LE ROI DEMANDE L'ABBÉ EDGEWORTH
» Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards, » de femmes et d'enfants, qui n'avaient que cela pour » vivre.
» Au moment où nous nous retirions, dit le ministre » de la justice, dans son rapport, Louis a remis à » l'un des commissaires une note d'une autre écriture » que la sienne, qui porte le nom de cet homme de » charité. C'est M. Edgeworth de Firmont, n° 483, » rue du Bac. »
A la fermeté des caractères tracés sur cette mince feuille de papier, mais à demi effacés par des larmes, l'officier municipal aurait pu deviner quelle était la main qui avait donné cette note au Roi, si le secret des communications qui existait entre lui et sa sœur avait été divulgué I C'était en effet de Madame Elisabeth que Louis XVI tenait ce dernier secours.
« Après avoir entendu Garât, la Convention na- » tionale a décrété, continue le rapport du 20 janvier, » qu'il était libre à Louis d'appeler tel ministre du » culte qu'il jugerait à propos, et de voir sa famille » sans témoins. »
Parmi les anxiétés douloureuses qui agitaient le cœur de Madame Elisabeth depuis le début du procès du Roi, il en était une qu'elle n'avait pas osé confier à la Reine et qui lui imposait un supplice particulier. Si, comme elle n'avait que trop lieu de le croire, son malheureux frère était voué à la mort, elle se demandait avec effroi quelle espèce de secours religieux lui serait accordé par le gouvernement impie qui
l'abbé edgeworth au temple
opprimait toutes les consciences I Elle savait que le père Hébert, supérieur des Eudistes, avait été massacré le 2 septembre, ainsi que l'abbé Lenfant, aumônier des Tuileries. Le premier avait reçu la confession du Roi, pour la dernière fois, dans la matinée du 10 août. Elle redoutait que la Commune n'obligeât le Roi à s'adresser au ministère de l'un de ces prêtres parjures qu'elle méprisait si justement ! Elle craignait encore l'intervention d'un de ces ecclésastiques à l'esprit orné, mais superficiel, à l'éloquence facile, brillante et théâtrale, comme il y en avait tant alors, et qui donnerait aux derniers moments de Louis XVI une solennité dramatique contraire, à la fois, et au caractère de ce prince, et à la simplicité évangélique du chrétien véritable. Enfin, tout en ne doutant 133, S QU dévouement de l'abbé Edgeworth, elle ignorait comment il pourrait arriver jusqu'au Roi sans être signalé, arrêté ou éloigné I
Elle le savait rentré dans Paris. Peut-être n'ignorait-elle pas non plus que, dès le 20 décembre, Mme de Sénozan, sœur de Malesherbes, lui avait demandé de se consacrer au Roi captif et d'obtenir de ses supérieurs l'ordre de ne plus quitter la ville. C'est à l'abbé Edgeworth à nous raconter comment il arriva au Temple (1). « Aussitôt que j'eus donné » une réponse définitive, je ne tardai pas à recevoir » cet ordre, et celui de ne pas sortir de chez moi que » je n'eusse vu la tournure que prendraient les » affaires. Plusieurs jours s'écoulèrent et je vous » laisse à penser quelle était l'agitation de mon es-
4) Lettre de l'abbé Edgeworth à son frère Usher Edgeworth.
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» prit. J'en profitai pour mettre mes affaires en ordre, » pour faire mon testament, et pour prendre, en cas » de mort, les dispositions nécessaires au gouverne- » ment du diocèse de Paris. Ce qui m'embarrassa le » plus, fut le soin de cacher à ma mère et à ma » soeur, avec qui je logeais alors, les arrangements » que j'avais à prendre. Nulle part je ne pouvais être » mieux caché que dans un petit coin de leur très » petit appartement, où je couchais, prenais mes » repas, et recevais la foule. Je continuai à vivre » ainsi accablé de travaux et dévoré d'inquiétude » jusqu'au 20 janvier. Je reçus alors une note du » Conseil exécutif, ainsi conçue :
» Le Conseil exécutif provisoire ayant une affaire » de la plus haute importance à communiquer au ci- » toyen Edgeworth de Firmont, l'invite à passer, sans » perdre un instant, au lieu de ses séances.
» Il était cinq heures du soir: une voiture attendait » à ma porte, mais, prévoyant que ma pauvre mère » serait bien alarmée de me voir sortir à la nuit close, » lorsque tout Paris était en agitation, j'envoyai vite » chercher une de ses amies ; je lui confiai mon serf cret, je la priai de le garder jusqu'à ce qu'elle eût » de mes nouvelles, et, en attendant, de lui dire qu'un » mourant m'avait envoyé chercher subitement et * que les soins que j'aurais à lui rendre m'empêched raient probablement de rentrer de toute la nuit- » Cette excuse calma complètement ma mère, mais » ma sœur n'en fut pas la dupe, et elle dit à son » amie : Ah I cette personne mourante î î î c'est le » Roi ! J'ai toujours eu le pressentiment que mon » frère serait appelé dans ces cruels moments... Il est
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» perdu pour moi ! mais il fait son devoir, et je dois » me résigner à son sort (1).
