LA FAMILLE ROYALE GARDKE A VUE
meute qui avait pénétré le 21 juin dans les appartements ! La découverte du passage secret de celui de Madame Elisabeth avait exaspéré les gardiens. Des meubles avaient été brisés, des portes enfoncées. Le lendemain, le palais devint une prison. Investi par l'Assemblée Nationale du gouvernement du château et de la garde de la personne du Roi, La Fayette fit placer dans l'intérieur des Tuileries douze officiers choisis par lui, ainsi que vingt-quatre autres pris dans ia garde nationale, et qui devaient se relever par tiers, de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures. La rigueur de cette captivité était si grande que, par surcroît de précaution, on supprima la messe de la chapelle du château, parce qu'on trouvait cette chapelle trop éloignée des appartements et que l'on craignait que, dans le trajet, il n'y eût quelque tentative d'évasion. On dressa dans une pièce rapprochée de ces appartements un autel de bois et on en fit une chapelle provisoire, où le Roi et sa famille devaient entendre la messe. « La Reine montait- elle chez le » Dauphin, dit la relation de Mme la comtesse de Béarn, » elle trouvait toujours la porte fermée. Un des offi- » ciers frappait alors en disant : la Reine ! À ce signal, » deux des officiers quigardaient à vue Mme de Tourzel ouvraient la porte. » (i) Le régime du Temple commençait ainsi aux Tuileries.
Moins sévèrement surveillée que sa famille, Madame Elisabeth voulut partager la captivité du Roi dans toute sa rigueur. Pendant six longues semaines, elle ne sortit pas du palais. S'occuper à distraire, à consoler
(i) Souvenirs de quarante ans, p. 87.
les captifs, prier et travailler, tel fut l'emploi de ces jours d'été si pénibles à passer dans le Paris enfumé
de cette époque, en face des masses poudreuses des quinconces des Tuileries, des bassins d'eau saumâtre, des allées desséchées où, dès le mois de juillet, s'éparpillaient les feuilles brûlées des marronniers flétris. La vue de la Seine seule avait quelque charme aux premières heures, avant le réveil de la grande cité. Alors montaient jusqu'aux fenêtres de la prisonnière des chants d'oiseaux, des souffles de fraîcheur. Ce » vieux fleuve des Gaules, témoin de tant de révolutions
successives assistait en philosophe impassible au drame qui se déroulait sur ses rives, toujours prêt à ensevelir dans ses froids abîmes de nouveaux secrets, de nouvelles victimes.
La correspondance de Madame Elisabeth reprend le 4 juillet. Elle écrit d'abord au comte de Provence, qui, plus heureux que Louis XVI, avait réussi à gagner la Belgique. C'est à Bruxelles que la lettre est adressée. « Votre seconde lettre me parvient. J'ignorais absolu- » ment les dangers que vous aviez courus î Que je » rends grâce à la Providence de vous en avoir pré- » servé ! Ah ! remerciez bien celui (1) dont le Ciel s'est » servi pour vous sauver ! Je sens que je l'aime de tout » mon cœur. Oui, le Ciel a eu ses vues en vous sau- » vant. Ne l'oubliez pas. Mais Dieu veut au moins » votre salut. Voilà ce que je désire le plus. Vous savez » si mon cœur est vrai lorsqu'il vous souhaite avant » tout un bonheur éternel.
» Nous nous portons bien. Nous vous aimons, mais
(1) Le comte d'Avaray.
» je me mets en tête pour cet article. Jouissez du bonis) heur que vous avez d'être réuni à un objet (1) qui
mérite toute votre amitié, et ne pensez jamais faim blement à ceux que la main de Dieu a frappés d'une » manière forte, mais à qui il donnera, j'espère, les » moyens de soutenir cette épreuve. » (2)
5 juillet. — c Les esprits se calment.
9 juillet. — « La loi sur lesémigrants va être très » sévère.». Paris est tranquille à l'extérieur. . • J'ai » été très malheureuse ! Je le suis encore, surtout de » ne pouvoir avoir de nouvelles sûres du pays étranger.
Même jour. — « J'ai pu voir hier mon abbé (3). J'ai « causé bien à fond avec lui. Cela m'a remontée.
10 juillet. — « Paris et le Roi sont toujours dans la » même position, le premier tranquille, et le second ?> gardé à vue, ainsi que la Reine. Même, hier, on a » établi une espèce de camp sous leurs fenêtres, de s peur qu'ils ne sautent dans le jardin, qui est hermé- » tiquement fermé et qui est rempli de sentinelles, » deux ou trois sous les mêmes fenêtres. La loi pour j> les émigrants est très sévère ; ils payeront les trois » cinquièmes de leur bien (4).
14. — Nous menons la même vie, étant aussi gardés j> qu'il y a huit jours. Le rapport de l'affaire a été » fait hier. Les conclusions sont que le Roi ne peut y> pas être jugé. Par les décrets, il le prouve. Mais j> plusieurs membres le disputent. On dit que cela sera
(1) Le comte d\Artoi8.
(2) Lettre à M. le comte de Provence, communiquée par 3t. le vicomte de Fontenay. Coll. F. de Couches, p. 30».
(3) L'abbé Edgeworth de Firmont.
(4) Coll. F. de Conches, p. 307.
