LE ROI A VARENNES
patriotes le temps de se rassembler. Un officier s'approche alors du Roi : « Sire, lui dit-il, à voix basse,
» nous pouvons tenter le passage de la rivière à gué, » la mettre entre nous et l'ennemi. » Les gardes du corps armés sollicitent d'un regard suppliant l'autorisation de repousser l'attaque. L'heure est décisive I Un mot, un signe du Roi, et tout peut encore être sauvé. Mais ce mot, Louis XVI ne le prononce pas. Ce signe, il ne le donne pas. Au contraire, il défend d'employer la force, et pendant qu'il parle, un homme prend une lanterne, la met sous la figure du Roi, lui enjoint sans le nommer de descendre chez le procureur de la commune, lui promettant, si son passeport est en règle, de le laisser partir après l'examen des signatures. Cet individu , que reconnaissent la Reine et Madame Elisabeth, est le maître de poste de Sainte- Menehould, le funeste Drouet, dont elles ont vu le mouvement lorsqu'on s'était arrêté dans cette ville, où il était connu pour ses opinions républicaines et ses correspondances avec le côté gauche de l'Assemblée. C'est lui qui, parti à travers champs, avait pu gagner Varennes avant la berline et prévenir les autorités.
Espérant encore se tirer d'affaire, le Roi accepte cette proposition et se rend avec sa famille chez le procureur de la commune, un épicier nommé Sauce. L'agitation augmentait. Trois chefs militaires venaient d'arriver : MM . de Choiseul, de Goguelat et de Damas, accompagnées de quelques hussards du régiment de Lauzun. La foule se rassemble devant la maison de Sauce, où les fugitifs, après avoir traversé la boutique du rez-de-chaussée, étaient montés au premier dans une chambre à coucher. On mit les enfants sur le lit
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et la fatigue les endormit, malgré le bruit du tocsin et les cris qui se faisaient entendre. Madame Elisabeth s'assit auprès d'eux. Le passeport que l'on montrait au procureur la désignait comme étant leur bonne.
On doutait encore à Varennes que les personnes ainsi arrêtées fussent Louis XVI et sa famille. Un patriote de la ville, connu de Drouet, était le seul individu présent qui eût été à Versailles, et qui fût capable de s'assurer de la vérité des soupçons du maître de poste de Sainte-Menehould. Il monta dans la cbambre où Sauce et d'autres hommes interrogeaient les voyageurs, et déclara qu'il ne se trompait pas. « C'est bien le Roi, dit-il. » A ces mots succède un moment d'émotion profonde dont il serait possible de proGter. « Eh bien , s'écrie la Reine, restée silencieuse jusqu'à ce moment, si vous le reconnaissez, respectez-le donc ! » Ces paroles si simples remettent chacun dans son véritable caractère, et rendent au Roi sa franchise et ses moyens de défense. Louis XVI explique les motifs de sa fuite, le but de son voyage. Les assistants r écoutent, se montrent émus, presque subjugués. Sauce balbutie et pleure. Quelques personnes s'approchent du Roi, l'assurent de leur dévouement. Mais Drouet, trop ambitieux pour perdre la chance de profiter de sa capture, s'agite, pérore, descend dans la boutique, effraye le public dans la rue, démontre que si le Roi s'échappe, c'est se vouer au pillage et à l'incendie. Une rixe commence entre les troupes royales et la garde nationale réunie. Les hussards de Lauzun refusent d'obéir à M. de Goguelat et sont acclamés par la foule. La famille royale se voit perdue sans ressource, si Bouillé tarde encore.
LA REINE IMPLORE Mme SAUCE. 211
Hélas ! il n'arrive pas et la peur ébranle les bonnes
dispositions du procureur, dont un ordre seul pouvait encore sauver les voyageurs, en les laissant partir. Madame Elisabeth se rappelait en frémissant d'impatience un exemple récent. Ses tantes Adélaïde et Victoire, elles aussi, avaient été arrêtées, un mois auparavant, presque aux portes de Paris, à Moret, au milieu d'une population plus irritée que celle de Varennes, et déterminée à ne pas les laisser continuer leur route. Un jeune et courageux officier, le vicomte de Ségur, second fils du maréchal de ce nom, avait sauvé la situation en chargeant la foule et en soutenant l'escorte par des ordres énergiques. Que n'était-il là, pensait la Princesse, qui savait que la détermination ne pouvait venir du Roi ! Un moment, cependant, elle espéra dans l'émotion bien sincère de l'épicier procureur, qui pleurait et regardait sa femme comme pour demander conseil. La Reine s'aperçoit de ce mouvement et s'adresse à Mme Sauce. « Vous êtes » mère, lui dit-elle, vous êtes femme : vous devez » sentir tout ce que je dois souffrir ! Vous pouvez » contribuer à nous rendre un grand service ; Madame, » ce n'est pas la Reine, c'est une mère, c'est une » femme qui vous le demande avec prière ! »
Certes ! ces paroles étaient touchantes et l'occasion belle, pour la paysanne qui les entendait, de gagner la grande place que réserve l'histoire aux serviteurs des causes malheureuses ! Madame Elisabeth lui montrait en silence les enfants endormis, dont les tètes charmantes reposaient sur le lit. Elle comptait sur le cœur d'une Française et d'une compatriote pour consoler la fille de Marie-Thérèse humiliée, désespérée ! Mais