SECRÈTES COMMUNICATIONS DES CAPTIVES
faisait relire l'écriture et transmettait à chaque personne les choses qui la concernaient (J).
Les rendez-vous de Turgy avec Hue avaient lieu hors des murs de Paris, parfois du côté de Vincennes et de Gharonne, tantôt dans les environs déserts du parc de Mousseaux, rarement dans le même lieu. Il remettait à Hue sa commission et recevait de lui des nouvelles écrites à l'encre ou au crayon.
« Quoique ne pouvant, sans un danger certain, pa- » raître dans aucun lieu public, dit Hue dans sa rela- » lion, je n'en étais pas moins instruit de ce qui se » passait. J'avais fréquemment, avec des seigneurs » de la cour et même avec quelques députés, des en- » tretiens nocturnes.. Dans ma correspondance jour- » nalière, je rendais compte à la famille royale de » l'esprit qui régnait dans Paris, des dispositions du » reste de la France, des événements militaires delà » Vendée, du progrès des armées étrangères et des » projets ultérieurs des divers partis de la ( .on vention. »
Au fond de son hôtel du faubourg Saint-Germain, la comtesse de Sérent était encore une active auxiliaire du service du Temple. Par un oubli du gouvernement jacobin, cette grande dame, royaliste, aristocrate et pieuse, demeurait tranquille et libre dans le quartier où elle vivait respectée du peuple. Enfin, l'abbé Edgeworth, demeuré à portée de Paris, se trouvait aussi le chef d'une association toute dévouée aux prisonnières du Temple. « Trois considé-
\\) Récit de Turgy. Quelques passages des billets de Madame Elisabeth se trouvent à la suite du Recueil de ses lettres par M. F. de Couches. Turgy possédait d»;s papiers précieux qui furent brûlés par son beau-père, auquel il les avait confiés.
l'abbk edgewortii a CDOISY
•> rations me firent résister à l'avis de M. de Males- » herbes, qui me conseillait de fuir, a écrit ce saint » prêtre. D'abord le diocèse auquel je me devais » entièrement, tant qu'il me serait possible d'y tenir ; » ensuite Madame Elisabeth, avec qui, malgré la sur- » veillance de ses geôliers, je correspondais de temp3 » en temps, et que j'avais promis de ne pas aban- » donner. Enfin, quelques ordres d'une grande inv » portance que le Roi lui-même m'avait donnés et » qu'il aurait été impossible d'exécuter hors de France. » Je pensai donc que je pourrais tout concilier en nie » cachant pendant quelque temps. »
C'était encore à Choisy que le confesseur de Louis XVI vivait dans l'ombre. Il y était retourné le soir même du 21 janvier et avait trouvé un asile sûr chez le baron de Lézard ière, grâce à une triste et étrange circonstance. La mère du baron était morte subitement en apprenant le crime. Ce lut dans la chambre funèbre où les domestiques superstitieux n'osaient entrer, que l'abbé Edgeworth se cacha et demeura pendant quelques semaines. « Il célébrait la messe de » grand matin et nous y assistions, » rapporte la sœur de son hôte (1). Ce dernier savait que la tête du pauvre prêtre était mise à prix, et que les affidés des clubs le cherchaient partout. Une gazette publia qu'il s'était évadé en Angleterre, où il tenait des conférences avec M .Pitt. Cette fable lui permit de circuler plus librement, bien que devant aggraver sa position s'il était arrêté.
« Je n'osais risquer le voyage de Paris que la nuit, » a-t-il écrit (2) ; je n'y passais jamais qu'un jour ou
(1) Revue de Bretagne et de Vendée, Nantes, 1884.
(2) Lettre à M. Usher-Edgewortb. Trad. de l'anglais.
l'abbé EDGEWORTH A CHOISY
» deux de suite, et, quoique ma maison dût èlre ou- » verte à tout le monde, puisque je me devais à tous, »> très peu de gens savaient où j'étais et comment s'y » prendre pour me trouver. Il est vrai que, de la » campagne que j'habitais, j'entretenais une nom- » breuse correspondance avec la ville. » Celle de l'abbé avec Madame Elisabeth passait des mains de Mme de Sérent dans celles de Hue, et de Turgy pour arriver au Temple. Les billets de la Princesse étaient cachetés. Les émissaires les reconnaissaient à ce signe.
Dans les premiers jours de mars, un calme apparent permit à Mme et à M,,e de Tourzel de sortir de la retraite où elles se cachaient depuis les massacres de septembre, et de traverser Paris en se rendant en province. Toutes deux allèrent voir l'abbé Edgeworth. « Nous versâmes avec lui bien des larmes, ra- » conte M 110 de Tourzel. Il nous parla des derniers » moments du Roi... » (1) Quelques dames de Madame Elisabeth trouvaient aussi moyen de prier ensemble pour elle et de communier à son intention. Ces réunions furtives avaient lieu à la première heure, chez quelque discrète ouvrière logée dans les quartiers populeux. On arrivait de divers côtés, choisissant les rues les plus sorrbres, les plus tortueuses. « Nous » étions pauvrement vêtues. On nous prenait pour » d'anciennes sœurs grises. Parvenues au sommet » d'un escalier bien noir et bien crotté, nous frappions »> à une porte qui s'ouvrait et se refermait sans bruit. » C'était celle de la mansarde indiquée. Une commode » couverte d'un drap grossier servait d'autel et le
(1) Souvenirs de Quarante ans.