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son généreux cœur regardait comme le plus beau privilège de la couronne, il consentait à échapper enfin aux humiliations qui l'accablaient, et à soustraire sa famille aux infortunes dont elle était menacée. Reprenant le plan de Mirabeau, il songeait à gagner Montmédy, et, de cette ville, à entrer en négociations avec l'Assemblée.
Jusqu'à cette heure, deux souvenirs historiques, toujours présents à la mémoire de Louis XVI, avaient dirigés sa conduite. C'était l'exemple des deux Stuarts, Charles Ier et Jacques II (1) : l'un, perdant la vie pour avoir combattu le Parlement ; l'autre, la couronne pour avoir quitté son palais. Eviter la fuite et la guerre civile avait été le but constant de ses efforts, et le motif qui lui avait fait chercher à se soumettre, jusqu'à la dernière limite, à cette Assemblée nationale, représentant pour lui le Parlement d'Angleterre.
Madame Elisabeth éprouvait aussi ces sentiments. Le fantôme de Charles Stuart hantait souvent son imagination quand, seule dans son appartement, elle réfléchissait à la situation de son frère. Mais nous savons déjà que son esprit plus ferme lui ouvrait d'autres horizons. Voyant la démocratie jacobine détruire l'œuvre des institutions parlementaires de 1789 reconnues par Louis XVI, elle estimait que le devoir de ce prince était d'employer, pour les défendre, toutes les ressources d'une politique habile et d'une énergie courageuse. La lutte se présentait à elle comme une longue et périlleuse guerre à entreprendre, où plutôt comme
(1) Beauchesne, Vie de Louis XVII. Nettement, Vie de Marie- Thérèse de France.
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une sorte de défense armée offrant les incidents, les alternatives et les aventures d'une véritable campagne. Des lectures sérieuses, favorisées par une vie retirée, des entretiens fréquents avec des personnages politiques, avec son frère le comte de Provence, qui aimait à traiter avec les femmes intelligentes le chapitre des grandes affaires, avaient élargi pour elle le cadre restreint dans lequel se débattaient les idées de Louis XVI. Aux yeux de Madame Elisabeth , l'histoire d'Angleterre n'était pas la seule à consulter. C'était plutôt dans celle de nos vicissitudes, de nos convulsions civiles et religieuses que l'enseignement apparaissait riche en exemples, en leçons éloquentes et précises. Commencer par sortir de Paris, pour gagner une ville forte, s'assurer ensuite le concours d'hommes énergiques, pour rendre à la couronne sa dignité, et à la France l'ordre et la liberté , tel devait être, dans les circonstances actuelles, le seul but de Louis XVI.
On a vu , pa r quelques réflexions du « Journal, » combien Madame Elisabeth avait été frappée, l'année précédente, de la vigueur avec laquelle le général de Bouillé avait réprimé l'insurrection de Nancy et rétabli la discipline dans l'armée. Elle avait écouté aussi avec une vive attention le projet de M. de La Tourdu-Pin, relatif à une évasion appuyée par ces troupes. Un frère du marquis de Raigecourt se trouvait parmi les officiers, et elle connaissait son dévouement. La Tour-du-Pin l'avait priée de communiquer son projet au Roi. Une correspondance s'établit. Bientôt après, Mirabeau apporte un plan et meurt. L'émeute du 18 avril survient ; Louis XVI, à bout d'humiliations, révolté par le décret du 5 juin, se décide enfin, et
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Bouillé devient trop tard l'organisateur du projet du tribun.
