‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 20 sur 284 · PROJETS DE MARIAGE · texte numérisé non relu

PROJETS DE MARIAGE

avait été élevée ne l'avaient nullement isolée des progrès de son temps, et la nature sérieuse et positive de son esprit la disposait à s'intéresser aux connaissances utiles, aux découvertes et aux travaux des savants distingués et des hommes d'élite qui préparèrent, à la fin du dix-huitième siècle, les bienfaits de la civilisation avancée dont le nôtre a si amplement profité.

Tandis que Madame Elisabeth continuait paisiblement ses études, différents projets d'avenir s'élaboraient pour elle dans le cabinet du roi. Il fut d'abord question de la marier à l'infant de Portugal , prince du Brésil, appelé à régner sur le Portugal. Les négociations n'aboutirent pas, et quelques mots de Madame Elisabeth attestent qu'elle ne regretta guère ce mariage, « J'ai été bien aise, » écrivait-elle plaisamment à Mme de Bombelles, quelques années ensuite, « que le f discours du roi ait été approuvé à Lisbonne. Les « pauvres gens, je crois, ne sont pas gâtés. Tout cela t me ravit, et, malgré les belles oranges que tu m'as € envoyées, et dont je crois ne t'avoir pas remerciée, « je rends grâce au ciel, de tout mon cœur, de ne « m'avoir pas fait naître pour être leur reine. »

Après l'infant de Portugal, ce fut au duc d'Aoste, prince de Sardaigne, que songea la diplomatie. Celui-ci offrait à Madame Elisabeth une alliance dans une cour voisine, amie de son pays, et la réunissant à sa sœur Glotilde. Le gouvernement de Versailles refusa, prétendant que la seconde place à la cour de Sardaigne

L'EMPEREUR JOSEPH II

ne convenait pas à une Fille de France. Dans ce projet comme dans l'autre, la personne la plus intéressée à les apprécier fut la moins consultée : le rang de Madame Elisabeth le voulait ainsi.

Enfin, en 1777, au moment où elle venait de prendre son rang à la cour, le bruit de son mariage avec l'empereur Joseph II, frère de la reine, se répandit à Versailles et à Paris. « L'empereur, écrit un correspon- » dant de l'époque (1), est arrivé ce soir à Paris, vers » les six heures, et ne viendra ici que demain. On a lu » ici avec empressement un journal du voyage de ce » prince jusqu'ici, dont les gazettes vous raconteront » les particularités. Je ne m'attacherai qu'à ce qui » peut vous intéresser essentiellement, qui est de sa- » voir le ou les motifs et les effets de ce voyage. Je ne » vous assurerai point encore que l'empereur ait » envie d'épouser notre princesse... »...« Il y a des » gens ici qui croient cela fortement... ».. <* Nous » sommes bien curieux de voir si Madame Elisabeth, » qui est très aimable, plaira assez à ce prince pour » le déterminer au mariage, auquel il semblait avoir » renoncé. La reine se flatte que son projet réussira. *

Joseph II, par la simplicité de ses mœurs, par la distinction réelle de son esprit, obtint de grands succès à Paris, où il inspira un vif intérêt aux personnes les moins disposées à en ressentir pour la grandeur. Ecoutons le portrait que trace de lui la jeune fille qui fut ensuite Mme Roland.

« L'empereur est bien fait, doux, simple et noble, » ressemblant à la reine ; grand sans excès, bien campé,

(i) Correspondance inédite publiée par M. de Lescure, t. I.

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» blond sans être roux. Il annonce la bonté et a

» tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide

» Il va partout, quelquefois sans suite, à pied ou en » fiacre. Il visite les hôpitaux, les monuments; il se » rend toujours là où il n'est pas attendu, et saisit » ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles. » Il donne des preuves de son goût et de sa bienfai- » sance par ses remarques, ses questions et ses lar- » gesses... Tout est conséquent chez lui. Il ne fait pas » comme ces princes qui, venant incognito, ne laissent » pas que de traîner avec eux tout leur faste. Il garde » son incognito et en jouit parfaitement. Sa mise » répond au reste : un habit puce avec un bouton » d'acier, de petites bottines, une seule boucle à la » frisure. Il porte l'uniforme lorsqu'il assiste aux » revues (i). »

Il existait un projet d'union entre ce prince et l'une des sœurs du roi dès l'époque du mariage de Marie- Antoinette. L'empereur venait alors de perdre sa seconde femme, et le duc de Ghoiseul songeait à lui faire épouser Madame Clotilde. Cette idée, seulement ébauchée, fut reprise par le duc d'Aiguillon et communiquée au comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche, qui s'explique assez clairement sur ce point dans la correspondance secrète. Le duc d'Aiguillon avait mis Mme de Marsan dans la confidence, et cette dame, malgré son hostilité connue contre ce qu'on appelait alors le parti autrichien, s'était prêtée autant qu'elle l'avait pu aux intentions des deux cabinets. M. de Mercy loue beaucoup l'éducation des deux prin-

(i) Lettres de Mm« Roland à Mlles Cannet.

