‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 166 sur 284 · MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK · texte numérisé non relu

MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK

A l'étranger, les alliés suivaient avec une anxieuse impatience les péripéties du grand drame dont le dénouement approchait ; s'il faut en croire la correspondance de Fersen et des lettres particulières connues et inédites, la confiance dans la réussite des négociations de la cour avec Pétion, existait aussi parmi l'entourage des frères de Louis XVI. Il y inspirait moins d'aversion que les Constitutionnels. Enfin, Pétion lui-même semble avoir été, à cette époque, en relations indirectes avec quelques-uns des chefs de l'émigration. Ceux-ci ne doutaient pas que la guerre ne fût promptement terminée. A la date du 2 août, on voit Fersen, après avoir rédigé avec un Français, M. de Limon, le célèbre manifeste attribué au duc de Brunswick, croire tellement à une signature prochaine de la paix dans Paris même, qu'il s'occupe de la demeure du prince dans cette ville et parle des ministres qui seront appelés à composer le cabinet de Louis XVI (1).

Que pensait Madame Elisabeth de ces tentatives dont elle connaissait les détails depuis plusieurs semaines ? Dire qu'elle partageait les espérances de la Reine et qu'elle approuvait le plan adopté par le Roi de gagner les Jacobins ne serait pas exact, si l'on se souvient de sa réponse à Malouet ; mais elle se flattait de l'idée d'un retard dans la sédition, d'abord annoncée pour le 44 juillet, puis pour le lar août, et désorganisée en apparence par les soins de Santerre. Ecoutons les dernières lignes de son journal :

(1) C'étaient les mêmes hommes politiques qui formèrent le premier ministère de la restauration. (Mémoires de Vitrolles)

9 août... — « On dit que l'Assemblée ne veut plus la » déchéance, mais qu'elle y sera forcée. On dit que le » Roi va déloger d'ici, un peu de force, pour demeurer » à l'Hôtel-de-Ville. On dit qu'il y aura un mouvement » très fort dans Paris ... Je crois à du bruit, mais sans » résultat ; . . . au reste, tout est aujourd'hui dans un » calme parfait. La journée d'hier s'est passée de même, » et, quoiqu'il soit de bonne heure, je crois que celle-ci » l'imitera. » (1)

L'après-midi s'écoula, en effet, fort tranquille aux Tuileries» Le carnet de billard du Roi atteste qu'il fit plusieurs parties avec Madame Elisabeth. L'excessive chaleur ne permit pas à la princesse de se promener dans le jardin, comme elle en avait l'habitude. Elle reçut l'abbé Edgeworth (2). C'était un jeudi, jourdecour ordinaire. Cependant des bruits sinistres circulaient dans Paris, car les dames du palais ne parurent pas, craignant d'être insultées. Lady Sutherland, femme de l'ambassadeur d'Angleterre, et une autre dame furent les seules personnes étrangères à l'entourage habituel de la Reine qui se présentèrent au château. Cet isolement ne paraît pas avoir frappé Madame Elisabeth, car elle écrit encore le 9 au soir : « Cette journée, qui » devait être si vive, si terrible, est la plus calme poso sible. L'Assemblée n'a point décrété ni déchéance ni » suspension. Elle s'est occupée des fédérés, qu'une » partie veut faire partir, et l'autre retenir. . . On s'est j> borné à sommer le ministre de rendre compte pour- » quoi le camp de Soissons n'était pas prêt pour les

(1) A Mme de Raigecourt. Coll. F. de Conches, p. 431.

(2) Mémoires de l'abbé Edgeworth.

» recevoir. Demain, ce compte doit être rendu. Le » département a dit qu'il avait donné des ordres à la » municipalité pour veiller à Tordre. Le maire a paru » ensuite pour se plaindre de ce que le département » ne donnait d'ordres qu'à lui, et non à la municipale lité. Il a demandé que l'on enjoignît au département » de donner à la municipalité des ordres précis » (1).

Ces lignes furent écrites par Madame Elisabeth fort tard dans la soirée du 9 août. Par anticipation même, elle les date du 10 août, surchargeant le chiffre 9, comme on le voit dans le fac-similé de la lettre (4). Les détails qu'elle donne appartiennent à la séance du 9 août, et l'apparition de Pétion à l'Assemblée avait eu lieu entre six et sept heures. Il venait annoncer qu'une insurrection formidable se préparait et qu'il craignait de ne pouvoir l'arrêter. Les troupes qui entouraient le Roi furent augmentées, et le maire donna l'ordre de repousser la force par la force.

On se flatta encore quelque temps à la Cour que le mouvement projeté se bornerait, comme celui du 20 juin, à une pétition armée. Cette dernière illusion tomba vers onze heures, lorsqu'après une séance tenue par les Marseillais, aux Cordeliers, des témoins sortant de cette réunion, répandirent dans tous les quartiers de Paris, que le but des factieux était de s'emparer des Tuileries. Des groupes se formèrent sur le Pont-Royal et à l'entrée des Champs-Elysées.

