‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 145 sur 284 · QUELQUES JOURS DE CALME · texte numérisé non relu

QUELQUES JOURS DE CALME

» placée où je suis ! Ce n'est pas moi qui ai choisi ! » tu crois bien qu'elle m'y retient. Il faut donc s'y » soumettre... Ton mari est donc allé faire une j> course légère et tu es restée avec tes enfants, tes » livres et ta pensée. En voilà bien assez pour toi ! (1) » La Suisse, les montagnes, quel rêve, en effet, pour cette prisonnière de vingt-cinq ans, qui raconte ainsi l'emploi de ses monotones journées : t Nous allons à » la messe à midi. On dine à une heure et demie. A *> six heures, je rentre chez moi. A sept heures et demie, » nous soupons. On joue au billard après dîner et » après souper, pour faire faire de l'exercice au Roi. » A onze heures, tout le monde va se coucher, pour » recommencer le lendemain. Je regrette quelquefois » mon pauvre Montreuil, quand il fait beau et chaud. ' » Viendra-t-il un temps où nous nous y retrouverons ? » Quel bonheur j'épouverais ! Mais tout me dit que # ce moment-là est bien loin (2). »

Une accalmie s'était produite dans l'état révolutionnaire. L'acceptation de la constitution par Louis XVI avait provoqué un mouvement favorable , et quand il s'était rendu à l'Assemblée, il avait retrouvé l'accueil des plus beaux jours de la monarchie. La Fayette et les constitutionnels avaient proposé l'abolition de toute procédure relative aux événements

(1) Coll. F. de Conche», p. 337 et 338. <2) Id. p. 346.

passés et à la fuite de Varennes. Cette ouverture avait ^té accueillie avec enthousiasme ; enfin, une amnistie générale était proclamée et les prisons ouvertes. Le journal de Madame Elisabeth offre alors un double intérêt, en laissant entrevoir les obstacles qui empêchèrent la cour de profiter de ce précieux moment de trêve, et le mécontentement des émigrés.

25 septembre. ... € Nous avons été à l'Opéra. Nous y> irons demain à la Comédie. Mon Dieu ! que de » plaisirs ! J'en suis toute ravie ; et aujourd'hui nous » avons eu, pendant la messe, le Te Deum /...Ce soir, » nous avons encore une illumination : le jardin sera » superbe, tout en lampions et en petites machines » de verres que, depuis deux ans, on ne peut plus * nommer sans horreur (I). »

Même jour. — ... « Les colonies ne seront pas sou- » mises aux décrets. Barnave a parlé avec tant de » force qu'il l'a emporté. Cet homme a bien du talent » et de l'esprit; il aurait pu être un grand homme, > s'il avait voulu. Il le pourrait encore. »

Le 88 septembre, Madame Elisabeth écrit une longue lettre à Mme de Raigecourt. Mais une nuance de fierté offensée se mêle au ton affectueux qui lui est ordinaire. Trop souvent nous voyons cette nuance se reproduire dans ses correspondances à dater de cette époque. La cause en est facile à comprendre : les deux amies de la princesse lui transmettaient l'opinion des émigrés sur la conduite de Louis XVI, sur son acceptation de la constitution. Cette opinion était fort sévère. De plus, elles mêmes semblaient s'affliger de

(1) Coll. F. de Conches, p. 339.

l'assiduité de leur Princesse à se montrer avec la Reine à l'Assemblée nationale, aux spectacles, aux promenades. Madame Elisabeth était trop décidée à continuer son œuvre de dévouement au Roi, pour se troubler de ces blâmes indirects ; néanmoins, son cœur en souffrait et s'affligeait de voir augmenter l'opposition des Français émigrés contre son frère.

30 septembre. — « La clôture de l'Assemblée est » aujourd'hui. Le Roi ira prendre possession du droit » que la constitution lui donne d'ouvrir et de fermer » les législatures (1). »

L'Assemblée Constituante se dispersait. Elle sentait décroître sa popularité, et convoquait les assemblées primaires, décidant qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu. La nouvelle législature se réunit le lor octobre ; le 7, Louis XVI se rendit à l'Assemblée qui avait adopté un décret, n'accordant au Roi qu'un fauteuil dans la salle des séances. La veille, Madame Elisabeth commence ainsi son journal d'octobre.