» Arrivé aux Tuileries, continue l'abbé Edgeworth » dans sa Relation (2), où le conseil tenait ses séances, » j'y trouvai tous les ministres réunis. La consterna- » tion était sur leur visage. Dès que je parus, ils se » levèrent et vinrent m entourer avec une sorte d'em- » pressement. Le ministre de la justice prenant la pa- » rôle : « Etes-vous, me dit-il, le citoyen Edgeworth » de Firmont? » Je lui répondis que oui. « Louis » Capet, reprit le ministre, nous ayant témoigné le » désir de vous avoir auprès de lui dans ses derniers » moments, nous vous avons mandé pour savoir si » vous consentez à lui rendre le service qu'il attend » de vous ?» — « Je lui répondis que puisque le Roi » me témoignait ce désir, et me désignait par mon » nom, me rendre auprès de lui était un devoir. » » En ce cas, ajouta le ministre, vous allez venir avec » moi au Temple, car je m'y rends de ce pas. 11 » prend aussitôt une liasse de papiers sur le bureau, » confère un instant, à voixbasse, avec les autres mi- » nistres, et, sortant brusquement, me donne ordre » de le suivre. Une escorte de gardes à cheval nous » attendait à la porte, avec la voiture du ministre. » J'y monte, et il y prend place après moi.
» J'étais en habit laïque, comme Tétait à cette » époque tout le clergé catholique de Paris. Mais, » songeant en ce moment à ce que je devais, d une » part au Roi, qui n'était pas familiarisé avec un pa-
(1) Lettre de M. l'abbé Edgeworth à son frère Usber Edgeworth. Londres, 1er septembre 1796, écrite en anglais.
(2) Relation des derniers moments de Louis XVI.
l'abbé edgeworth au temple.
» reil costume, et, de l'autre, à la religion elle-même, » qui recevait, pour la première fois, une sorte d'hom- » mage du nouveau gouvernement, je crus avoir le » droit de reprendre, en cette occasion, les marques ex- » térieures de mon état; du moins, en faire une tenta - » tive me parut être un devoir. J'en parlai donc au » ministre avant de quitter les Tuileries, mais il rejeta » ma proposition en termes qui ne me permirent pas » d'insister, sans cependant y rien mêler d'offensant.
» Ce trajet des Tuileries au Temple se passa dans » le plus morne silence. Deux ou trois fois cependant » le ministre essaya de le rompre. « Grand Dieu î » s'écria-t-il après avoir levé les glaces de la voiture, » de quelle affreuse commission je me vois chargé ! » Quel homme ! ajouta-t-il en parlant du Roi ; quelle » résignation ! quel courage ! non, la nature toute » seule ne saurait donner tant de force. Il y a quelque » chose de surhumain (1). » De pareils aveux me »> présentaient une occasion bien naturelle d'entrer » en conversation avec lui, et de lui dire d'affreuses » vérités. J'hésitai un moment sur le parti que je » devais prendre ; mais, songeant d'un côté que mon
(1) Dominique Joseph Garât, né à Bayonne, en 1749, était fils d'un médecin d'Ustaritz, près de Bayonne. Avocat et ami des philosophes, envoyé aux Etats généraux par les pays Basques, il avait remplacé Danton à la justice, après le 2 septembre. Au mois de mars 1793 il remplaça Roland à l'intérieur, devint plus tard membre de l'Institut, du Conseil des anciens, sénateur, avec le titre de comte, sous l'Empire, et publia un grand nombre d'ouvrages entre autres des Mémoires sur Suard, qui était son ami. 11 mourut en 1833. Il avait un neveu, célèbre chanteur, protégé par la Reine et par le comte d'Artois et auteur d'un grand nombre de romances.
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» premier devoir était de procurer au Roi les secours » de la religion qu'il demandait avec tant d'insis- » tance, et, de l'autre, qu'une conversation fortement » nuancée, comme elle aurait dû l'être, pouvait » m'em pêcher de le remplir, je pris le parti du silence » le plus absolu. Le ministre parut comprendre tout » ce que ce silence lui disait, et il n'ouvrit plus la » bouche durant le reste du chemin. Nous arrivâmes » ainsi au Temple, sans presque nous être parlé, et » la première porte nous fut aussitôt ouverte. Mais, » parvenus au bâtiment qui sépare la cour du jardin, » nous fûmes arrêtés. C'était, je crois, une consigne » générale, et, pour passer outre, il fallait que les » commissaires de la tour vinssent faire reconnais- » sance des personnes, et savoir quelle affaire les » amenait en ce lieu. Le ministre, lui-même, me » parut être comme moi assujetti à cette formalité. » Nous attendîmes les commissaires près d'un quart- » d'heure et sans nous parler.
