DERNIÈRE ENTREVUE DU ROI AVEC SA FAMILLE
« Mon père, ajoute Madame Royale, raconta son » procès à ma mère. Au moment de se séparer de » nous pour jamais, il nous fit promettre à tous de » ne jamais songer à venger sa mort. Il était bien » assuré que nous regarderions comme sacré Taccom- » plissement de sa dernière volonté ; mais la grande » jeunesse de mon frère lui fit désirer de produire »> sur lui une impression encore plus forte. Il le prit » sur ses genoux et lui dit : Mon fils, vous avec en- » tendu ce que je viens de dire ; mais, comme le ser- » ment a encore quelque chose de plus sacré que les » paroles, jurez, en levant la main, que vous accom- » plirez la dernière volonté de votre père. Mon frère » lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si » touchante fit encore redoubler les nôtres. » (1)
# A dix heures un quart, continue le récit de Cléry, » le Roi se leva le premier et tous le suivirent ; j'ou-
• vris la porte ; la Reine tenait le Roi par le bras droit ; » Leurs Majestés donnaient chacune une main à M. le » Dauphin. Madame Royale à la gauche tenait le Roi
• embrassé par le milieu du corps ; Madame Elisabeth, » du même côté, mais un peu plus en arrière, avait » saisi le bras de son auguste frère; ils firent quelques » pas vers la' porte d'entrée en poussant les cris les » plus douloureux : « Je vous assure, leur dit le Roi, » que je vous verrai demain matin, à huit heures, t « — Vous nous le promettez, répétèrent-ils tous en- » semble. — Oui, je vous le promets. — Pourquoi » pas à sept heures ? dit la Reine. — Eh bien oui, à » sept heures, répondit le Roi, adieu I... Il prononça
(1) Journal des événements arrivés au Temple.
» cet adieu d'une manière si expressive que les san- » glots redoublèrent. Madame Royale tomba éva- » nouie aux pieds du Roi qu'elle tenait embrassé ; je » la relevai, et j'aidai Madame Elisabeth à la sou- » tenir... •
Cléry voulut porter Madame Royale jusque chez elle. La petite Princesse était malade depuis trois semaines et marchait avec peine. Les municipaux l'en empêchèrent, etl'on referma les deux portes de la prison. Malgré leur épaisseur, on continuait d'entendre les gémissements de la Reine et des enfants dans l'escalier. Puis, commença la nuit, la terrible nuit du 20 au 21 janvier 1793, pendant laquelle Louis XVI fut peut-être le seul Français qui dormit paisiblement dans Paris...
« Ma mère, raconte Madame Royale, avait à peine » la force de déshabiller et de coucher mon frère. » Elle s'était jetée tout habillée sur son lit où nous » l'entendîmes toute la nuit trembler de froid et de » douleur ! A six heures un quart du matin, on ou- » vrit notre porte, et on vint chercher un livre de » prières pour la messe de mon père, et nous crûmes » que nous allions descendre (1). »>
Un redoublement de bruit se faisait dans l'enceinte et au dehors du Temple. Les princesses entendirent le bruit des chaînes de fer des grilles, celui des armes
(1) Journal des événements arrivés au Temple.
qui heurtaient les marches de l'escalier. Madame Elisabeth et Madame Royale s'agenouillèrent et cherchèrent à prier. La Reine immobile serrait le Dauphin entre ses bras crispés par la douleur. Le mouvement augmentait. L'enfant, voyant les portes ouvertes, comprenant toute l'horreur de cette scène (1), s'échappa des mains de sa mère, courut éperdu vers les commissaires, les geôliers qui montaient et descendaient l'escalier. On entendit sa voix gémissante : « Laissez- »> moi passer, Messieurs, laissez-moi passer ! — Où » veux-tu aller? répondirent les municipaux.— Parler » au peuple, pour qu'il ne fasse pas mourir mon » père. Au nom du bon Dieu 1 laissez-moi passer I » Mais les geôliers sont inflexibles. L'enfant est repoussé dans la chambre et la porte se ferme. L'heure avançait. Le Roi avait entendu la messe et reçu la communion. Il avait remis à Cléry ses derniers souvenirs pour sa famille. Les portes s'ouvrent avec fracas et laissent entrer San terre, à la tête de dix gendarmes. « Vous venez me chercher, lui dit le Roi. — » Oui. — Je vous demande une minute. » Il rentra dans sa chambre et en ressortit suivi de l'abbé Edgeworth. Louis XYI tenait à la main son testament, et, s'adressant à un municipal nommé Jacques Roux, prêtre jureur, et qui, par ordre de la Convention, se trouvait le plus en avant : « Je vous prie de remettre » ce paquet à la Reine, ma femme. — Gela ne me » regarde pas, répond l'apostat en refusant de prendre
(1) Relations de Beauchesne, Eckard, S. Despréaux, et Chantelauze dans son beau et consciencieux livre sur Louis XVH. Firmin-Didot et O, 18S4.
