LE ROI A ÉPERNAY
arrivée en France. Quelques témoins de la réception de la radieuse Dauphine de 1770 se trouvaient là et
couvraient de larmes les mains de la Reine désolée de 1791. Des jeunes filles apportèrent des fleurs. Vers le soir, les magistrats de cette noble ville témoignèrent secrètement au Roi la peine qu'ils ressentaient de ne pouvoir le délivrer. Quelques personnes lui offrirent de le sauver pendant la nuit, et lui montrèrent un escalier dérobé qui était dans la chambre où couchait le Dauphin, et qui était impossible à découvrir quand on ne le connaissait pas. Louis XVI refusa. Il s'effrayait des dangers que son évasion pouvait faire courir à la Reine et à sa famille, et témoigna à ces généreux Français la plus vive reconnaissance (1).
Autre fut l'accueil de la ville d'Epernay. Sans l'intervention de Scévole Cazotte, commandant de la garde nationale d'un petit village des environs , la Reine eût été assassinée. Madame Elisabeth se plaça devant elle et courut de graves dangers. La population était ivre de fureur et d'épouvante. Ce dernier sentiment sauva les voyageurs, en portant les misérables habitants d'Epernay à presser le départ.
D'étranges conversations, révélations curieuses de l'état de l'esprit public à cette époque, s'échangeaient entre le Roi et les officiers municipaux des villes. « Mali gré vos fautes, lui disait un juge d'Epernay, nous » protégeons votre retour vers les représentants de la » nation. N'ayez pas peur. » « Peur ! répondit le Roi » avec calme. Parmi les Français, je ne puis avoir » peur. » Et il répétait que son intention n'avait pas
(1) Mémoires de Mme de Tourzel, I, 331.
été de sortir du royaume, mais de Paris, où sa famille était en danger. Les assistants l'écoutaient et s'attendrissaient. De longues clameurs suivirent la voiture lancée au galop des chevaux de poste sur la route d'Epernay à Paris, et redoublèrent, quand le peuple la vit s'arrêter devant celle des commissaires de l'Assemblée. La dernière partie de ce drame du voyage de Varennes, où semblent résumées toutes les fautes, toutes les faiblesses, toutes les trahisons de cette époque, allait commencer.
On a souvent raconté la fuite du Roi. Les circonstances du départ des commissaires de l'Assemblée pour le ramener sont moins connues. Le 21 juin, dès sept heures du matin, le docteur Brunyer, médecin du Dauphin, avait ébruité l'évasion. A huit heures, la nouvelle s'était répandue dans tout Paris. Réunis à la hâte, au bruit du canon, du tambour et du tocsin, les députés, ayant fait appeler les ministres et les commandants des troupes, prenaient connaissance de la noble lettre laissée par le Roi, et décrétaient les mesures les plus violentes en vue d'arrêter les fugitifs. La ville était fort calme. Dans l'Assemblée, la droite, silencieuse, contenait son émotion et formait des vœux pour le succès de la fuite. La lutte s'ouvrait sombre et terrible entre les Constitutionnels, amis du duc d'Orléans, seul prince de la maison régnante resté à Paris, et les Jacobins républicains, groupés autour de Robespierre. Les Constitutionnels réclamaient déjà hautement la régence pour le duc d'Orléans. Les Jacobins voyaient une monarchie nouvelle commencer dans cet acte, etsoupçonnaient La Fayette d'avoir favorisé l'évasion pour laisser le champ libre au prince démocrate.