Pétion, appelé par le Roi, vint aux Tuileries et donna encore par écrit, à M. de Mandat, commandant général de la garde nationale, l'ordre déjà formulé de

(1) A Mme de Bombelles. Coll. F. de Conches, p. 432.

repousser l'émeute par la force. Les gardes nationaux du bataillon des Filles Saint-Thomas rengagèrent,

par intérêt pour sa propre sûreté, à s'unir à eux pour défendre le Roi. On assure qu'un de leurs officiers dit alors assez haut pour être entendu : o Nous le tenons w enfin ici ; il n'en sortira pas, et sa tête nous répondra » de la personne de sa Majesté. » Effrayé de ce propos qui parvint à son oreille ou qui lui fut répété, il se hâta de faire connaître à ses complices le danger qu'il courait, et ceux-ci le mandèrent à la barre de l'Assemblée par un décret. 11 sortit du château à pied, laissant sa voiture dans la cour.

Le salon de la Reine, désert jusqu'à cette heure, se trouva bientôt aussi rempli que dans les jours les plus brillants de la monarchie. De tous côtés les offres de dévouement affluaient. Des vieillards qui, depuis de longues années, vivaient à l'écart, se présentaient avec des armes, et couvraient de larmes émues les mains de la Reine et de Madame Elisabeth. Toutes deux les suppliaient de songer à leur propre sûreté, et n'obtenaient de ces nobles Français que le refus de s'éloigner du château. Après le souper du Roi, la famille royale se rassembla dans la pièce appelée le Cabinet du Conseil. Le bruit lugubre du tocsin et les roulements du tambour annoncèrent bientôt au malheureux Louis XVI qu'une phase nouvelle du martyre qn'il subissait depuis trois ans allait commencer.

Il n'entre pas dans les limites de cet ouvrage de retracer avec détail les événements du 10 août. Nous

nous bornerons à suivre Madame Elisabeth à travers les scènes diverses où elle figura près du Roi, aux Tuileries, à l'Assemblée et aux Feuillants, en nous conformant aux plus exactes relations de cette sanglante journée.

Après avoir écrit les lignes que l'on a pu lire, Madame Elisabeth s'était réunie à son frère. A minuit et demi, elle descendit avec la Reine dans un des salons de l'entresol qui donnait sur la cour. L'intention des deux Princesses était de se reposer un instant, pour se préparer à subir les fatigues de la journée qui s'annonçait. « Madame Elisabeth, raconte un témoin, se » dégagea de quelques vêtements qui la gênaient pour » se coucher sur le canapé. Elle avait ôté de son fichu » une épingle de cornaline, et, avant de la poser sur la » table, elle me la montra et me dit de lire une lé- » gende qui y était gravée autour d'une tige de lys. » J'y lus ces mots : « Oubli des offenses ; pardon des » injures. » Je crains bien, ajouta-t-elle, que cette » maxime ait peu d'influence parmi nos ennemis ; mais » elle ne doit pas nous en être moins chère. » (1)

Un coup de fusil tiré dans la cour sembla lui répondre. Les princesses se levèrent en disant : « Voilà » le premier coup de feu. Ce ne sera malheureusement » pas le dernier. Allons chez le Roi. » Madame Elisabeth sortit si précipitamment qu'elle oublia son épingle et remonta dans la salle du Conseil, dont l'aspect à cette heure est ainsi décrit par un autre témoin.

« Il y avait là, près de la famille royale, deux dames » que je sus êtreMme de Lamballe et Mmo de Tourzel ;

(1) Mémoires de Mme Cumpan.

» les six ministres ; M. Mandat, commandant général » de la garde nationale ; M. de La Chenaye, chef de

» légion ; quelques autres officiers et une vingtaine » de personnes sans uniformes. Le reste des apparte- » ments pouvait contenir cent cinquante à deux cents » personnes, sans parler des gardes nationaux et des » Suisses. On nous dit que M. Rœderer était à reposer » dans une pièce à côté. Il pouvait être une heure » et demie après minuit. » (1)

La même relation représente Madame Elisabeth interrogeant avec anxiété les municipaux Bories et Leroux, qui venaient d'arriver. La princesse savait qu'un plan de défense du château, avait été présenté au Roi par M. de Vioménil. Elle espérait qu'il serait observé. Gomme toute la Cour, elle attendait avec impatience Pétion, dont la mission n'était plus mainte nant d'empêcher l'émeute de se former, mais de la contenir et de veiller a la sûreté du château.

On apercevait dans la cour des Tuileries les deux lanternes de la voiture du maire, dont l'absence paraissait inexplicable. « A deux heures, continue le » même récit, on nous annonça que M. le Maire avait » été mandé à l'Assemblée nationale et qu'il s'y était » rendu. Puis, vers deux heures et demie, nous » apprîmes qu'il était retourné à la maison com- » m une. »

L'information était inexacte. Pétion n'était pas retourné à rilôtel-de-Ville. 11 était rentré à la mairie (depuis la Préfecture de police, rue de Jérusalem), où l'attendaient quatre cents hommes pour le consigner,

(1) Relation des municipaux Bories et Leroux.

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