» décidé samedi. Je ne le crois pas, car une grande » partie de l'Assemblée doit parler. Il y a eu un peu
» de mouvement aujourd'hui, parce que les femmes » d'un des clubs sont venues présenter une pétition » que l'Assemblée n'a pas voulu recevoir. Elles ont dit » qu'elles reviendraient demain. On doit la lire à Tou- » verture de l'Assemblée. Je crois que c'est pour de- » mander qu'il n'y ait plus de Roi. Il me paraît encore » impossible de prévoir la conduite que tiendra l'As- » semblée. Duport, Barnave, Lameth, d'André, La » Fayette, tout cela est pour la monarchie ; mais je ne » sais pas s'ils l'emporteront. »
Mène jour. — « Il y a eu aussi aujourd'hui une fédéw ration. Le canon et le tambour ont tiré et battu » toute la journée, et le quai est rempli de monde. » Si l'on avait le cœur gai, ce spcctaele serait superbe.
» ... Le château de Guy (1) a pensé être pillé. Nos » amies sont bien malheureuses, privées, depuis plus » de trois semaines, des seules consolations qui puis- » sent soutenir; mais le Ciel y a pourvu une fois, et » leur courage est toujours le même. Que de malheurs » chaque individu éprouve ! Plus heureuse que nos » amies, j'ai repris, depuis cette semaine, mon genre » de vie accoutumé. Mais combien mon âme est loin » de pouvoir en jouir comme je le voudrais ! . . . . » Cependant, je suis calme. Si je ne craignais pas pour » d'autres que pour moi, il me semble que je suppor- » terais facilement ma position qui, bien que je ne » sois pas prisonnière, ne laisse pas que d'avoir des » désagréments (2).
(1) Saint-Cyr.
(2) Coll. F. de Couche*, p. 309.
15 juillet, — « Le décret vient d'être porté. Le Roi » est hors de cause. M. de Choiseul et les gardes du » corps seront jugés. Les autres resteront en état d'ar- » restation. Les femmes sortent cette nuit de l'abbaye. »
Même jour — t II y a un peu de mouvement dans » le peuple et beaucoup de frayeur (1). j>
18 juillet, — « Nous avons, depuis trois jours, un » sabbat un peu fort. Le Champ-de-Mars était occupé • par les sans-culottes, qui y tenaient une petite as- » semblée nationale, ce qui n'a pas eu de succès au- » près de la véritable. En conséquence, elle a ordonné *» que la loi martiale fût publiée. Le drapeau rouge a » été déployé. Vingt de ces malheureux ont été tués, » cent blessés, plusieurs noyés. Six de la garde ont » péri. C'étaient des bourgeois, ce qui anime beaucoup » les autres, qui se sont portés au château avec zèle. » L'esprit général de la garde est fort bon pour l'exé- » cution de la loi. Ils ont un grand désir de se débar- » rasser des gueux qui font le train (2). »
23 juillet, — € On dit que l'Assemblée avance son »> grand ouvrage de la charte constitutionnelle et qu'il » sera présenté dans un mois. »
Même jour, — « On fait cent histoires sur les cours » étrangères. On prétend que le comité ecclésiastique » a reçu la nouvelle qu'elles voulaient s'opposer à » notre constitution. La Prusse et l'Angleterre me » font une peur affreuse. Ephraïm (3) , envoyé de
(1) Coll. F. de Conches, p. 309, 310 et suivantes.
(2) Ce fut la répression de cette émeute qui servit de dossier judiciaire pour faire condamner à mort, deux ans plus tard, Bailly, maire de Paris.
(3) Ephraïm reparut au moment du 10 août et fournit en
» Prusse, qui, dit-on, soudoie notre armée de bri- » gands, est relâché, parce qu'il aurait pu faire » pendre plusieurs personnes qui n'ont pas de goût » pour ce genre de mort. »
23 juillet. — « J'ai, à présent, hors du royaume, » tant de gens qui m'intéressent, que cela fait horreur » à penser et m'emporte beaucoup de temps. »
Même jour. — « Je suis encore un peu étourdie de » la secousse violente que nous avons éprouvée. Il » faudrait pouvoir passer quelques jours bien tran- » quilles, éloignées du mouvement de Paris pour » remettre ses sens ! . . . Heureux celui qui, tenant » toujours son âme entre ses mains, ne voit que Dieu » et l'éternité, et n'a d'autre but que de faire servir » les maux de ce monde à la gloire de Dieu, et d'en » tirer parti pour jouir en paix de la récompense » éternelle ! Que je suis loin de cela I »
27 juillet. — « Je suis bien loin d'avoir l'âme » calme ! . . . Peu à peu, j'espère que cela viendra et » que je ne finirai pas par devenir folle. »
28 juillet. — « La charte avance. Mais on croit » qu'elle ne paraîtra que dans cinq ou six jours, ce » qui fait qu'elle ne sera présentée à la sanction que » dans quinze. . . Je frémis du moment où le Roi sera » dans le cas d'agir. Nous n'avons pas ici un homme » de tête en qui l'on puisse avoir confiance. Où cela » nous mènera-t-il ! Je frémis 1 (1) «
Instruite des dispositions des émigrés, connaissant
effet des sommes considérables aux Jacobins. C'est toujours ce Juif de Berlin dont il est si souvent question dans la correspondance des émigrés.
(!) Coll. F. de Conches, p. 317.