LE TEMPLE DU 20 AOUT AU 2 SEPTEMBRE
» fille et Elisabeth me font, malgré elles, la révérence. » Le guichet est si bas que, pour passer, il faut bien » qu'elles se baissent devant moi. Chaque soir, je » flanque à cette Elisabeth une bouffée de ma pipe (1) . »
Le jardin du Temple entouré de hautes murailles ressemblait à celui d'un couvent. Le buis, le laurier, y croissaient en liberté sans être taillés. La terre inculte était couverte de pervenches et de violettes. Au milieu, s'élevait la grande tour revêtue du sombre feuillage d'un lierre qui, des massifs voisins, envahissait depuis des siècles ses murailles décrépites. Une allée de marronniers s'étendait à l'autre extrémité. Dans un coin, près d'une fontaine, s'inclinait un saule pleureur, sous lequel s'asseyaient les Princesses (2). Les municipaux se tenaient à peu de distance et le Roi leur adressait souvent la parole. Sa bonté simple et familière les étonnait et les attendrissait (3) ; mais la terreur refoulait bientôt ces sentiments dans leurs cœurs asservis.
La promenade terminée, on dînait à deux heures. Le reste de la journée se passait à lire et à s'occuper des enfants. Le Dauphin soupait dans la chambre de Madame Elisabeth ; puis l'heure venait où le Roi devait rentrer dans sa prison et les enfants se coucher. Madame Elisabeth se retirait dans sa chambre, où elle priait longtemps et veillait fort tard. Hue lui remettait chaque soir en cachette les seuls habits possédés par le Roi et le Dauphin, pour être raccommodés. La
(1) Mémoires de Cléry, p. 38. Dernières années de Louis XVI. Note de F. Barrière.
(2) Ce saule existe encore dans le square du Temple.
(3) Mémoires sur Michelet.
Princesse employait à cette tâche, à laquelle elle n'était guère accoutumée, une grande partie de la nuit. Les commissaires le savaient. Ils avaient grand soin de fouiller les vêtements que la royale ouvrière remettait chaque matin au serviteur de Louis XVI. L'activité tranquille de la princesse irritait ces hommes grossiers. Son silence les déroutait, et sa piété angélique était un grief de plus contre elle. Ils mettaient un malin plaisir à trouhler ses prières, en frappant bruyamment à la porte et en la forçant à venir leur ouvrir et à répondre à leurs questions. « Je la trouvai » un jour agenouillée, raconte M. Hue, après avoir » été troublée plusieurs fois par les surveillants. Je » voulus me retirer, quoique ce fût l'heure de faire sa » chambre. « Restez, me dit-elle, vaquez à vos occu- » pations, vous ne me dérangerez pas. » (1)
Elle adressait alors à Dieu cette prière, digne expression et de sa situation et de celle de son âme :
« Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu ! Je » l'ignore ! tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera * rien que vous n'ayez prévu de toute éternité. Cela » me suffît, 6 mon Dieu I pour être tranquille. J'adore » vos desseins éternels ; je m'y soumets de tout mon » cœur. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un » sacrifice de tout. J'unis ce sacrifice à celui de votre » cher fils, mon Sauveur, vous demandant, par son » Sacré-Cœur et par ses mérites infinis, la patience » dans nos maux et la parfaite soumission qui vous » est due pour tout ce que vous voudrez et permettrez. »
(1) Hue. Dernières années de Louis XVI.