ÉPOQUE BRILLANTE
de la reine de la changer. Un mot adressé par le roi à sa sœur, vers ce temps, lui assigna la place qu'elle ne devait plus quitter : « Restez en France, lui au- » rait-il dit; mais n'imitez pas votre tante Louise (i). » J'ai besoin de votre présence à Versailles. »
Une heureuse période s'ouvre, pour Madame Elisabeth, depuis 1783 jusqu'au début de la Révolution. Certaine de passer désormais sa vie au sein des affections de son enfance, elle s'attacha davantage à sa patrie, jouissant des succès de la France, de sa prospérité croissante, et partageant les illusions de cette époque où l'éblouissement était général. Dans ses lettres, on la voit s'intéresser vivement aux événements de la guerre d'Amérique et aux victoires de nos armées. Les visites des souverains de Russie et de Suède excitent sa curiosité. Accepter les innovations, les espérances du présent, sans regret du passé et sans effroi de l'avenir, était alors le partage de la jeunesse intelligente et de haute condition. Pour la classe moyenne delà société, les événements marchaient vers un point obscur, vers une crise dont les vieillards signalaient le danger ; mais, aux yeux de la noblesse, l'accord entre le peuple et le pouvoir semblait complet, et la cour, trop confiante dans la solidité de l'édifice monarchique, ne s'inquiétait pas des ruines qui déjà s'entassaient autour de la colonne principale, et le laissait sans défense.
Un de ces désastres, précurseur de bien d'autres,
(i) Madame Louise de France avait pris le voile au monastère de Saint-Denis.
RUtNE DE LA PRINCESSE DE GUÉMÉNÉE.
rendit Madame Elisabeth propriétaire de Montreuil, jolie maison de campagne à peu de distance de Versailles. En 1783, le prince de Guéménée ruiné était contraint de se déclarer en faillite. La somme s'élevait à plus de trente-cinq millions, et les gens atteints se trouvaient être des domestiques, des concierges, de petits commerçants, qui avaient confié leurs épargnes au prince, généralement aimé, ainsi que toute sa famille. Des intendants peu scrupuleux avaient contribué au désastre et en profitaient La princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France, se vit obligée de donner sa démission et de vendre ses biens. Montreuil était son habitation de plaisance à Versailles :
a Les Grâces en riant dessinèrent Montreuil »
écrivait Delille dans son poème des Jardins. Peut-être ne serait-il resté d'autre trace de cette demeure que ces lignes éphémères, si le roi ne l'avait achetée pour rendre service à la grande dame ruinée. La reine le sut, et, avec sa bonté accoutumée, elle lui proposa secrètement de l'offrir à Madame Elisabeth. Elle voulut lui en faire la surprise. Marie- Antoinette, avec tout son charme apparaît dans ce récit : « Allons à Montreuil, dit un matin de mai 1784 la reine à sa belle-sœur. » Celle-ci accepte en soupirant, croyant la maison de son ancienne gouvernante encore à vendre. On arrive : les portes sont ouvertes, les salons disposés pour la réception; le jardin, l'orangerie sont remplis de fleurs et d'arbustes ; les gardiens paraissent empressés et joyeux. « Ma sœur, dit la reine en souriant à la prin- » cesse, recevez-moi : vous êtes chez vous. C'est votre » Trianon . Le roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir,
MONTREUIL EN 1784
» me laisse celui de vous le dire. » La joie de Madame Elisabeth fut extrême. Et, en effet, n'était-ce pas une félicité enviable que d'échapper dans la même année à une couronne, d'obtenir un beau jardin, et de rendre service à une amie malheureuse !
Le chez soi de Madame Elisabeth était un petit domaine situé à l'entrée de Versailles, par l'avenue de Paris. Il s'étendait de la ruelle du Bon-Conseil à la ruelle Saint-Jules. Le parc, de neuf arpents, était bordé d'un couvert de tilleuls taillés en voûte formant une sorte de terrasse, de laquelle on voyait passer les voitures de toute sorte, amenant et ramenant de la ville royale à la capitale cette foule de courtisans et de solliciteurs que ne rebutaient ni les neiges de l'hiver ni la chaleur de l'été. Cette allée était le seul côté français du jardin de Montreuil ; le reste était dessiné à la mode anglaise. Au milieu d'une pelouse semée d'arbres isolés, de massifs de plantes et de corbeilles de fleurs, s'élevait la maison, dont l'ornement principal était un péristyle d'honneur soutenu par des colonnes de marbre. A gauche, étaient une ferme, un potager et des communs peu considérables. Du salon, on pouvait entendre chanter les coqs, beugler les vaches, se croire en pleine campagne, dans un manoir de province. Au-delà du parc s'étendait le village de Montreuil, composé de maisonnettes éparses entourées de jardins, de petites cultures. Une route descendait parmi ces masures et ces champs à l'église de Saint-Symphorien, laide construction en style de temple grec, surmontée d'une sorte de pigeonnier carré, où sonnait une cloche fêlée qui ne tarda pas à devenir la filleule de Madame Elisabeth.