RAPPORT FAIT PAR LA COMMUNE
» après ce qu'ils doivent à Dieu, qui doit marcher » avant tout, de rester toujours unis entre eux, sou- » mis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de » tous les soins et les peines qu'elle se donne pour » eux, et en mémoire de moi, je les prie de regarder » ma sœur comme leur seconde mère. »
Le lendemain 26, Louis XVI fut conduit à la barre de la Convention nationale. On ne lira pas sans intérêt le curieux rapport fait à la Commune (1) sur cette journée :
« Du 27. Jamais journée ne s'est passée avec autant » de calme que celle d'hier. Cependant cette tran- » quillité a pensé être bien sinistre. Lorsque Louis XVI » passait sur le boulevard, il n'était escorté que d'un » petit nombre de cavaliers qui s'avançaient à grands » pas dans une espèce de désordre. Les citoyens de « garde au poste placé sur le boulevard, conçurent » quelques défiances. Les soupçons devinrent bientôt » des craintes ; la marche désordonnée du cortège » ressemblait plutôt à une fuite. On crut que Louis » échappait à la surveillance de ses gardes. Des canons » étaient déjà braqués pour prévenir l'invasion (sic) » qu'on soupçonnait. Le plus grand silence a régné » parmi les innombrables bataillons armés pour pro- » téger le passage de Louis XVI. Parmi la foule im- » mense de citoyens rassemblés pour contempler le » spectacle imposant d'un Roi renversé du trône, on » a remarqué que Louis XVI avait un air plus rassuré » et moins sombre que la dernière fois qu'il s'est pré- Ci) Extrait du recueil intitulé Procès des Bourbons (rare Hambourg, 1798.
» senté à la barre. Il parlait familièrement avec l'un » de ses conseils qui était dans la voilure. Comme il » pleuvait beaucoup, et que le vent était fort, l'ex- » monarque a demandé que Ton fermât les jalousies, » mais cette demande lui a été refusée dans la crainte » de faire naître quelque mécontentement parmi les » spectateurs. »
Après cette relation qui indique assez l'agitation dans laquelle était Paris et les craintes de la Gommune, vient dans le môme cahier le rapport du secrétaire greffier, qui fut écouté, dit un témoin (1), avec une muette avidité, par le Conseil, et| surtout par les tribunes.
« Mon récit sera court. Arrivé au Temple, le maire, » le procureur de la Commune, quelques commis- » saires de service, le commandant général et moi, » nous sommes montés à la Tour. On a notifié à » l'instant au prisonnier qu'il eût à se transporter à » la Convention. Louis est descendu sur le champ : » il était alors neuf heures 1/2. Il a marqué quelque » inquiétude sur la manière dont ses conseils se » transporteraient à la Convention. Il a dit qu'hier, » ils avaient demandé à la Commune qu'elle prit une * » décision à cet égard. On lui a répondu « que sur » cet objet, ses conseils feraient comme ils vou- » draient. Que le Conseil avait arrêté qu'il n'y avait » pas lieu à délibérer 1 »
<( Il s'est rendu à la voiture, en faisant attention au » détachement de la cavalerie de l'Ecole Militaire,
(1 ) Souvenirs inédits. Recueil de pièces importantes sur le procès de Louis XVI. Copies faites en 1795.
» dont il ne connaissait pas la formation ; mais il a » témoigné là, comme pendant toute la marche, le » plus grand sang-froid et la plus parfaite tranquil- » lité. Il faut que cet homme soit fanatisé, car il est » impossible d'expliquer autrement comment Ton » peut être aussi tranquille avec tant de sujets de » crainte.