6 octobre. — « Il y a aujourd'hui deux ans que nous » étions encore dans le lieu de ma naissance. C'est » vers cette heure-ci qu'il a été décidé que nous le » quitterions! »

Même jour. — « La nouvelle législation a commencé » par attaquer les droits que la constitution avait » donnés au Roi. Elle a décrété qu'elle devait être in- » dépendante de la volonté du Roi lorsqu'il y était, » et, qu'en conséquence, ils seraient assis devant le » Roi ; qu'il n'aurait pas un fauteuil différent de celui » du président, et que l'on ne lui donnerait plus le

(î) Coll. F. de Conches, p. 343.

» titre de Sire ni de Majesté, mais qu'en lui parlant, » on dirait toujours « Roi des Français. » Tout cela » ferait rire, si l'on n'y découvrait un désir violent de » détruire toute la constitution (I).

12 octobre. — « L'empereur a, dit- on, reconnu le » pavillon national. Tout est tranquille ici. .. Je crois » que ce sera long, parce que, n'éprouvant pas de ré- » sistance, le peuple n'a pas de raison pour s'animer. » Le Roi est, dans ce moment, l'objet de l'adoration » publique. . . (2) »

Même jour. — « Les pauvres prêtres de Saint-Sul- » pice meurent de faim. Que n'ai-je des trésors, je » sais bien l'usage que j'en ferais. »

21 octobre. — « On dit que l'Assemblée veut s'em- » parer des biens de tout ce qui habite l'Allemagne.

» Nous avons un vent assez fort depuis trois jours » et de la pluie, ce qui ne me plaît pas du tout. Je » comptais faire demain une grande promenade à » cheval avec Mmc de Tarente. 11 y a à parier que je » resterai dans ma pauvre chambre (3). »

31 octobre. — « J'ai l'âme toute noire. Je n'aime » pas du tout ce que je vois !. . . Dieu veuille que j'aie » tort Notre sort sera toujours d'ôtre bètes et mala- » droits, ce dont j'enrage de tout mon cœur (4). »

8 novembre. — « Les tristes nouvellesdesîlessontcon- » firmées d'hier par une lettre de M. de Blanchelande. » On craignait la famine pour la ville du Gap, et il tenait

(1) Coll. F. de Conches, p. 350.

(2) Id. p. 352.

(3) Id. p. 358.

(4) Id. p. 359.

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» ses vaisseaux prêts pour faire embarquer les femmes » et les enfants et les sauver, tandis qu'on chercherait » à les défendre. Ils avaient envoyé demander secours » aux Anglais. Voilà le commerce de la France tota- » lement ruiné, et ce superbe royaume humilié presque » dans la poussière I Au moins, s'il Tétait de cœur, » Dieu pourrait en être touché ! Mais, hélas ! que » peut-on faire avec des cœurs corrompus, trompés » par l'illusion la plus adroite et la plus perfide ! • (i)

Même jour. — « Il fait un froid de loup depuis trois * jours. Il y a déjà assez de glace dans les bassins pour » remplir les glacières. Si l'hiver est aussi froid qu'il » s'annonce, je ne comprends pas ce que deviendront » les pauvres. »

Hélas I on ne le sait que trop, ce qu'ils deviendront, les pauvres, par ces temps rigoureux qui restèrent si longtemps gravés en traits sinistres, dans la mémoire du peuple de Paris, sous le nom « des hivers de la République! » Déjà, en 1786 et en 1788, des froids extraordinaires avaient annoncé l'apparition de ces fléaux. Depuis cinq années, la misère envahissait sans résistance les familles affaiblies par la disette et les privations. En 1791, plus de travail, plus de secours. Dans tous les quartiers de Paris, les hôtels demeuraient fermés. Cette vie des riches, qui en alimente tant d'autres, se faisait humble, restreinte et concentrée. Les couvents, source d'aumônes journalières, étaient ouverts et abandonnés. La sœur grise , servante et garde malade du malheureux, ne se rencontre dans aucune rue. La sœur hospitalière, gardienne et insti-

(1) A Mme de Bombelles. Coll. F. de Conches, p. 361.

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