MADAME ÉL1SABETH PRISE POUR LA REINE
» avait courus. Le Roi rentré dans sa chambre, rien » ne fut plus touchant que le moment où la Reine et p ses enfants se jetèrent à son cou. Des députés qui j> étaient là fondaient en larmes Les députations se » relevèrent de demi-heure en demi-heure, jusqu'à » ce que le calme fût rétabli totalement. On leur » montra les violences qui avaient été commises. Ils » furent tous très bien dans l'appartement du Roi, » lequel fut parfait pour eux. A dix heures, le château » était vide et chacun se retira chez soi. »
Madame Elisabeth, dans ce récit d'un jour terrible, a omis deux circonstances qui lui étaient personnelles, et que nous devons rappeler. Lorsque, restée près du Roi, elle était montée sur une banquette, près de la fenêtre, des forcenés l'entourèrent, la prenant pour la Reine, et des voix furieuses s'écrièrent : « C'est l'Au- » trichienne ! la tète de l'Autrichienne ! » Son écuyer ordinaire, le chevalier de Bousquet de Saint-Pardoux, voulut détromper les assassins et la nommer, c Ne les désabusez pas, » lui dit-elle avec l'énergie du dévouement qui l'animait. L'instant d'après, au défilé des piques, elle avait vu l'une de ces armes effleurer la poitrine du Roi, et s'était avancée pour la détourner. Enfin, dans la scène touchante qui succéda à ces violences, quand l'infortunée famille se vit hors de danger auprès du Roi, la généreuse Princesse ne rappelle pas de quelles bénédictions elle fut comblée par Louis XVI et par la Reine, et combien de larmes de reconnaissance et d'affection coulèrent sur ses mains ensanglantées, avant qu'elle ne se séparât d'eux pour aller trouver quelques heures de repos (1).
(1) Mémoires de Mme Campaa.
La matinée du 24 parut menaçante. Madame Elisabeth en rend compte dans son journal.
t La garde nationale, après avoir montré la plus » grande douleur d'avoir eu les mains liées et d'avoir y> vu devant ses yeux tout ce qui s'était passé, a » obtenu de Pétion Tordre de tirer. A sept heures, » on dit que les faubourgs marchaient. La garde se » mit sous les armes avec le plus grand zèle. Des dé- » putés de l'Assemblée vinrent de bonne volonté de- * mander au Roi s'il croyait qu'il y eût du danger, » pour qu'elle se transportât chez lui. Le Roi les » remercia. Leur dialogue est dans tous les journaux, » ainsi que celui de Pétion, qui vint dire au Roi que » ce n'était que peu de monde qui voulait planter uu » mai (1). »
« Est-ce que hier n'est pas fini ? » demandait naïvement le malheureux Dauphin à la Reine , lorsque le bruit d'une seconde invasion du peuple se répandit aux Tuileries. On retrouva cependant le soir de ce jour une sorte de calme mêlé d'espérance, car un manifeste du Roi, le danger qu'il avait couru, la noble conduite de sa famille avaient produit une de ces réactions passagères qui abusaient encore quelques optimistes.
8 juillet. — « Il faudrait vraiment toute l'éloquence » de Mme de Sévigné pour rendre ce qui s'est passé » hier ; car c'est bien la chose la plus surprenante, la » plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite, » etc., etc.. Enfin, voilà les Jacobins, les Feuillants, » les républicains, les monarchistes qui, abjurant tous
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conchea, suite de la lettre du 3 juillet, p. 420.
» leurs discordes et se réunissant près de l'arbre iné- » branlable de la constitution et de la liberté, se sont » promis bien sincèrement de marcber la loi à la » main et de ne pas s'en écarter (1). »
Madame Elisabeth parlait de la proposition du député Lamourette, qui fut adoptée avec enthousiasme par l'Assemblée et dont le procès-verbal fut porté au Roi. Vingt-quatre heures après, l'Assemblée déclara la patrie en danger et le ministère fut changé.
11 juillet. — « La fédération s'apprête tout douce- >» ment. Quelques fédérés sont déjà ici. Ils n'arrivent » pas en troupe comme il y a deux ans, mais partiel- » lement. Je viens d'en voir débarquer qui n'ont pas » une tournure élégante (2). »
Le 16 et le 18 juillet, elle rend grâce à Dieu d'avoir passé la journée du 14. Cherchant encore à rassurer ses correspondantes, et essayant de leur dissimuler les dangers auxquels elle a été exposée près de la Reine, les insultes qui les ont accablées, elle semble n'avoir pas aperçu les bandes d'assassins en délire qui promenaient des morceaux de viande crue accrochés au bout des piques. « On a beaucoup crié vive Pétion, vive les sans-culottes, vive les brigands ! à bas La » Fayette ; mais, lorsque nous sommes revenus, toute » la garde n'a cessé de crier : Vive le Roi ! Ils étaient » tout cœur et tout âme. Cela faisait du bien (3). »
18 juillet. — « Paris est calme. On ôte trois régiments » et deux bataillons de Suisses pour le camp de Sois- » sons. On fait bien, si l'on veut qu'il y ait des troupes,
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 421.