» Monté en voiture, il a pris part à la conversation » qui a été assez soutenue sur la littérature et spé- » cialement sur quelques auteurs latins. Il a donné » son avis sur tout avec beaucoup de justesse, et m'a » paru ;fort curieux de faire voir qu'il était instruit. » Quelqu'un a dit qu'il n'aimait pas Sénèque, parce » que son amour pour les richesses contrastait fort » avec sa prétendue philosophie, et qu'on ne pouvait » pas lui pardonner d'avoir osé pallier au Sénat les d crimes de Néron. Cette réflexion n'a pas paru » l'affecter. En parlant de Tite-Live, il a dit qu'il » s'était plu à composer de longues harangues qui » n'avaient jamais été prononcées que dans le cabinet; » car, a-t-il ajouté, il est impossible que des généraux » aient pu les prononcer à la tête de leurs armées. Il » a dit de plus, en parlant toujours de Tite-Live, » que son style était bien opposé à celui de Tacite.
» Arrivé à la salle où il devait attendre avant d'être » introduit, il a trouvé ses conseils avec lesquels il » s'est rendu dans un coin, et les a entretenus en » particulier.
» Bientôt il a été averti de se rendre à la Gon- » vention.
» Desèze a eu la parole à l'instant. Son exorde a » été très adroit ; il a rejeté d'une manière assez heu-
» reuse une partie des inculpations faites à Louis sur » ses ministres , mais il a été faible dans la justifica- » tion de la conduite particulière de Louis. Sa péro- » raison n'a pas manqué de chaleur, mais lorsqu'il » s'est permis, en exaltant son client, de dire que les » Français lui devaient la liberté (i), un murmure » d'improbation s'est fait entendre dans toutes les » tribunes qui, jusqu'à ce moment, l'avaient écouté » avec beaucoup d'indulgence, et dans la plus grande » partie de la salle. J'ai cependant remarqué dans un » moment de silence trois ou quatre députés roya- » listes, qui se sont permis de frapper légèrement » dans leurs mains ; mais ça n'a pas pris : ils ont été » les seuls de leur parti. »
Louis s'est levé ensuite et a dit qu'il n'avait rien à
(1) « Le peuple voulait que des milliers de Français que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent ; il les en fit jouir par ses lois. Le peuple voulait la liberté ; il la lui donna (1), il vint même au-devant de lui par ses sacrifices ; et cependant c'est au nom de ce môme peuple qu'on demande aujourd'hui !... Citoyens je n'achève pas. Je m'arrête devant l'Histoire : songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera celui des siècles. » (Plaidoirie de M. de Sèze).
(1) « Un de nous, a dit M. de Sèze, avait rayé cette phrase sur le manuscrit par respect pour la Convention, et parce qu'elle avait excité des murmures dans les tribunes ; mais ce retranchement étant devenu la matière d'un décret, nous nous croyons obligés de déclarer que par ce mot donna nous n'avions eu d'autre intention que celle de rappeler que Louis XVI avait préparé la liberté de la France par la convocation qu'il avait ordonnée des Etats généraux : et le décret de la nation, du 4 août 1789, qui avait proclamé Louis restaurateur de la liberté française nous avait luMnême inspiré ce moutement. •
ajouter à ce que l'Assemblée venait d'entendre. « C'est » peut-être pour la dernière fois que je parais » devant vous, messieurs; je vous déclare, a-t-il » ajouté, que je n'ai jamais voulu faire répandre le » sang des Français. Les reproches que l'on m'a faits » à cet égard, sont ceux qui m'ont été les plus sen- » sibles. » Le président lui a dit qu'il pouvait se » retirer, et il est revenu dans la môme salle où il » avait attendu en arrivant.
» Il s'est beaucoup occupé de son défenseur Desèze, » qui était fort échauffé. Louis a demandé lui-même » s'il n'y avait pas moyen de le faire changer, en » observant qu'il avait parlé pendant près de trois » heures.
» Nous sommes remontés en voiture ; il a conservé » le même calme, la même sérénité que s'il eût été » dans une position ordinaire. En passant devant le » dépôt des ci-devant gardes françaises, il a remarqué » avec beaucoup d'étonnement la superbe maison » que l'on bâtit sur cet emplacement.