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cesses dans ses lettres à l'impératrice Marie-Thérèse, et vante la gracieuse affabilité de Madame Clotilde. A plusieurs reprises, il soumet l'idée du duc d'Aiguillon à sa souveraine. Mais celle-ci l'accueille constamment par des réponses froides, et semble connaître le fond du cœur de son fils, peu disposé à renouer le lien conjugal que la mort avait, à deux reprises, brisé pour lui. Enfin, le projet s'évanouit avec le mariage de Madame Clotilde, qui épousa, comme on l'a dit, le prince de Piémont, en 4775.

Mercy pouvait le reprendre pour Madame Elisabeth, et le cabinet de Versailles y comptait. Cependant, aucun passage de sa correspondance ne l'indique. Il n'ignorait cependant pas que la reine le désirait. L'éloge répété qu'elle fait de sa belle-sœur à sa mère, dans plusieurs lettres, en est une preuve certaine. Mercy, néanmoins, garde le silence, ce qui n'est guère le fait de l'entourage de Madame Elisabeth. La comtesse Diane de Polignac, Mmc de Bombelles même, malgré sa réserve , parlaient hautement de cette alliance, et considéraient ce grand établissement comme heureux et désirable pour leur princesse. Reste à savoir si l'empereur songeait, de son côté, à la sœur de Louis XVI, en commençant cette série de voyages que nous lui voyons accomplir en France pendant quatre années 1 Les témoignages suivants paraissent indiquer que ce projet de mariage avait vaguement souri , à ce prince « dont la tristesse demandait une erreur

Qui pût de ses ennuis chasser la nuit profonde Et qui le consolât sur le trône du monde. »

« L'empereur, écrit un témoin, a diné avec le roi » et la reine et soupé avec toute la famille royale. Il

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» témoigne prendre intérêt à la jeune princesse Eli- » sabeth. Elle sort de l'enfance, et elle a toute la » fraîcheur de son âge (1 ). » On lit ailleurs : « Mesdames

• tantes et la duchesse de Duras (l'une des amies de » Madame Elisabeth), sont au nombre des personnes » avec lesquelles l'empereur se montre le plus affable. » 11 a été plusieurs fois à Belle vue. A diverses reprises, » il s'est entretenu avec Madame Adélaïde, dont l'es- » prit original et distingué lui plaît assez pour qu'il

• l'avoue hautement. On a beaucoup remarqué un » entretien particulier qu'elle a eu avec l'empereur à » une soirée où s'est trouvée Madame Elisabeth (2). »

La reine venait d'arranger le Petit-Trianon, où elle voulut donner une fête à son frère. « Un nombre » restreint de personnes y furent invitées, rapporte » un témoin. L'art avec lequel on avait, non pas illu- » miné, mais éclairé le jardin anglais, produisait » un effet charmant : des terrines, cachées par des » planches peintes en vert, éclairaient les massifs » d'arbustes et de fleurs, et en faisaient ressortir les » diverses teintes de la manière la plus variée et la » plus agréable ; quelques centaines de fagots allu- » més produisaient dans les fossés, derrière le temple » de l'Amour, une grande clarté qui le rendait le plus » brillant du jardin (3). »

« L'empereur, raconte Mercy dans sa correspon- » dance secrète, se rendit à Trianon, où il dîna avec » la reine. Cette auguste princesse m'avait ordonné

(1) Mémoires de Mmc Campan.

(i) Correspondance secrète.

(3) Mémoires de Mme Campan.

FÛTE DE TRIANON.

» <Ty venir après midi, avec les comtes de Belgiojoso, » de CoUoredo et de Cobentzel. Nous y arrivâmes à » cinq heures ; on se promena dans les jardins, où il » y eut différents petits spectacles amusants. Madame » et Madame la comtesse d'Artois s'y trouvaient, mais » avec une suite très bornée. On passa dans les cabi- » nets de la reine, où on attendit l'arrivée du roi, » qui vint avec Monsieur et une suite assez nombreuse » en hommes. Madame Sophie et Madame Elisabeth » arrivèrent en même temps. On soupa à neuf heures ; » on se rendit à dix heures et demie au spectacle, qui » dura jusqu'à près de deux heures. Cette fête, très » bien ordonnée, devint charmante par les grâces que » la reine y déploya envers un chacun Le roi y mit » de la gaité, et, autant que le comporte sa tournure, » il parut attentif envers l'empereur. Je remarquai » dans cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres, » combien S. M. I. par l'aisance de son maintien, sait » allier la forme de l'incognito avec une contenance » de supériorité, laquelle, sans rien exiger, s'attire » tous les hommages. Il paraissait être le père de » toute la famille royale, et il a toujours conservé » cette forme depuis son début à la cour jusqu'au » moment de son départ. »

Ce rôle « paternel »> permit à Joseph II de s'entretenir avec Madame Elisabeth, dont la surprise et la joie amusaient toute la cour. Elle était charmante à cette fête de Trianon, la première de ce genre à laquelle elle assistait. « Ses traits, dit Mœe Le Brun, ne sont » pas réguliers, mais sa figure exprime la plus douce » bienveillance et sa grande fraîcheur est remar- » quable. En tout elle a le charme d'une jolie ber-

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