» Enfin ils se présentèrent. L'un d'eux était un jeune » homme de dix-sept à dix-huit ans ; ils saluèrent le » ministre d'un air de connaissance ; celui-ci leur dit » en peu de mots qui j'étais et quelle était ma mis- » sion ; ils me firent signe de les suivre, et nous tra- » versâmes tous ensemble le jardin qui mène à la » tour.
» Ici la scène devint affreuse, au-delà de tout ce » qu'il m'est possible d'exprimer. La porte de la tour, » quoique très petite et très basse, s'ouvrit avec un » fracas horrible, tant elle était chargée de verroux » et de barres de fer. Nous passâmes, à travers une » salle remplie de gardes, dans une salle plus vaste
l'abbé idgeworth au temple.
» encore, et qui, à sa forme, me parut avoir été au- » trefois une chapelle. Là, les commissaires de la » Commune, chargés de la garde du Roi, se trou- » vaient assemblés. Je ne remarquai pas, à beaucoup » près, sur leur physionomie, cette consternation et » cet embarras qui m'avaient frappé chez les mi- >, nistres ; ils étaient à peu près douze, et la plupart » en costume jacobin ; leur air, leurs manières, leur » sang-froid, tout annonçait des âmes atroces, que la » vue du plus grand des crimes n'épouvantait pas. Je » dois cependant à la vérité de dire que ce portrait » ne convenait pas à tous, et que, dans le nombre, » je crus en entrevoir quelques-uns que la faiblesse » seule avait conduits dans ce lieu d'horreur. »
Après une délibération du conseil, les commissaires fouillèrent le prêtre et se décidèrent à le mener chez le Roi. « Ils me conduisirent, continue la Relation, par un » escalier tournant, et si étroit, que deux personnes » avaient peine à se croiser ; de distance en distance, » cet escalier était coupé par des barrières ; à chaque » barrière on voyait une sentinelle en faction. Ces sen- » tinelles était de vrais sans-culottes, presque tous » ivres et les cris affreux qu'ils poussaient, répétés » par les voûtes du Temple, avaient quelque chose » de vraiment effrayant.
» Parvenu à l'appartement du Roi, dont toutes les » portes étaient ouvertes, j'aperçus le Prince au mi- » lieu d'un groupe de huit à dix personnes. C'était le » ministre de la justice, accompagné de quelques » membres de la Commune, qui venait de lui lire » le fatal décret, qui fixait irrévocablement sa mort » au lendemain. Il était au milieu d'eux, calme,
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» tranquille, gracieux même ; et pas un seul de ceux » qui l'environnaient n'avait l'air aussi assuré que lui.
» Dès que je parus, il leur fît signe avec la main de » se retirer : ils obéirent sans mot dire ; lui-même » ferma la porte après eux, et je restai seul dans la » chambre avec lui. »
C'était la première fois, depuis son entrée à la tour, que le Roi se voyait libre de s'entretenir sans témoins avec un ami, et cet ami était un prêtre de l'Eglise, un représentant de Jésus-Christ lui-même. Il lui apportait avec l'éternelle espérance, l'appui ferme d'une conscience irréprochable, dont le témoignage devait entourer d'une auréole de sainteté le supplice du martyr royal. Il lui apportait aussi le souvenir de cette pieuse et chaste sœur dont les consolations ne lui avaient jamais manqué ! Aussi, quelle expression humaine pourrait rendre l'émotion du malheureux Roi et celle du saint prêtre I « A la vue de ce prince » autrefois si grand, dit l'abbé Edgeworth, et alors si » malheureux, je ne fus plus maître de moi-même ; » mes larmes s'échappèrent malgré moi, et je tombai » à ses pieds, sans pouvoir lui faire entendre d'autre » langage que celui de ma douleur ; cette vue l'at- » tendrit mille fois plus que le décret qu'on venait de » lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que » par les siennes ; mais bientôt, reprenant son cou- » rage : « Pardonnez, me dit-il, Monsieur, pardonnez » à ce moment de faiblesse, si toutefois on peut le » nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu » de mes ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte » familiarisé avec eux ; mais la vue d'un sujet fidèle » parle tout autrement à mon cœur : c'est un spec-