» Un peu plus loin, il me dit en plaisantant sur ce » que j'avais mon chapeau sur ma tête : « La der- » nière fois que vous êtes venu, vous aviez oublié » votre chapeau, vous avez été plus soigneux aujour- » d'hui. » Peut-être m'a-t-il fait cette observation, j» sans dessein particulier ; peut-être aussi se rappe- » lant ses anciennes prérogatives, a-t-il voulu me té- » moigner que, dans son système, je devais tenir » chapeau bas devant lui. Ghaumette m'a fait signe » du coude à cette remarque, en faisant peut-être la » même réflexion que moi.
» A propos de l'indisposition du procureur de la
» Commune, la conversation est tombée sur les hôpi- 1 » taux de Paris. Il a fait des réflexions sur la dépense » de ces maisons. Il a dit qu'il serait utile d'en insti- » tuer dans chaque section, que les pauvres en se- » raient bien mieux soignés et plus soulagés. Il a fait » ensuite diverses questions à Chaumette. Il lui a do- » mandé de quel pays il était, quelles étaient ses oc- » cupations ; il a même porté la curiosité jusqu'à lui » demander des détails de sa famille.
» Puis, comme en m'en allant, je saluai plusieurs » de mes camarades que je reconnaissais, il m'a dit : » ces personnes que vous saluez sont-elles de votre » section? Non, ce sont des membres de l'ancien » conseil général que je vois avec plaisir s'occuper de » maintenir l'ordre. Là-dessus, il m'a dit qu'il y en » avait un d'entre eux qui n'était pas reste long- » temps. Il voulait parler de Meunier. « Lorsqu'il » était de service au Temple, m'a-t-il dit, il lui est » souvent échappé des mouvements de trouble, en » entendant tirer des coups de fusil ; il paraît qu'il les » craignait beaucoup. » Je lui ai répondu que c'était » moins en effet de la crainte que de la surprise de » voir que l'arrêté du conseil, qui défendait de tirer » des coups de fusil dans la rue, n'était point exé- » cuté. « Il est mort bien malheureusement, m'a-t-il » répliqué. » J'ignore qui l'instruit si bien ; mais, » comme vous voyez, il sait presque toutes les parti- » cularités arrivées aux membres du Conseil.
» Il a pris ensuite la boîte du maire ; il lui a de- » mandé si ce portrait qui était gravé d'un côté était » celui de sa femme (4).. Mais avant que le maire pût
(1) Chambon avait épousé une religieuse. A la Restauration
» lui répondre, la conversation a été coupée par les » cris de : fermez les fenêtres ! fermez les fenêtres. » Sur cela, il a dit: c'est abominable. « C'est une me- » sure de sûreté que Ton a prise, lui a répondu Chau- » mette. » L'on a défendu d'ouvrir les fenêtres. — Je » croyais que l'on criait vive La Fayette ; ce serait » une sottise. — Sans doute que Louis Gapet s'occu- » pait en cet instant de la différence qu'il y avait entre • la garde brillante de La Fayette et celle qui l'escor- » tait, composée en grande partie de sans-culottes. » Voilà, citoyens, tous les petits détails dans lesquels » j'ai cru devoir entrer, puisqu'ils ont paru vous in- » téresser. »
Ce jour, dont les ennemis de Louis XVI ont ainsi noté jusqu'aux moindres détails, comme pour mieux apprendre à 1'bistoire quel fut le calme et le courage de leur victime en présence de ses accusateurs, avait été rempli d'angoisses pour la Reine et pour Madame Elisabeth. Elles savaient que le Roi souffrait d'une fluxion sur les yeux et craignaient que cette indisposition n'eût abattu son énergie. Elles redoutaient pour lui les dangers de la translation du Temple à l'Assemblée. Aussi éprouvèrent-elles un moment de bonheur en recevant après huit heures un mot de Louis XVI qui les instruisait brièvement de la séance de la Convention.
Le lundi 1er janvier 1793, les prisonniers échangèrent leurs tristes vœux, Le 2, les nouvelles apportées au Roi par la correspondance nocturne furent mau-
cette dame sollicita et obtint l'honneur d'offrir a Madame la duchesse d'Àngoulême un médaillon contenant une mèche de cheveux de la Reine.