« L'ordre successif, publiait une des gazettes les plus » répandues, désigne M. d'Orléans comme régent... Il » n'a point démérité de la patrie ; il a toujours marché » dans le sens de la Révolution... Les fautes, disons plus, » les délits de ceux qui touchaient de plus près au » trône ont mieux servi son ambition, s'il en a, que lui- » même. On ne peut, sans injustice et sans intercepter » l'ordre naturel de la succession, déjà décrétée, l'é- » carter de la régence... En lui donnant un conseil, » on fait disparaître tous les inconvénients... on l'en- » vironne de lumières suffisantes, on affermit le ressort » du pouvoir exécutif, qui ne peut plus subsister dans » les mains faibles et dégradées du fonctionnaire ac- » tuel (1). »
L'indifférence de Paris troublait encore plus les Jacobins. Une bande soudoyée avait, dans la matinée, envahi les Tuileries, parcouru et souillé les appartements, mais le calme s'était rétabli bientôt, et la journée du 22 s'écoula paisible et sans nouvelles. Ce ne fut que le 23, à dix heures du soir, que le courrier de Varennes atteignit Paris. « Un paquet a été remis » à M. le Président, écrivait un député de l'Assem- » blée même. « Aussitôt le bruit s'est répandu de » rang en rang : le Roi est arrêté ; il est arrêté ! » » M. le Président, après avoir ouvert le paquet, a » invité l'Assemblée au plus grand silence, et les ga- » leries à ne donner aucun signe d'improbation ou » d'approbation. On nous a fait lecture de plusieurs » pièces envoyées par la municipalité de Varennes, » dans le Clermontois, par le directoire du départe-
(1) Journal de Perlet.
» mont, et par la municipalité de Chàlons. Il en ré- » suite que le Roi a été arrêté à Varennes, le 21, par » la garde nationale (1). »
Accueillie avec une profonde consternation par la droite de l'Assemblée, la nouvelle fut reçue par les Constitutionnels avec une irritation qu'ils dissimulèrent péniblement, et qui se trahit par des plaisanteries amères et des expressions d'une ironie grossière contre Louis XVI (2). Quant aux Jacobins, qui se sentaient encore incapables de proclamer la République, ils se réjouissaient, préférant de beaucoup la faiblesse de Louis XVI à la popularité qui eût entouré une régence du duc d'Orléans. Mais il s'agissait de ramener la victime, et de ne pas risquer une nouvelle évasion. La nomination de la Commission destinée à veiller au retour ne les rassurait pas entièrement. Deux des commissaires, La Tour-Maubourg et Barnave, étaient constitutionnels. Mathieu Dumas, auquel l'Assemblée avait, sur la présentation des comités, confié le commandement général de toutes les forces à requérir, était du parti des Lameth, dévoué au duc d'Orléans. Le quatrième était Pétion, créature de Robespierre. Il se trouvait ainsi représenter seul le parti républicain entre ses trois collègues.
Jérôme Pétion de Villeneuve avait trente- trois ans. Il était né à Chartres, où il était devenu avocat, et s'était rendu célèbre par des succès de galanterie; depuis 1789, il siégeait à l'Assemblée et faisait partie du groupe du Tiers. « Pétion, dit Mercier, avait une con-
(1) Lettre inédite de M. de XX.. .
(2) Voyez Mémoires de Pétion.
PÉTfÙtt CHEZ LATOUR-MAUBOURG. Îf9
» tenance fière. une figure assez belle, un regard af- » fable, une éloquence douce, des mouvements, du » talent et de l'adresse. Mais ses manières étaient corn- » posées, ses yeux se doublaient ; il y avait dans ses j> traits quelque chose de luisant qui repoussait la » confiance. Ami inséparable de Robespierre, leurs » principes étaient si conformes et leur intimité si » marquée, qu'on les appelait les deux doigts de la » main (1). »
L'admiration que professait Pétion pour Jean-Jacques Rousseau l'avait rapproché de Roland et de sa femme, qui l'admettait à ses soirées. Il avait puisé dans ce monde, envieux jusqu'à la haine, une aversion défiante contre la Cour et contre les classes élevées, avec une terreur profonde du peuple des faubourgs. Cependant, son orgueil sans bornes lui persuadait facilement qu'il dominerait cette multitude par la force de son éloquence, par l'habileté de sa conduite et par les agréments irrésistibles de sa personne. Robespierre connaissait à fond ce caractère vaniteux et cynique, dont il exploitait tour-à-tour, au profit de ses desseins, la poltronnerie et la fatuité, l'insolence et la bassesse. Pétion lui servait parfois d'intermédiaire et toujours d'espion, auprès des chefs de factions du parti républicain.
La mission qui lui incombait le 22 juin avait exalté sa suffisance. Nous le voyons, dans sa relation, arriver chez La Tour-Maubourg, l'air gourmé, important, se considérant comme chargé par les Jacobins de repré-
(1) Paris pendant la Révolution (1789-1798) ou le Nouveau Paris, par Sébastien Mercier, p. 165.