PÉTION ÉTUDIE LA FAMILLE ROYALE
» le Roi « mon frère. » La Reine faisait danser le Prince » sur ses genoux. Madame, quoique plus réservée, » jouait avec son frère. Le Roi regardait tout cela avec » un air assez satisfait, quoique peu ému et peu sen- » sible. »
... « J'examinais le costume des voyageurs. Il était » impossible qu'il fût plus mesquin. Le Roi avait un » habit brun peluché, du linge fort sale ; les femmes » avaient de petites robes très communes et du matin.
» Le Roi parla d'un accident qui venait d'arriver à » un seigneur qui venait d'être égorgé, et il en parais- » sait très afFecté. La Reine répétait que c'était abo- » minable, qu'il faisait beaucoup de bien dans sa » paroisse, et que c'étaient ses propres habitants qui » l'avaient assassiné. . . Cette histoire était à peine finie, « Messieurs, nous dit-elle, nous avons été ce matin à » la messe à Ghàlons, mais à une messe constitution- » nelle. » Madame Elisabeth appuya. Le Roi ne dit » pas un mot. Je ne pus pas m'empêcher de répondre » que cela était bien, que ces messes étaient les seules » que le Roi dût entendre ; mais j'avoue que je fus » très mécontent de ce genre de persiflage et dans les » les circonstances où le Roi se trouvait.
« La Reine et Madame Elisabeth revenaient sans » cesse aux gardes du corps qui étaient sur le siège » de la voiture, et témoignaient les plus vives inquié- » tudes. »
» Quant à moi, dit Mme de Tourzel, qui avait gardé » jusqu'alors le silence, mais avec un ton résolu et » très sec, j'ai fait mon devoir en accompagnant le » Roi et en ne quittant pas les enfants qui m'ont été » confiés. On fera de moi ce que Ton voudra, mais je
» ne me reproche rien. Si c'était à recommencer, je m recommencerais encore. »
Pendant que Pétion observait de la sorte les personnages qui l'entouraient en étalant un sans-gêne insultant, Barnave se montrait respectueux et réservé. Un voile de tristesse amère assombrissait son visage maigre et allongé Ses regards doux et profonds trahissaient la déception et le regret. Les cris de la foule l'indignaient , appelaient sur son front, creusé par l'étude et la réflexion, le trouble, la rougeur de l'humiliation ; il essayait de causer avec le Roi, qui répondait à peine, et d'échanger quelques paroles avec la Heine, dont la voix tremblait d'une émotion irritée. Madame Elisabeth, dans sa propre détresse, eut pitié de l'embarras, poussé jusqu'à la souffrance, du jeune député. Elle ouvrit avec lui un entretien remarquable et dont Mme de Tourzel a conservé les traits principaux. if Adressant la conversation à Barnave, elle lui retraça, » avec une sagesse et un courage admirables, la con- » duite du Roi, qu'elle mit en opposition avec celle de » l'Assemblée dans les diverses phases de la Révolu- « tion. » Voici continue la même narratrice, ce que j'ai retenu de ce discours, qui dura plus d'une heure etdemie. « Je suis bien aise que vous me mettiez à portée de » vous ouvrir mon cœur et de vous parler franchement » de la Révolution .Vous avez trop d'esprit, M. Barnave, » pour n'avoir pas reconnu sur le champ l'amour du » Roi pour les Français et son désir de les rendre heu- » reux. Egaré par un amour excessif de la liberté, » vous n'avez calculé que ses avantages, sans penser » aux désordres qui pouvaient l'accompagner. Vos o premiers succès vous ont enivré et vous ont fait aller
226 MADAME ÉLISABETI1 ET BARNAYE.
» bien au-delà du but que vous vous étiez proposé. La » résistance que vous avez éprouvée vous a roidi contre » les difficultés, et vous a fait briser, sans réflexion, » tout ce qui mettait obstacle à vos projets. Vous avez » oublié que le bien s'opère lentement et qu'en voulant » arriver trop promptement au but, on court risque » de s'égarer. Vous vous êtes persuadé qu'en détrui- » sant tout ce qui existait, bon ou mauvais, vous cons- » truiriez un ouvrage parfait, et que vous rétabliriez » ce qui était utile à conserver. Séduit par cette idée, » vous avez attaqué les fondements de la Royauté et » abreuvé d'outrages et d'amertume le meilleur des » Rois. Tous ses efforts et ses sacrifices pour vousra- » mener à des idées plus saines ont été inutiles, et vous » n'avez cessé de calomnier ses intentions et de l'avilir » aux yeux de son peuple, en ôtant à la royauté » toutes les prérogatives qui inspirent le respect et » l'amour.