(2) Id. Id. p. 423.
(8) Id. Id. p. 425.
DERNIÈRE LETTRE A i/ABBÉ DE LUBERSAC. 275
» car le nombre des fédérés qui sont inscrits pour y » aller monte à 1500 (1). »
Mais si Madame Elisabeth persiste à vouloir tranquilliser ses amies, et à tenter de persuader à ses frères émigrés que les Tuileries sont bien défendus par la garde nationale, et que cette troupe est dévouée au Roi, bien différent est le langage qu'elle tient à l'abbé de Lubersac, le seul de ses amis dont elle n'ait dans aucun temps cherché à tromper le dévouement. La lettre qu'elle lui adresse le 22 juillet est lamentable. Elle se plaint de souffrir et de s'effrayer au point de ne pouvoir môme plus trouver la force d'élever son âme à Dieu. « L'orage gronde, il approche. » Elle éprouve de « telles secousses » qu'il lui devient difficile de recourir « à la grande ressource » à la prière. » — « Heureux les Saints 1 s'écrie-t- » elle enfin dans son angoisse , heureux ceux qui , » percés de coups, n'en louent pas moins Dieu à » chaque instant du jour 1 » Elle se sent « faible, peu » fidèle. » Elle supplie humblement M. de Lubersac de « l'aider de ses prières , d'exercer cette œuvre de » charité (2). » La conviction d'un désastre prochain et inévitable apparaît clairement dans cette page désespérée, où l'infortunée Princesse, succombant sous le poids de la croix, ne demande plus au Ciel que de lui accorder le courage du martyre.
Telle fut l'impression de l'abbé de Lubersac en recevant ce suprême adieu de sa noble et malheureuse
(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Couches, p. 425.
(2) A l'abbé de Lubersac. Beauchesne, 1. 1 et II. CoU. F. de Conches, p. 427.
amie. Il était à Rome, errant dans les églises, portant au pied des autels les tourments de son âme brisée. Un jubilé solennel, ordonné par le Pape à l'intention de la France, allait s'ouvrir. Mais ces pieux exercices ne suffisaient pas au jeune prêtre : l'Eglise de France persécutée le réclamait, la sécurité de l'exil le désespérait, et la fièvre du martyre brûlait son sang (1). 11 quitta l'Italie vers la fin de juillet 1792, et rentra dans Paris au moment où les Marseillais arrivaient, terrifiant la ville entière par les accents de leur hymne de carnage.
L'orage dont parlait Madame Elisabeth grondait en effet, et menaçait chaque jour davantage. Le 8 juillet, Brissot avait proposé la mise en accusation de Louis XVI. Le 21, la populace était venue briser à coups de pierres les vitres des fenêtres des Tuileries. La loi agraire était promise, la tête des députés feuillants réclamée par les anarchistes. Autour du palais rôdaient des assassins qui montraient leurs poignards, en manifestant l'intention de tuer la Reine, accusée par le député Isnard de favoriser les victoires des armées autrichiennes.
Un matin, une rixe sanglante eut lieu entre quelques-uns de ces misérables et les gardes nationaux. Ceux-ci (c'était le 2 août) obtinrent facilement la victoire, mais rentrèrent blessés. Madame Elisabeth, les
(1) L'abbé de Lubersac fut massacré aux Carmes le 3 septembre suivant.
sachant sans secours, se rendit auprès d'eux et les pansa de sa main, comme elle le faisait autrefois pour les pauvres journaliers de Montreuil. Cet acte de charité fut dénoncé le soir même dans les feuilles républicaines, et devint, deux ans plus tard, une des charges de son inique procès. Une indescriptible terreur se répandait dans Paris, égarait les esprits, pervertissait les caractères, et isolait la famille royale. Quelques réunions néanmoins avaient encore lieu aux Tuileries, où subsistait un reste d'étiquette. On croyait, en se rendant à la Cour, faire un acte de courage qui pouvait, en effet, être chèrement payé. Ces visites n'étaient pas toujours bienveillantes. Au retour, on échangeait des réflexions alarmées sur ce que l'on appelait l'insouciance des souverains, et Ton donnait divers motifs au calme apparent que la dignité leur imposait au milieu des périls quotidiens. « Croira-t- » on, écrivait Malouet, que le Roi qui avait l'esprit » juste, que la Reine qui ne manquait ni de lumière ni » de courage, que Madame Elisabeth qui en avait beau- » coup, se réduisissent volontairement, au milieu des » plus grands dangers, à une complète inaction ! (1) » On voit, par ces expressions de Malouet, que la situation de Madame Elisabeth auprès du Roi avait singulièrement changé depuis le temps où Louis XVI et Marie-Antoinette lui dérobaient avec tant de soin les relations politiques de la Cour avec Mirabeau. Deux années d'infortunes et de dangers communs avaient aplani les divergences d'opinion, et, en 1792, le courageux dévouèment de la sœur du Roi lui assurait
(1) Mémoires de Malouet, t. II, p. 140.
une place sérieuse dans le conseil des Tuileries. A l'époque où nous sommes parvenus, elle se trouvait même appelée à remplir une mission aussi importante que dangereuse, et dont Malouet a indiqué aussi quelques traits dans ses Mémoires : c'était celle d'entretenir de secrets rapports entre la Cour et le parti constitutionnel, d'accueillir la communication des projets conçus par les membres de ce groupe, en vue de sauver la famille royale. Cette mission de la Princesse est imparfaitement indiquée dans le « Journal » et demande à être exposée et développée ici.
