
l'adieu a montreuil
25 mai. — € Les marchands renvoient leurs ouvriers, » parce qu'ils n'ont plus d'argent pour les payer. Cela » se passe tranquillement, mais fera des voleurs de » grand chemin.
4 juin. « Je vais monter à cheval, avec Blanche, à » Fosse-Repose. De là je verrai ce pauvre Montreuil, » et je n'ose ajouter Versailles. Mais quelque indigne » qu'il soit, j'avoue que je le regrette un peu... Cepen- » dant, si tous ces événements n'étaient pas arrivés, » je serais restée dans un certain engourdissement » que le monde aurait peut-être jugé parfait, mais » qui franchement ne vaut rien du tout. C'est ainsi » que Dieu tire du mal du bien. [1 a encore bien des » malheurs à m'envoyer pour me faire parvenir à ce » qu'il veut de moi ! »
C'était un adieu que ce regard jeté des collines de Versailles sur le massif de verdure que formait le parc de Montreuil. Cruel moment dont l'amertume est la même pour tous les cœurs, que l'asile aimé que l'on abandonne soit un palais ou une chaumière ! La rareté et la brièveté des lettres écrites à cette époque, quelques mots significatifs, indiquent assez queMadame Elisabeth était absorbée par de vives préoccupations et qu'une résolution décisive se mûrissait au sein de la famille royale. En effet, une volonté de l'Assemblée avait exercé plus d'influence sur Louis XVI que les dangers de l'émeute et les conseils de ses meilleurs amis. Dépouillé par un décret du droit de grâce, droit que