« Arraché de son palais et conduit à Paris de la « » manière la plus indécente, sa bonté ne s'est pas » démentie. Il tendait les bras à ses enfants égarés •» et cherchait à s'entendre avec eux, pour opérer le » bien de cette France qu'il chérissait malgré ses er- » reurs. Vous l'avez forcé de signer une Constitution »» point achevée, quoiqu'il vous représentât qu'il était » plus convenable de ne donner sa sanction qu'à un » ouvrage terminé, et vous l'avez obligé de la pré- » senter ainsi au peuple dans une fédération dont » l'objet était de vous attacher les départements, en » isolant le Roi de la nation ! »
A ces paroles, Barnave interrompit vivement, Madame Elisabeth. « Ah I Madame, s'écria-t-il, ne vous
» plaignez pas de cette fédération : nous étions perdus, » si vous en eussiez profité ! »
« Eh bien, reprit la princesse, le Roi, malgré les
» diverses insultes qu'il a éprouvées depuis cette » époque, ne pouvait encore se résoudre au parti » qu'il vient de prendre ; mais, attaqué dans ses » principes, dans sa famille, dans sa propre personne, » profondément affligé des crimes qui se commettent » dans toute la France, et voyant une désorganisation » générale dans toutes les parties du gouvernement » et les maux qui en résultent, il s'est déterminé h quit- » ter Paris pour aller dans une ville du royaume où, » libre de ses actions, il pût engager l'Assemblée à » reviser ses décrets, et faire, de concert avec elle, » une Constitution capable de donner le bonheur à la » France, en classant les divers pouvoirs et en les » remettant à leur place. »
Barnave attentif ne répliqua rien à cet exposé exact de la situation faite à Louis XVI par l'Assemblée. Madame Elisabeth continua : « Je ne parle pas de ses » malheurs particuliers. Le Roi seul, qui ne doit faire » qu'un avec la France, nous occupe uniquement. Je » ne quitterai jamais sa personne, à moins que vos » décrets, n'achevant d'ôter toute liberté de pratiquer » la religion, je ne sois forcée de l'abandonner pour » aller dans un pays où la liberté de conscience me » donnerait les moyens de pratiquer ma religion, à » laquelle je tiens plus qu'à ma propre vie. »
« — Gardez-vous-en, Madame, répondit Barnave, » vos exemples, votre prudence sont trop utiles à » notre pays.
» — Sans cela, croyez bien que je n'y penseraisjamais.
» Il m'en coûterait trop de quitter mon frère, quand » il est aussi malheureux. Mais un pareil motif ne peut »> faire impression sur vous, monsieur, qu'on dit pro- » testant et qui n'avez peut-être môme aucune reli- » gion.
» — Madame, croyez que je ne suis ni protestant ni » indifférent ! Mais que de fois n'ai-je pas été calom- » nié 1 que de fois ne m'a-t-on pas prêté des idées, » des propos bien éloignés de mes sentiments : n'est- » ce pas à moi que l'on fit prononcer ces mots in- » fâmes, après la mort de messieurs Foulon et Berthier : » Ce sang est-il donc si pur ! »
L'accent avec lequel s'exprimait Barnave émut vivement la famille royale. Les rôles, un moment, se trouvèrent changés : ce n'était plus le commissaire de l'Assemblée chargé de ramener en prisonnier un fugitif coupable, c'était un sujet du Roi cherchant à se justifier, devant lui, d'une accusation qui pesait sur son cœur, d'un passé qui affligeait sa conscience ! On traversait alors une bourgade à quelques lieues de Dormans, et la voiture s'était arrêtée. Un pauvre curé s'approcha et adressa au Roi des paroles respectueuses. Aussitôt, une bande de misérables se jeta sur lui. « Tigres ! » leur cria Barnave, encore pâle de l'émotion avec laquelle il avait répondu à Madame Elisabeth, « tigres ! avez-vons cessé d'être Français ! Nation de » braves, êtes- vous devenue un peuple d'assassins! » Ces paroles sauvèrent d'une mort certaine le malheureux prêtre, déjà terrassé. La Reine raconta ainsi cet incident du du voyage : « Barnave, en s' adressant aux » meurtriers, s'était jeté presque hors de la portière. » Elisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par