» Técrit. Je suis ici pour vous conduire à l'échafaud. •» Un autre municipal reçut le paquet. Puis le Roi dit aux autres officiers: « Messieurs, je désirerais que Cléry » restât près de mon fils, qui est accoutumé à ses soins. » J'espère que la Commune accueillera cette de- » mande. » Et, regardant Santerre : « Partons ». Il descend l'escalier, traverse le jardin à pied et se retourne une ou deux fois vers la tour, comme pour saluer les êtres chéris qui restaient dans cette prison. Une voiture de place le reçoit avec l'abbé Edgeworth. Deux gendarmes sont en face d'eux. Ils ont l'ordre d'assassiner le Roi au moindre mouvement qu'ils remarqueraient dans le peuple. Un de ces hommes est, comme Jacques Roux, un prêtre parjure. Quelques cris de grâce! grâce! s'élèvent à la sortie du Temple ; et le cortège s'enfonce, au milieu d'une brume glacée, dans la ville armée, gardée et fortifiée par la Convention comme si l'ennemi eût été à ses portes. Les tambours et les trompettes annonçent que le Roi a quitté le Temple, où une heure de silence succède au tumulte. Silence cruel ! mais non pas sans espoir pour les captives, qui savent qu'une tentative suprême doit avoir lieu pour sauver Louis XVI. Mais soudain, des salves d'artillerie éclatent, des clameurs se font entendre ! Madame Elisabeth se précipite vers la croisée. Elle écoute. Le cri de « Vive la République ! » monte jusqu'à elle ! t Ah ! s'écrie • la sœur de Louis XVI, levant les yeux et les bras au » ciel ! Tout est donc fini ! les monstres, les voilà contents I » Puis les crieurs de journaux passent et confirment la terrible nouvelle. Un peu plus tard, les municipaux entrèrent et donnèrent à la malheureuse
famille quelques détails sur la sortie du Roi du Temple, et cédant aux prières de la Reine, ils obtinrent du conseil de la tour que Cléry fût autorisé à monter.
Il avait à transmettre à la veuve, à la sœur, aux orphelins, les derniers souvenirs du mort et quelques détails sur son supplice. «Nous désirions cette secousse, m dit la relation de Madame Royale, pour causer un » épanchement au morne chagrin de ma mère, qui » la sauvât de l'étouflement où nous la voyions. » Cléry nous apprit qu'arrivé à l'échafaud, mon père » voulut parler au peuple ; que Santerre l'en avait » empêché en faisant battre le tambour. Le peu de » mots qu'il put prononcer n'avait été entendu que » de quelques personnes. Il s'était déshabillé alors » tout seul, ses mains avaient été liées avec son mou- » choir et non avec une corde. Au moment où M » allait mourir, l'abbé lui dit : Fils de saint Louis, » montez au ciel ! »
La douleur de Madame Elisabeth était inexprimable, mais celle de la Heine plus muette et plus saisissante. Immobile et oppressée, elle restait insensible aux caresses de ses enfants, qui l'accablaient de baisers et couvraient ses mains de larmes. La nuit venue, ils s'assoupirent, fatigués des secousses qu'ils avaient ressenties. Alors les pauvres femmes se retirèrent dans la chambre de Madame Elisabeth, et là, toutes deux éclatant en sanglots, commencèrent un de ces déchirants entretiens des jours de malheur, quand, après la disparition d'un être chéri, les survivants se reportent aux heures qui ne reviendront jamais, aux souvenirs d'un passé qui semble à la fois et si près et si loin ! Dans les instants de calme, les captives
allaient contempler le Dauphin, dont la tête innocente leur apparaissait déjà courbée sous la couronne sanglante que lui léguait une tradition souveraine. « Hélas! disait la pauvre mère (1), il a maintenant » l'âge qu'avait son frère lorsqu'il mourut à Meudon. » Heureux ceux de notre maison qui sont partis les » premiers ! Ils n'ont point assisté à la ruine de notre » famille ! » Longtemps les infortunées princesses échangèrent leurs douloureuses pensées, leurs larmes intarissables, leurs regrets amers. Madame Royale, réveillée, écoutait sa mère et sa tante et se mêlait doucement à l'entretien. Ainsi commençait le règne du petit martyr durant cette nuit désolée, dans ce triste cachot gardé par des ennemis 1
La longue veille des prisonnières alarmait le couple Tison, qui s'efforçait d'écouter celles des paroles de la Reine et de Madame Elisabeth qui lui semblaient capables de fournir quelque sujet de délation. La femme, nerveuse et agitée, éprouvait un sentiment de haine profonde contre les princesses, contre Madame Elisabeth surtout, dont elle détestait la piété. « Que peu- » vent-elles faire à une pareille heure sans se coucher, » disait-elle à son mari : Reconnaître sans doute le » petit pour leur roi, et conspirer de loin avec les » aristocrates qui les imiteront? » L'oreille collée contre la mince cloison qui la séparait de la chambre de Madame Elisabeth, la misérable espionne s'irritait de ne pouvoir mieux se rendre compte de l'entretien de ses voisines. Enfin, elle envoya son mari réveiller les commissaires de service et vint frapper rudement
(1) Beauchesoe, II.