Dès l'hiver de 1791 , les préparatifs avaient donc commencé, sans cesse entravés par les indécisions du « Malade » comme l'appelle le Journal. Dans Paris, un étranger dévoué à la famille royale s'était chargé de la partie la plus compliquée de l'évasion, celle de sortir de la ville et de rejoindre l'armée de Bouillé. Nul n'était plus capable, par son caractère et sa situation, de conduire une pareille affaire. C'était le comte Axel de Fersen, un de ces jeunes Suédois qui s'étaient, au début du règne de Louis XVI, attachés à la France. Avec nos soldats, il avait pris part à la guerre d'Amérique et partagé les dangers et les gloires de cette campagne. Le Roi l'avait nommé colonel du régiment Royal-Suédois. Aimé de la noblesse française, estimé hautement à la Cour, il avait dû épouser MUe Necker à l'époque de la grande faveur du ministre, et il avait renoncé à ce brillant mariage par affection pour le jeune baron de Staël, son ami intime, qu'il savait sans fortune et épris de M 1,0 Necker. Fersen était lieutenant-colonel en service aux chcvau-légers du roi de Suède, Gustave III, et obligé de partager son temps entre les deux pays. En 1788, il avait accompagné Gustave en Finlande, et avait aidé ce prince, captif dans les marais glacés d'Anjala, à échapper à une redoutable conspiration et à regagner la Suède où, par une conduite héroïque, Gustave III avait reconquis son autorité menacée. C'était après cette campagne, remplie d'aventures et de périls, que Fersen avait obtenu de Gustave III le droit de résider en France. Il habitait tantôt Paris, tantôt Valenciennes et Mau-
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beuge, où son régiment était en garnison. Honoré par Louis XVI et par Marie-Antoinette d'une estime particulière, il écrivait à son père, en -1791, que « le Roi et » la Reine venaient d'ajouter aux bontés dont ils » l'avaient comblé une distinction flatteuse : celle de » la confiance; elle l'est d'autant plus, ajoutait-il, » qu'elle est extrêmement bornée et concentrée entre » trois ou quatre personnes dont je suis le plus jeune. » Ces personnes étaient le baron de Breteuil, le comte de Mercy et le marquis de Bouillé.
Depuis le 18 avril, toute la correspondance relative au plan d'évasion passait par les mains de Fersen . C'était lui qui transmettait les ordres du Roi au baron de Breteuil et au marquis de Bouillé, communiquait avec le comte de Mercy, au sujet des troupes étrangères destinées à soutenir cette entreprise, et envoyait l'argent nécessaire au marquis de Bouillé. Enfin, il avait fait commander secrètement, durant l'hiver, une berline de voyage à un carrossier nommé Warin, qui croyait travailler pour une dame allemande très connue alors à Paris, la baronne de Korff (1), à laquelle le ministre Montmorin délivra un passeport pour elle, ses deux filles, son intendant et ses femmes de chambre, en juin 1791.
Au commencement de ce mois, tous les préparatifs étaient plus que terminés. Bouillé commandait en chef un corps d'armée considérable dans les Trois Évêchés. Il avait sous ses ordres les troupes réparties dans la Franche-Comté, dans Ja Champagne, l'Alsace et la Lorraine, et protégeait ainsi nos frontières depuis
(1) Mme de Korff, d'une ancienne famille de Courlande, habitait Paris avec sa mère et sa sœur, Mme» de Stegleman.
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la Suisse, jusqu'à la Moselle et la Sambre. Malheureusement, depuis l'hiver, l'esprit révolutionnaire travaillait cette armée, dont le chef avouait ne pouvoir plus compter que sur une vingtaine de bataillons de troupes allemandes, et sur trois ou quatre régiments de cavalerie pour défendre sérieusement la cause monarchique.
Suivant le plan concerté, la famille royale devait se rendre à Montmédy, place forte située près de la frontière. Bouillé était d'avis que Ton se divisât pour diminuer le danger de l'évasion de Paris, en faisant partir seule la Reine avec le Dauphin. La Reine refusa. « Si l'on veut nous sauver, dit-elle, il faut que ce soit » tous ensemble ou pas du tout. » Bouillé désirait que la famille royale se servît pour voyager de deux petites diligences anglaises aussi légères que possible. On lui répondit que d'autres mesures étaient prises. La vérité était que le Roi et la Reine répugnaient à employer les moyens de la fuite, et que sans l'émeute du 18 avril et le décret du 5 juin, la berline serait restée dans les ateliers de Warin et le passeport de la baronne de KorfTsuns emploi. Lorsqu'enfin la décision fut prise, le Roi écrivit à Bouillé une lettre qui devait, en cas d'arrestation, mettre à couvert la responsabilité du général.
On arrêta le départ pour la nuit du 19 au 20 juin. Il fut remis à celle du 20 au 21, par la nécessité de cacher les préparatifs à une femme de chambre du Dauphin, démocrate ardente, dont le service finissait le 19. Le 20, Madame Elisabeth reçut M. de Montmorin et s'entretint quelque temps avec lui. D'après un récit de l'époque, il aurait encore insisté, dans cette conversation,
sur la nécessité où se trouverait la princesse d'assister aux processions de la Fête-Dieu, le dimanche suivant.
