LE MONNIER AU TEMPLE. — NOVEMBRE
» qui sied au malheur. N'ayant plus aumônier ni » chapelain, à l'exemple de son frère, elle lit avec » exactitude tout son bréviaire, qu'on disait jadis « pour eux à si grands frais ; elle s'en est procuré un » complet en quatre parties. Dernièrement, elle fit » emplette d'une petite pacotille de livres, pour la » valeur de quinze à vingt corsets (1). Presque tous ces » volumes sont de dévotion. On désirerait trouver en » elle un peu plus de cette humilité chrétienne dont » elle doit trouver des leçons dans ses lectures pieuses. » Sa nièce la copie parfaitement. »
La même feuille ajoute cette réflexion, assez curieuse après les injures qu'elle vient de lancer contre Madame Elisabeth : « Ces manques de savoir-vivre n'autorisent » pas les citoyens sentinelles dans la tour à s'y con- » duire comme s'ils étaient dans leur corps de garde. » La nuit, le jour, ils chantent à pleine voix, et dan- » sent la carmagnole avec un bruit dont la famille » captive ne doit rien perdre. » (2)
L'automne avançait. Avec les brouillards et les longues nuits de novembre, arrivèrent les maux et les souffrances de l'hiver pour les captifs, dans cette prison humide et froide. Le Roi, les enfants tombèrent malades. La Commune permit à Le Monnier, ancien premier médecin de la Cour, de venir, deux fois par semaine, visiter la famille royale. C'était le résultat des longues démarches du vieillard, dont l'émotion fut vive en revoyant Louis XVI et Madame Elisabeth. Pour elle, il lui sembla que tout Montreuil entrait au Temple avec ce témoin des plus beaux jours de sa vie.
(1) Le corset était un assignat de 5 livres.
(2) Journal de Prud'homme, 20 octobre 1792.
346 MADAME ÊL1SABETH SOIGNE GLÉRY.
Les larmes la gagnèrent ; elle sembla manquer de courage. Il est ainsi des circonstances qui, ravivant soudain des souvenirs trop chers, imposent la défaillance aux âmes les plus énergiques. Bientôt cependant elle surmonta cette faiblesse et put interroger avec calme, son vieil ami sur le sort de ses serviteurs et de sa maison délaissée. Les réponses furent cruelles : malgré son désir de dissimuler la vérité, Le Monnier fut obligé de l'apprendre tout entière à la pauvre princesse. Les scellés étaient mis sur la maison Elisabeth, (comme on appelait le petit palais de Montreuil), depuis plusieurs mois, et, le 9 octobre, il avait été déclaré propriété nationale. Les anciens serviteurs étaient restés, mais la défiance et la désunion les rendaient hostiles les uns aux autres. Le jardinier Coupry était malade, les étables vides ; Jacques et Marie ne songeaient qu'à regagner leurs montagnes ; le parc était la proie des maraudeurs. Le mieux, hélas ! était de ne plus penser à Montreuil ! Les entretiens sur d'autres sujets ne furent, au reste, guère moins cruels. Il fallut bientôt les abréger, car là surveillance des municipaux avait doublé depuis les visites du médecin au Temple, et l'on s'apercevait que les moindres conversations étrangères aux détails de santé devenaient des sujets de délation.
Après le Roi et les enfants, Cléry, épuisé de fatigue, tomba malade à son tour. Très souffrante elle-même d'un rhume opiniâtre, Madame Elisabeth aida le Roi à soigner le fidèle serviteur. Elle se priva des tisanes que lui accordaient les gardiens pour les lui donner (i).
(1) Mémoires de Cléry.