LES JOURS D'ÉPREUVE
par M. de Bombelles les divisions qui se produisaient entre l'Autriche et les princes français, Madame Elisabeth en souffrait amèrement et prévoyait quelles en seraient les suites pour son malheureux frère. Aussi son journal est-il empreint d'un caractère de tristesse presque désespérée, à cette époque de la réclusion aux Tuileries. « L'abandon à la volonté de Dieu n'est » encore que dans la superficie de mon esprit, » écritelle, le 29 juillet (i). Elle avait à lutter aussi contre de grandes épreuves intérieures : le doute, l'impatience, le découragement ; elle versait des larmes amères dans la solitude de son petit oratoire. Le 4 août, elle écrit à Mme de Raigecourt : « Priez pour moi, mon » cher cœur, j'en ai bien besoin ; vous ne pouvez vous » en faire idée. Je suis plus sèche, plus bête, que ceux » qui n'ont jamais connu la douceur du joug qui » m'est imposé ! (2) » Et, en effet, prières, méditations, lectures, travaux, tous les secours qu'elle s'était accoutumée à considérer comme des ressources infaillibles, lui échappent ou l'irritent I II semblerait même que la vision du Temple fût venue s'offrir à son âme délaissée dans le palais des Tuileries. Ses lettres à l'abbé de Lubersac sont, dans leur simplicité, de vrais cris de désolation. C'est un des traits remarquables du caractère deMadame Elisabeth, que ce mépris des illusions à l'âge où elles ont tant d'empire, sans cependant que cette sorte de découragement atteigne jamais en elle les sources de l'énergie et de la constance dans les résolutions. Nulle mieux qu'elle n'a connu les défauts de Louis XVI,
(1) A l'abbé R. de Lubersac. Buauchesne, t. H. Coll. F. de Conches, p. 319.
(2) Coll. F. de Conches, p. 319.
du pauvre Malade, le goût d'intrigue du comte de Provence et l'imprévoyante légèreté du Jeune homme, comme elle appelle son frère le comte d'Artois. La Reine enfin, cette noble et courageuse Marie-Antoinette, dont chaque jour elle aime et respecte davantage les grandes qualités de cœur et d'esprit, la Reine lui paraît trop confiante dans l'intervention étrangère, dans la politique méticuleuse de Mercy, du vieux renard, car tel est le surnom que donne sans façon Madame Elisabeth au diplomate autrichien. Quant aux chefs de l'émigration, aucune de leurs fautes n'échappent à la clairvoyante Princesse. La rivalité de Breteuil et de Caîonne lui paraît un malheur irrémédiable, un obstacle à toute intervention utile de la part des cours étrangères. Peut-être aurait-elle meilleure opinion des efforts sincères qu'elle voit tenter aux constitutionnels de l'Assemblée de Paris pour sauver la monarchie, mais leurs vues sont trop courtes et l'incertitude de Louis XVI les paralyse, tandis que les anarchistes gagnent du terrain. De là cette situation sans espoir pour la noble femme, qui demeure cependant plus ferme et plus vaillante au poste que son dévouement a choisi, à mesure que les alertes se multiplient, que les humiliations sont plus amères.
25 août. — « ... Il y a deux jours, une sentinelle, » sur la terrasse des Feuillants, prit des marrons qui » lui tombaient sur la tête pour des pierres qu'on lui » jetait. En conséquence, il a tiré. Le caporal accourt » à ce bruit, monte sur le mur, voit deux hommes se » promenant dans la cour des Feuillants et tire dessus. » Heureusement, ils n'ont pas été blessés. C'étaient » deux hommes de la garde. Tout cela a fait un peu
» de bruit dans le moment. Cette nuit, une sentinelle, » qui est dans un corridor en haut, s'est endormie, a » rêvé je ne sais quoi, s'est éveillée en criant. Dans » le même moment, tous les postes, jusqu'au fond de » la galerie du Louvre, en ont fait autant. Dans le » jardin, il y a aussi des terreurs paniques. Tout cela » entretient la garde dans une terreur apparemment » fort utile pour ceux qui sont causes de toutes ces » bêtises (4). »
Même jour. — « Il a été question hier de la maison » militaire du Roi. Il aura douze cents hommes à » pied et six cents à cheval, qui seront choisis dans » les troupes de ligne et dans la garde nationale. Il » faut avoir été un an dans celle-ci pour être choisi. » Outre cela, il aura la garde d'honneur que la ville » où il sera lui fournira. Il faut convenir que cela » fera un Roi bien et librement gardé. On le croira, » c'est tout de même. M. le duc d'Orléans a renoncé » à ses droits au trône dans la séance d'hier (24 » août).
