PÉTION ET SES COLLÈGUES
senter leur cause. Il rêve déjà aux ovations du peuple des campagnes ; il entend les cris d'amour des villageois à sa vue. Peut-être devra-t-il user de son influence pour soustraire ses collègues à des démonstrations contraires, mais il aura cette générosité. Pour eux, ne tenteront-ils pas de le séduire, de saisir cette occasion de gagner à leur cause le grand orateur, l'incorruptible patriote, l'idole de Paris, devenue celle de toute la France ? Cette idée fixe s'empare de lui dès son entrée chez M. de La Tour-Maubourg, où les voyageurs se réunissaient pour partir. « A peine fus-je entré que » Duport arriva, que La Fayette arriva ; je ne fus pas » peu surpris de voir Duport et La Fayette causer en- » semble familièrement, amicalement. Je savais qu'ils » se détestaient, et leur coalition n'était pas encore » publique... La Fayette faisait des plaisanteries, ri- » canait. Duport s'expliquait peu. Au milieu d'une » espèce d'abandon, j'apercevais clairement beaucoup » de contrainte. Je ne me laissai point aller avec des » gens qui, visiblement, jouaient serré, et qui déjà, » sans doute, s'étaient fait un plan de conduite... (1) » On part ; durant le voyage, Pétion continue son système de défense. A Dormans, on s'arrête pour dîner. Pendant le repas, à propos d'un mot jeté sur la régence du duc d'Orléans, il surprend des signes d'intelligence entre Maubourg et Barnave, et redouble d'attention et de précautions. Un seul point les réunit : la terreur de voir apparaître Bouillé et ses troupes ! Mais les heures passent et le voyage avance sans alerte. « A une lieue, une lieue et demie d'Epernay, sur une
(i) Mémoires de Pétion.
RENCONTRE DES DÉPUTÉS ET DU ROI. 22 'î
» très belle route, nous apercevons de loin un nuage » de poussière, nous entendons (c'est Pétion qui écrit » dans son mauvais français) un grand bruit. Plu- » sieurs personnes approchent de notre voiture et » nous crient : « Voilà le Roi ! » Nous faisons ralentir » le pas des chevaux ; nous avançons, nous apercevons » un groupe immense ; nous allons mettre pied à » terre. La voiture du Roi s'arrête : nous allons au- » devant. L'huissier nous précède et le cérémonial j> s'observe d'une manière imposante. Aussitôt qu'on » nous aperçoit, on s'écrie : « Voilà les députés de l'As- » semblée nationale ! » On s'empresse de nous faire » place partout. On donne des signais (sic) d'ordre et » et de silence. Le cortège était superbe : des gardes » nationales à cheval, à pied, avec uniforme, sans » uniforme, des armes de toute espèce ; le soleil, sur » son déclin, réfléchissait sa lumière sur ce bel en- » semble, au milieu d'une paisible campagne : la » grande circonstance, je ne sais, tout cela était im- » posant et faisait naître des idées qui ne se calculent » pas ; mais que le sentiment était diversifié et exa- » géré î Je ne puis peindre le respect dont nous étions » environnés. Quel ascendant puissant, me disais-je, » a cette assemblée, quel mouvement elle a imprimé ; » que ne peut-elle faire 1 Comme elle serait coupable » de ne pas répondre à cette confiance sans bornes, à » cet amour si touchant I
» Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes, » des applaudissements de la foule que l'empressement » attirait, que la crainte de nous presser éloignait, nous » arrivâmes à la portière de la voiture. Elle s'ouvrit » sur le champ. Des bruits confus en sortaient. La