LA MISÈRE A PARIS
tutrice des orphelins, est en fuite ; les brodeuses, les* dentellières, les coiffeuses, toutes mères de famille habituées à nourrir leurs enfants du produit de leur
aiguille, ne reçoivent plus de commandes. Le pain est cher et rare. « Je le cache sous mon matelas, écrit » une couturière à sa famille, d'abord pour qu'il ne* » gèle pas, ensuite pour qu'on ne me le prenne pas. » L'argent s'enfouit. Chacun dissimule ce qui lui en reste, car donner à ceux qui en manquent serait risquer d'exciter une attention malveillante. Aussi la famille royale se voyait-elle assaillie de supplications, étant seule à oser accueillir les demandes. La part de Madame Elisabeth paraît avoir été fort large dans la distribution des secours, à en juger par les liasses de pétitions, de réponses et de lettres qui lui étaient adressées. Une de ces dernières offre un de ces tableaux désolants, trop fréquents dans les grandes villes. Elle est d'une dame de charité de la paroisse de la Madeleine de la Ville-l'Evêque : « Je me suis rendue, par ordre de Ma- »> dame, auprès de la menuisière du numéro 9. Nous » sommes montées ensemble. Toutétaitvrai.L'homme- » est mourant, la femme bien malade. Les trois en- » fants sont blottis dans la paille. Ils n'ont pas de quoi » se couvrir, et ne peuvent descendre pour mendier » nus... La menuisière leur a donné un peu de soupe. » C/est dans un grenier de la rue Roquépinc que gémissent ces infortunés (i).
11 novembre. — « Toujours dans la môme position. » L'Assemblée dit ce qu'elle peut contre les prêtres » et les émigrants. Jeudi, on doit faire un règlement
(1) Beaucheene, t. I.
» pour les prêtres non assermentés. Dieu veuille qu'il » soit sage. Il gèle comme au mois de janvier (i). »
14 novembre. — On n1a pas encore porté le décret » contre les prêtres. l'Assemblée paraît vouloir y met- » tre une grande sévérité. . . Cependant, Dieu permet » que la religion se soutienne au milieu de cette » demi persécution . . Les églises des couvents sont » remplies ; les communions sont innombrables, et » tout se passe avec le plus grand calme. . . Les pa- »> roisses ne sont pas de même. On peut s'y promener » fort à Taise (2) . »
16 novembre. — « Il s'est passé ces jours derniers une » drôle de chose. Un caporal a inventé de consigner » le Roi et la Reine dans leurs appartements, depuis » neuf heures du soir jusqu'à neuf heures du matin. » Cette consigne a duré deux jours, sans qu'on le » sache ; enfin, le troisième, un grenadier a averti son » capitaine. Toute la garde est furieuse ; il va y avoir » un conseil de guerre. Dans la règle, le caporal de- » vait être pendu ; mais je ne crois pas qu'il le soit, » et j'en serais bien fâchée. Le Roi devait monter à » cheval un de ces jours-là ; il a fait vilain. Le Roi » est resté chez lui ; ce qui fait dire dans tout Paris » qu'il est de nouveau en arrestation. »
Même jour. — « Je change d'appartement pour un » mois ou six semaines. On arrange le mien un peu » mieux qu'il n'était. Je suis chez ma tante Victoire. (3) » La vue n'y est pas gaie ; mais le cabinet où j'écris » est assez joli. Il est clair et carré. »
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 364.
(2) Id. Id. p. 365.
(1) Au milieu du château, près de la salle de spectacle.
30 novembre. — « Le décret sur les prêtres a passé d hier avec toute la sévérité possible. Il a été porté » au Roi, malgré tous ses défauts inconstitutionnels.
» Il y a eu en même temps une députation de vingt- » neuf membres pour prier le Roi de faire des démar- » ches vis-à-vis des puissances, afin d'empêcher les » rassemblements, ou bien on leur déclarera la guerre. » Dans ce discours, on a assuré le Roi que Louis XIV » n'eût pas souffert de tels rassemblements ! ... Il est » joli que l'on parle de Louis XIV, de ce despote, dans » ce moment ! (I) »
Le parti républicain avait demandé que l'on retranchât aux ecclésiastiques, qui refusaient de prêter serment à la constitution civile du Clergé, la pension que la Constituante leur avait accordée à titre d'anciens titulaires, et que, placés sous la surveillance de l'autorité, ils fussent déportés, lorsque leur conduite aurait excité quelque trouble. « C'est la loi, ajoutait » le député Isnard. Je n'en connais pas d'autre. » Devant cette motion, les évêques constitutionnels présents se levèrent et protestèrent avec énergie. Mais l'Assemblée vota cette motion en masse, au milieu du tumulte, et le décret contre les émigrés. Louis XVI opposa son veto à ces deux actes, dont l'unie blessait dans ses affections, et l'autre dans sa conscience. Bien que ce refus se trouvât dans les limites du droit, il aigrit violemment l'opposition, et le peu d'effet obtenu par les concessions de septembre s'effaça complètement.