» La fête du Roi se passe avec toute la modestie pos- » sible. Il n'y a pas la moindre différence des autres » jours. On ne lui permet même pas d'aller entendre » la messe dans la chapelle. »
31 août. — c . . . Tous les jours, il y a des querelles » à l'Assemblée. Le côté gauche est parfaitement » désuni. Le parti républicain n'est pas le plus fort, » mais il est bien marqué. Malouet a fait, l'autre » jour, un discours charmant, qui a été écouté, d'une » manière incroyable pour le style ; mais on dit que
(1) Coll. F. de Conches, p. 340.
» le projet qu'il a donné n'est pas bon. .Te ne l'ai pas » encore lu . . . >
Madame Elisabeth indique dans ce passage la tentative de Barnave, qui avait rallié à lui les quatre cinquièmes du centre gauche de l'Assemblée. Les députés de cette fraction avaient formé le projet défaire une lecture d'ensemble de la constitution terminée, et une révision générale pour en mettre d'accord toutes les parties. Barnave, Duport et les Lameth s'étaient concertés à demi mot avec Malouet, pour arriver à la modification de certains articles qui portaient atteinte à la prérogative royale. Les rôles étaient distribués. Malouet, un des orateurs de la droite, devait entamer l'attaque, Barnave lui répondre avec véhémence, pour mieux cacher leur entente, et abandonner quelques dispositions comme dangereuses et anti-constitutionnelles. Pour leur part, les Lameth devaient soutenir l'extrême gauche. Les députés du côté droit firent manquer le plan. Ils résolurent de protester par le silence contre la constitution et de s'abstenir de tout vote. Cette abstention, dans une séance regardée par les constitutionnels comme de la dernière importance pour la monarchie, détruisit tout leur espoir. Le jour venu, les deux côtés se tenaient en observation ; Barnave n'attendait que l'attaque. Malouet, qui avait déclaré à la droite son intention de protester de vive voix, ouvrit la brèche. Le côté droit demeura muet et assura ainsi le triomphe du député Le Chapelier qui, n'étant pas dans le secret, interrompit Malouet avec violence, cria au blasphème et réussit à le faire descendre de la tribune. Ainsi finit le « discours charmant » dont parle Madame Elisabeth.
12 septembre, — « Je suis heureuse aujourd'hui. » Depuis longtemps, je n'avais eu une après-dînée à » moi et j'en jouis bien. Je n'ai pas fait grand'chose, » mais au moins n'ai-je pas été étouffée pour faire » mes petites lectures... On dit le traité de l'Oraison, » oelui de la Présence de Dieu et celui de la Confor- » mité à la volonté de Dieu, superbes. Je commencerai » demain le premier (1). »
14 septembre. — « Voilà la constitution finie et » terminée par une lettre dont je ne parlerai pas... » J'ai beaucoup d'inquiétude pour ses suites. Je vou- » drais être dans tous les cabinets de l'Europe. La » conduite des Français devient difficile. Une seule » chose me soutient, c'est la joie de voir ces Messieurs » sortir de prison. M. de Choiseul l'est aujourd'hui, » et ceux qui sont ici le sont d'hier. J'espère les voir » ce matin (2). »
Même jour. — « Je vais à midi à l'Assemblée pour » suivre la Reine. Si j'étais la maîtresse, je n'irais certes » pas. Mais, je ne sais, tout cela ne me coûte pàs au- » tant qu'à bien d'autres, quoique assurément je sois » loin d'être une constitutionnelle. »
Le 13 septembre, Louis XVI avait adressé à l'Assemblée son acceptation à la constitution par l'intermédiaire du ministère delà justice. La lettre à laquelle Madame Elisabeth fait allusion, était celle que le Roi écrivit à Monsieur et au comte d'Artois, pour leur expliquer l'adhésion qu'il venait de donner à la cons-
(1) Nous avons vainement cherché l'auteur de ces ouvrages, qui ne figurent pas dans le catalogue des livres de piété de Madame Elisabeth.
(2) Coll. F. de Conches, p. 337.