Peut-être n'ignorait-il pas absolument qu'elle avait quelque chance detre absente de Paris ce jour-là ? Dès le matin, le bruit d'une évasion du Roi avait circulé dans Paris, et vers le soir La Fayette et Bailly, sachant que la rumeur persistait, se rendirent aux Tuileries et firent part au Roi des propos de la ville. Les coutumes du château furent, en conséquence, plus scrupuleusement observées ce soir-là que les autres. A dix heures, chacun se retira dans ses appartements. Les issue* furent fermées à clef, les précautions prises, et sur quelques points les postes doublés, notamment devant la porte de Madame Elisabeth.
11 est onze heures et demie. Le silence règne dans le château. Chez Madame Elisabeth, les lumières sont éteintes. Le salon est dans son ordre accoutumé. Un gros bouquet de roses sauvages, cueilli le matin sur les coteaux de Meudon, s'épanouit sur la cheminée. Les oiseaux dorment sur leurs perchoirs. Mais les portes de la chambre à coucher et du boudoir sont ouvertes. Une femme, en costume de suivante en voyage, robe d'indienne brune à petites fleurs, mante à capuchon, chapeau de paille blanche à la Suissesse garni d'une épaisse dentelle noire, examine, à la faible lueur d'une veilleuse, un papier sur lequel se lit « Rosalie, femme de chambre, au service de Mmo la baronne de Korff, > et l'attache à un paquet. Elle jette un
coup d'œil rapide sur l'appartement, sur la table à écrire dont les tiroirs sont vides, et parait se disposer à sortir. Mais ce n'est pas vers la porte qu'elle se dirige, en s'avançant dans la demi obscurité du cabinet. Arrivée devant un panneau de boiserie sculptée, elle s'arrête, tire de sa poche une clé ployante et, sans hésiter, la fixe sur une rosace qui cède, entraîne le panneau et laisse voir un étroit passage (1). La fugitive s'y engage, descend quelques marches dans l'obscurité, et atteint une voûte dont l'issue donne dans le cabinet de la Heine. Là se trouve un garde du corps, officier dévoué, M. de Malden, qui attendait la princesse et devait lui servir de guide. En sortant du cabinet, ils descendent un escalier, suivent un corridor communiquant à l'appartement vide du duc de Villequier, où il n'y avait pas de sentinelles, et sortent dans la cour par une porte dérobée. A ce moment parait la Reine, vêtue à peu près comme sa belle-sœur, et qui venait de faire monter dans un fiacre ses enfants avec Mme de Tourzel. Elle rentrait, pour attendre le Roi, avec Madame Elisabeth. Gomme il tarde à venir, toutes deux sortent lentement et se séparent dans l'obscurité de la cour des Princes, laissant Malden pour conduire le Roi. Madame Elisabeth se dirige comme elle peut, sachant qu'elle devra gagner le Petit Carrousel , où elle trouvera le fiacre de MmB de Tourzel vis-à-vis une vieille maison connue sous le nom d'hôtel de Gaillarbois. Une heure s'est déjà écoulée. Elle aperçoit la voiture, dont le
(1) Selon quelques récits, cette cachette existait dans l'appartement depuis de longues années. Selon d'autres relations elle avait été pratiquée durant l'hiver.