Le 18 novembre, Pétion fut nommé maire de Paris,
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Concbes, p. 370.
ayant pour concurrents M. de La Fayette et M. d'André. Dès le soir, il se rendit au club des Jacobins pour remercier les membres de cette société d'avoir contribué à l'élever à cette dignité. Robespierre, à cette même époque, fut appelé aux fonctions d'accusateur public près du tribunal criminel de Paris. Les deux magistratures les plus importantes de la ville de laquelle dépendait le sort du Roi et celui de la France, appartenaient ainsi aux ennemis les plus acharnés de la monarchie. Les relations que Pétion avait commencées avec la Cour, au retour de Varennes, furent un malheur de plus pour la famille Royale. Sans cesse, il cherchait à les renouer, pour être informé des intentions du Roi. Quelques serviteurs de Louis XVI se flattaient encore de le gagner à la cause royale et tombaient dans les pièges de ce misérable, entièrement dominé par Robespierre.
Le journal languit pendant le commencement du mois de décembre. « La sainte paresse s'empare de » moi, écrit Madame Elisabeth, et les nouvelles m'en- » nuient à la mort. » Un chagrin particulier affligeait son cœur : une de ses plus anciennes dames, la comtesse de Tilly, retirée au château de Batz, près de Moulins, lui écrivait que deux de ses filles étaient atteintes de la petite vérole. L'une était la comtesse des Essards, dame de la princesse, comme sa mère. Les malades succombèrent, et la mère désespérée vint à Paris demander des consolations à la sympathie de Madame Elisabeth.
Les épreuves que subissait la sainte Princesse, en s'humiliant constamment devant le Dieu qui les lui imposait, avaient élevé son âme à un degré de perfec-
tion morale dont ses amies se rendaient compte, malgré sa modestie et sa simplicité. Aussi l'affection
qu'elles lui portaient était-elle devenue une sorte de pieuse confiance , qui les disposaient à la consulter dans leurs tribulations, et à solliciter parfois l'appui de ses prières. Pour ces cœurs féminins, sans cesse meurtris par les supplices de l'exil, par les inquiétudes quotidiennes qui résultaient de l'état révolutionnaire, la foi naïve et ferme de leur royale amie était un secours dont elles ne craignaient pas d'abuser. Que de fois, mettant de côté ses propres anxiétés, Madame Elisabeth eut à écrire, durant cet automne précurseur des grands naufrages, non seulement à ses chères émigrées d'Allemagne , de Suisse et d'Italie , mais à des amies retirées dans les villes de provinces éloignées, dans les châteaux devenus trop vastes, où elles se dérobaient en frissonnant aux menaces des populations soulevées ! Aux unes, elle envoie des livres de piété, aux autres des conseils, des encouragements, des consolations. Une sérénité céleste se répand sur ses lettres, sur ses entretiens, sur ses relations avec sa famille. « Ma sœur Elisabeth nous soutient tous par son » calme, » écrit la Reine. « Je tenais par dessus tout » à une petite image de piété que m'avait donnée ma » sœur, dit le comte de Provence dans le récit de sa fuite en Belgique. Parmi le peuple de Paris, un surnom touchant était donné à la sœur de Louis XVI. On l'appelait « la sainte Geneviève des Tuileries. »
-< Je n'en puis plus, écrivait-elle à cette époque ; j'ai écrit trop d'heures ce soir. » Elle aurait pu ajouter : « j'ai prié, » car ses lettres, ses journaux deviennent des aspirations à Dieu, où la pensée de la récompense
promise aux grandes souffrances de la vie mortelle, absorbe par degrés toutes les autres et l'aide à subir des amertumes presque continuelles.
44 décembre, - i Le Roi vient de l'Assemblée, où » il a déclaré qu'il allait solliciter les bons offices de » l'Empereur pour faire sortir les Français des Elec- » torats, ou que, sans cela, la guerre serait déclarée » d'ici à un mois (1). »
Le 25 décembre la trouve finissant le jour de Noël dans les appartements du Daupbin. MM de Tourzel avait voulu égayer ses élèves, et l'abbé d' A vaux leur lisait le Bourgeois gentilhomme. La veille, il y avait eu réception à la Cour, et le nouveau maire, Pétion, avait paru aux Tuileries. « Je l'ai trouvé absolument » le même, » remarque la princesse, non sans une pointe de malice. Mais le sourire est vite effacé. Elle écrit le 30 décembre : « Il y a eu quatre ans, le 23 de » ce mois, que ma pieuse tante Louise est morte en » paix, tendrement entourée de ses bonnes carmélites. » Que Dieu a été miséricordieux pour elle, en l'appe- » lant à lui à la veille des désastres et des infortunes » qui allaient fondre sur toute sa famille et sur son » couvent î »
Ainsi se termine par cette douloureuse pensée l'année
Une insulte faite par le gouvernement à la Reine, signale la matinée du 1er janvier 1792. Madame Eli-
(i) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 373.
