LA DÉCHÉANCE OU LA MORT
gentilshommes alignés dans la galerie ; mais chez ces derniers l'enthousiasme se manifestait par les plus touchantes démonstrations. Ils n'avaient pas d'uniformes ; ils portaient la première arme qu'ils avaient eue sous la main. Les uns priaient la Reine de toucher cette arme pour la rendre victorieuse ; les autres lui demandaient la permission de lui baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille transports d'amour et d'espérance éclatèrent à la fois. Vive le Roi de nos pères ! s'écriaient les jeunes gens ! Vive le Roi de nos enfants, répétaient les vieillards à la vue du Dauphin ! Madame Elisabeth dut penser encore que la France avait de beaux et nobles moments 1 Mais, hélas ! comme les gladiateurs de l'ancienne Rome, ces défenseurs de la monarchie mourante saluaient leur maître en marchant au supplice. Avant la fin du jour, ils gisaient presque tous massacrés à cette même place et baignés dans leur sang.
Au dehors, l'émeute grondait, remplissant déjà le Carrousel et les rues adjacentes aux Tuileries. Les Marseillais conduisaient les bandes et braquaient les canons contre le château. Les colonnes d'insurgés débouchaient de toutes parts, et, à neuf heures du matin, les portes du château étaient forcées et la multitude se répandait dans les cours.
Ce n'était plus, cette fois, la signature d'un décret contre les prêtres et les émigrés que l'on venait demander à Louis XVI. C'étaient la déchéance ou la mort, cris terribles répétés parla foule qui encombrait la place du Carrousel, les abords des Tuileries. « Entendez-vous ces cris, dit un membre de l'ancien » conseil municipal, en ouvrant précipitamment la
RCKDERER ET LOUïS XVI
» porte du cabinet du conseil, où la famille royale » était réunie. Entendez- vous ! le peuple veut la » déchéance !» — « Eh bien, répond le ministre de » la justice, que l'Assemblée se prononce donc ! » — « Mais, après cet acte, dit la Reine, qu'arrivera-t-il ? » Personne ne répondit. Alors entra un chef de légion de la garde nationale, M. de La Ghesnaye, qui s'adressa à la Reine : « Madame, le peuple est le plus fort. » Quel carnage il va y avoir ! Votre dernier jour est » arrivé. » Presque au même moment, survint le procureur syndic du département de Paris, Rœderer (i), suivi de quelques membres du directoire. Il était pâle et frémissant d'horreur. Priant le Roi, raconte un témoin , de faire retirer le grand nombre de personnes qui l'entouraient, il lui adressa ces paroles : « Sire, le danger est imminent. Les autorités consti- » tuées sont sans force, et la défense est impossible. » Votre Majesté et sa famille courent les plus grands » dangers, ainsi que tout ce qui est au château ; elle » n'a d'autre ressource, pour éviter l'effusion du sang, » que de se rendre à l'Assemblée ! Oui, reprend-il » avec énergie, il n'y a ni lutte ni défense possible. La » garde nationale ne peut offrir que le concours d'un » petit nombre. La masse est intimidée ou corromx> pue ; elle se réunira, dès le premier choc, aux agres-
(1) P.-Louis, comte Rœderer, né à Metz en 1754, mort à Paris en 1835. Successivement conseiller au Parlement de Metz, député aux Etats- Généraux, où il provoqua l'abolition des ordres monastiques, procureur-syndic du département de Paris, rédacteur du Journal de Paris. U y défendit Louis XVI après le 10 août. 11 fut sénateur sous l'Empire, resta sans emploi sous la Restauration et devint pair de France en 1832.