Revenant de quelques mois en arrière , on se rappellera que, le 16 mars 1792, les Girondins étaient devenus maîtres de la situation politique : Dumouriez, Clavière et Roland avaient été appelés au ministère. Louis XVI, en présence de cette situation, avait mandé M. de Montmorin aux Tuileries pour lui déclarer que, ne pouvant considérer comme ses conseillers des hommes qui se montraient ouvertement ses ennemis, il le priait de nommer un conseil secret, auquel il abandonnerait la direction des affaires. Il en désignait comme membres, avec Montmorin, l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, l'abbé de Montesquiou et Malouet, fixant au lendemain à minuit la première réunion.
Montmorin avait représenté au Roi le danger de former un comité secret. Avant tout, il fallait, selon lui, s'assurer des moyens de défendre le château en cas d'attaque. Il revenait à l'ancien projet de confédération des départements et des gardes nationales, mais en s'appuyant sur la constitution et sur l'autorité de La Fayette, dans laquelle il avait encore con-
fiance. Enfin, il jugeait nécessaire de consulter les membres du groupe constitutionnel dont il faisait partie.
Ce n'était pas l'avis de Louis XVI. Touché néanmoins du dévouement de Montmorin et de ses amis,
reconnaissant aussi des protestations d'attachement qu'il recevait de La Fayette et des autres constitutionnels, il agréa, dans une certaine mesure, le plan de Montmorin , et laissa agir l'ancien ministre. Il restait à s'assurer à la Cour d'une personne assez haut placée, et assez intelligente pour pouvoir instruire Louis XVI, de toutes les phases de cette grave négociation. Ce ne pouvait être la Reine. Quant à la fidèle et discrète princesse de Lamballe , elle était dénoncée déjà comme organisant un prétendu comité autrichien . Ce fut à Madame Elisabeth que songèrent Louis XVI et Montmorin.
L'ancien ministre ouvrit aussitôt la négociation, devenue l'une des causes de sa cruelle mort, et l'une des accusations de la Commune contre la sœur du Roi. Tenues la nuit et dans un profond secret, les réunions du comité Montmorin eurent lieu tantôt dans une pièce retirée de l'hôtel de Montmorin, rue Plumet, tantôt chez l'abbé de Montesquiou, rue du Bac, tantôt chez Malouet, rue d'Enfer. On se rencontrait aussi le matin, comme par hasard, dans les allées solitaires des Champs-Elysées qui longeaient les jardins des hôtels de la rue de Matignon. Montmorin et Malouet se ménageaient ensuite divers moyens d'aborder Madame Elisabeth, au jeu de la Reine, où se rendaient, sous un prétexte quelconque, dans l'appartement de la Princesse. Ils la quittèrent souvent étonnés de la lucidité de son esprit et de la sagacité de son jugement.
Le mois de mai venu, nous voyons redoubler l'activité du Comité de la rue Plumet. Vers le 10, Malouet se trouve avoir une grave nouvelle à communiquer à Madame Elisabeth. Quelques mots couverts de sa correspondance en indiquent la nature. « La Fayette » est arrivé secrètement à Paris. Il demande un ren- » dez-vous à Malouet à l'hôtel de Mauconseil, chez » Mme la princesse d'Hénin. » Madame Elisabeth connaît bientôt le résultat de cette entrevue. « Malouet s'est » rendu chez Mne d'Hénin (1) ; il y avait là Mm* la prin- » cesse de Poix (2) etMme de Simiane (3). La Fayette, » continue Malouet, juge plus sainement alors l'état des » choses qu'au commencement de la Révolution. Il » est de bonne foi dans son désir de se consacrer au » salut du Roi et de la constitution, après avoir con- » tribué à mettre l'un et l'autre en péril. Il est sûr de » son armée et de son collègue Luckner, si le roi » consent à se mettre à leur tête (4). » Leur projet était de décider Louis XVI à partir pour l'armée, en portant s'il le fallait une division de La Fayette sur Gompiègne, afin de favoriser le départ de la famille royale. Les gardes suisses et les bataillons les plus fidèles de la garde nationale auraient aidé le Roi à sortir de Paris malgré l'Assemblée.
(1) Etiennette de Mauconseil, mariée en 1766 à Charles- Alexandre-Marc-Marcellin, prince d'Hénin et du saint empire romain, comte de Beaumont, maréchal de camp, capitaine des gardes du corps du comte d'Artois.
(2) Fille du maréchal de Beauveau.
(3) Née Damas et fort liée avec Lafayette et avec l'abbé de Montesquiou.
(4) Mémoires de Malouet, t. II.