sabeth allait se rendre près d'elle pour assister aux réceptions accoutumées, quand on apprit qu'elles n'auraient pas lieu. Le nouveau maire avait refusé de conduire aux Tuileries la députation municipale. « La ville de Paris, répondit Pétion insolemment à » ceux que sa grossièreté scandalisait, ne doit rien » à une femme, et, si vous persistez à vouloir vous » transporter chez l'épouse de Louis XVI, mes prin- » cipes, à moi, me priveront d'avoir l'honneur de » présider la députation de la ville. »
Le journal ne reprend qu'avec le mois de février, sur un ton triste et découragé. . . « Nous avons une neige » affreuse et un froid piquant. Il siffle un petit vent » glacé qui endort. . . » « Le peuple meurt de faim I » ... Souffrance et lassitude, voilà les seuls mots qui » répondent à la situation. Je deviens rabâcheuse, » se reproche la pauvre Princesse. « J'ai de l'humeur » contre tout, comme un petit dogue. » Franchement, il y avait de quoi. Puis la maladie, l'ennui, l'anxiété exerçaient à cette époque des ravages autour d'elle, au milieu de ses amies de Paris, de Saint-Cyr, parmi ses anciennes et chères institutrices. Mme de Mackau a mal au foie ; Mmc d'Aumale, « une petite fièvre toutes les nuits, » et après quelques semaines, la pauvre vicomtesse, dont la maigreur et la triste mine annonçaient le déclin, s'éteignait doucement (1). « Quelle croix, quelle perte, s'écrie sa royale élève 1 » Je perds une amie à laquelle je dois tout ! Sa dou- > ceur, sa bonté, sa piété, tout était attirant en elle 1 » De l'étranger, les nouvelles sont détestables. Les
(1) Coll. F. de Conches, p. 396 et 397.
princes ne s'entendent pas et se défient de la Reine, t L'éloignement, écrit Madame Elisabeth, est par y> tous les côtés une calamité et une souffrance, puis- » qu'il jette des nuages où ne devrait luire que » l'amitié ! » C'est alors qu'elle s'attache étroitement à l'infortunée Marie-Antoinette, et s'initie à ses correspondances, ne pouvant, ne voulant plus rester étrangère à aucun des actes qui résultent de la terrible position qui lui est faite.
18 février. — « La situation de Paris n'est pas mau- » vaise ; mais, si l'Empereur nous fait la guerre, elle » changera bien vite. Qui sait dans quel sens ? >
22 février. — € La Reine et ses enfants ont été aux » Evénements Imprévus. Au duo : « Ah! comme j'aime » ma maîtresse ! » il y a eu les plus vifs applaudisse- » ments, et lorsqu'ils disent : t II faut les rendre heu- » reux I » une grande partie de la salle s'est écriée : « Oui, oui ! » Bref, le duo a été répété quatre fois. » Au milieu de tout cela, il y a des Jacobins qui ont » voulu faire le train. Mais ils ont eu le dessous, à ce » que l'on dit. C'est une drôle de nation que la nôtre. » II faut avouer qu'elle a des moments charmants (1).»
Une lettre c charmante » aussi, était arrivée du comte d'Artois à la même date. L'aimable prince, sous l'empire des plus douces illusions, interrogeait tendrement sa sœur sur les occupations qu'il savait lui être chères, oubliant presque le terrible présent, et la voyantcomme autrefois se rendre à Saint-Cyr en calèche, à Longchamps en pelisse de satin rose, pour assister aux beaux offices du carême. Madame Elisabeth répond
(1) A M*e de Raigecourt. Coll. F. de Couches, p. 394.
à son frère avec une dignité triste et sérieuse. Sa lettre est remplie de regrets sur le défaut d'entente qui existe entre les conseillers des Princes et le conseiller
de la Reine. « Dieu seul, dit-elle en terminant, peut » changer notre sort et faire cesser le vertige de cette » nation si bonne au fond!.. . Vous me demandez, » ajoute-t-elle, quelles sont mes occupations ? si je » monte encore à cheval, si je vais encore à Saint-Gyr ? » A peine ose-t-on faire ses devoirs depuis plus d'un » an ! Miserere nobis ! (1) »
6 mars. — « On est tout désappointé ici du carême. » Point de sermon, de salut, rien enfin de plus que » dans tout autre temps. Aussi la ferveur ne va-t-elle » pas très bien. Cependant, ceux qui, dans ce moment, » sont en moins mauvais état que moi, font en dou- » ceur de très bonnes œuvres, toutes capables d'atti- » rer la miséricorde de Dieu. »
Le 2 mars, la Reine avait perdu son frère, l'empereur Léopold. Il succombait à une indisposition si courte que la rumeur d'un empoisonnement circula dans Paris en même temps que la nouvelle de sa mort. Les Jacobins manifestèrent une joie insultante et les Princesses virent passer sous leurs fenêtres un groupe de misérables promenant une effigie sanglante le long du balcon des Tuileries. C'était la tête, aussi ressemblante que possible, du frère de la Reine. Le soir, un article de la presse républicaine rendit compte de cette scène à ses lecteurs. « La promenade a fait son effet, dit un » journal : Elisabeth s'est confessée le soir même, et » Marie-Antoinette, malgré sa réputation de femme
(1) Lettre au comte d'Artois. Coll. F. de Conches, p. 396.