cocher paraît de bonne humeur et siffle, tout en causant avec un camarade, qui lui offre une prise de tabac. Elle se hâte de s'approcher, quand un grand bruit de chevaux la force à se retirer au plus vite dans l'ombre de rentrée de l'hôtel. C'était le carrosse de M. de La Fayette, où lui-même se trouvait, venant du coucher du Roi, escorté comme de coutume de ses porteurs de torches. Il rase la borne de la voûte où s'était blottie Madame Elisabeth. Les lanternes du carrosse éclairent la figure souriante du général , dont les yeux rencontrent ceux de Ja pauvre créature frissonnante contre la muraille. Il passe encore plus près du fiacre où tremble de son côté Mme de Tourzel, du cocher indifférent occupé àpriser,etnevoitrien,oune veut rien voir. L'instant d'après, passe Bailly dans sa voiture. Puis le silence se rétablit. Trois quarts d'heure s'écoulent. « Je vis une femme, raconte Madame Royale » dans sa relation, qui tournait autour de la voiture, w J'eus peur qu'on ne nous découvrit; mais je fus ras- » surée en voyant que le cocher ouvrait la portière » et que c'était ma tante. .» « J'eus la consolation de » voir arriver Madame Elisabeth, écrit Mme de Tourzel. » C'était un commencement d'espérance. »
En montant dans la voiture, Madame Elisabeth marche par mégarde sur le Dauphin, qui, averti qu'il fallait se taire et ne pas remuer, ne laisse échapper aucune plainte. Pendant qu'il retient ses sanglots, Madame Elisabeth et Mma de Tourzel échangent des regards inquiets. Minuit sonnent. Ni le Roi, ni la Reine ne paraissent. Enfin, Louis XVI se montre en tenue de voyage d'intendant de bonne maison. Mais la Reine tarde encore trois quarts d'heure. Accompagnée de
M. de Malden, elle arrive tremblante d'émotion et d'épouvante. Au moment où elle traversait la grande cour du Carrousel, elle aussi avait vu venir le carrosse de La Fayette. Pour l'éviter, elle s'était jetée dans les rues étroites qui couvraient alors la place du Carrousel, et, perdue dans ce labyrinthe, n'osant point interroger quelqu'un si près des Tuileries, elle ne s'était retrouvée aulieu indiqué qu'après de longs efforts. Enfin, on part, on gagne la nouvelle barrière du faubourg Saint-Martin, et l'on arrive à peu de distance de la barrière de Clichy et du jardin La Boissière. C'est là que devait se trouver la berline commandée chez Warin.
Depuis deux heures, en effet, cette voiture est là, attelée de cinq chevaux vigoureux. Trois hommes, dont l'un est monté sur un cheval anglais, l'y avaient conduite. C'étaient MM. de Valory et de Moustiers, tous deux cachés sous des habits de livrée ; enfin, un cocher nommé Balthazar Sapel, seul ignorant le nom des maîtres de la voiture, et tâchant par ses questions de le savoir de ses compagnons. A une heure, celui de ces derniers qui servait de courrier partit à bride abattue pour Bondy, commander un relai.
Lanuit était la plus courte de Tannée, celledu20 au 21 juin. Le jour paraissait peu après deux heures, quand le fiacre arriva, s'ouvrit, et que les fugitifs montèrent rapidement dans la berline. Puis le cocher qui les avait conduits verse le fiacre dans un fossé, où il abat les chevaux de façon à ce qu'ils ne puissent se relever de longtemps, monte sur le siège de la berline à côté de M. de Moustiers, et donne à Balthazar, qui mène en postillon, le signal de départ. L'attelage dévore l'espace, gagne Bondy en une demi-heure et trouve le
JOURNÉE DU 21 JUIH.
relai de six chevaux de poste commandé par M. de Valory, qui repart pour Claye. Ici le cocher mystérieux dont l'activité vient d'arracher les voyageurs aux dangers de la sortie de Paris, descend et prend congé d'eux. Tous le remercient avec une émotion attendrie. C'était M. de Fersen.
Il jugeait le danger passé hors des faubourgs de Paris, et, vingt-quatre heures après, il écrivait de Mons à son père le billet suivant :
« Le Roi et toute sa famille sont sortis de Paris » heureusement le 20, à minuit. Je les ai conduits » jusqu'à la première poste. Dieu veuille que le reste » de leur voyage soit aussi heureux, J'attends ici » Monsieur à tout moment. Je continuerai ensuite ma » route le long de la frontière pour joindre le Roi à » Montmédy, s'il est assez heureux pour y arriver (I). »
Cependant le voyage continue. Les fugitifs éprouvent après Bondy un moment de confiante espérance. Louis XVI s'entretient avec Mme de Tourzel et Madame Elisabeth, leur affirme sa résolution de rester en France et de ne jamais demander l'hospitalité à l'étranger. Mais, trop indifférent aux précautions, il se montre plusieurs fois à la portière et des paysans allant aux champs l'aperçoivent. Entre Montmirail et Châlons, il fait plus : il descend, monte des côtes à pied, cause avec des passants et des cultivateurs, et, ce qui est étrange, est reconnu par ces individus, qui ne conçoivent ni curiosité, ni défiance. Le temps se dépense ainsi. Entre Chaintrix et Châlons , les chevaux s'abattent,
(1) Le comte de Fersen à son père, le feld- maréchal comte de Fersen. Mons, 22 juin, 6 heures du matin, d'après la lettre originale du comte de Fersen. Journal, t. I, p. 139.