SIMON DÉNONCÉ PAR SBS AMIS
n'obtenaient pas toujours. C'était de misérables repaires, où néanmoins les gardiens du Temple se plaisaient à se réunir, d'abord parce que la police ne s'en inquiétait guère, ensuite parce qu'ils y récoltaient des nouvelles et qu'ils y rencontraient des passants. Tison se rendait dans le plus rapproché {i ) de la prison par une porte des écuries (2). La même issue servait aux commères dont la femme Simon ne pouvait se passer, à entrer et à sortir librement de la tour plusieurs fois par semaine.
Ces femmes aussi ne résistaient guère à l'attrait de s'arrêter un moment au cabaret, avant de regagner leur domicile. Elles y buvaient un peu, et y parlaient beaucoup de l'intérieur de Simon. Pour elles et pour ceux qui les écoutaient, le savetier et sa femme étaient deux êtros digurs d'envie. Bien logés, bien nourris, rien ne leur manquait! « Puis, ne savait-on pas que » la femme Simon jouissait d'une rente que lui fai- » sait une certaine dame Séjan qu'elle avait servie » autrefois, et que Simon était grassement rétribué »> par la Commune pour instruire le petit Capet î » (3) Enfin, cet élève lui-même ne leur servait-il pas de domestique, d'officieux, comme on appelait un serviteur sous la République? Aux témoins qui s'étonnaient de ce comble de luxe, les commères répondaient qu'elles avaient vu «le petit » nettoyer et cirer les souliers de
(1) Celui du sieur Lelièvre. Description du Temple. B.
(2 Cette porte ne fut connue qu'en 1795 par les municipaux.
(3 La Commune avait alloué à Simon un traitement annuel de six mille livres et elle avait fixé à quatre mille celui de sa femme. Ces deux sommes réunies équivaudraient aujourd'hui au moins à trente-cinq ou quarante mille francs.
la femme Simon, lui rendre encore bien d'autres services ! La surprise et l'indignation gagnèrent bientôt rauditoire. On murmura. Une sorte de sympathie s'éveilla pour la victime confiée aux soins du savetier. Une des bonnes amies de la Simon avait assisté à une scène de brutalité affreuse faite au Dauphin, et elle en raconta les détails. Quelque grossière que fût l'assistance, elle se sentit révoltée. La curiosité s'alluma. Dès cette heure, les mystères de la Tour eurent leurs historiens et les conventionnels leurs espions. Le peuple lui-même commençait ainsi l'instruction du crime (1).
Le 13 juillet, Tison assiste à un acte de barbarie sans exemple. 11 avait découvert une ouverture, dans un escalier intérieur, qui permettait de voir Simon et son élève se promener sur la plate-forme de la Tour, et il espionnait ainsi son camarade à son aise. Simon venait d'apprendre l'assassinat de Marat par Charlotte Corday. Marat était son ami, son protecteur, son modèle politique. 11 entra dans un accès de rage furieuse, se fit apporter du vin et de l'eau-de-vie ; il but et fit boire sa femme. « C'est pourtant aujourd'hui, s'écria-t-il, l'anniversaire de la prise de la Bastille! » Puis, ne pouvant rester en repos, la tête échauffée, la figure enluminée, la pipe à la bouche, il entraîna son élève et Marie-Jeanne sur la plate-forme de la tour, où il avait besoin de respirer et de chercher, dans les rumeurs de la grande cité, un écho des lamen-
(1) Plus tard ce fut Gagnié, chef d'office du Temple, qui donna à Si mi en- Des préaux, le premier historien du Dauphin, les détails circonstanciés de son horrible existence. M. de Beauchesne en recueillit d'autres de la femme Simon, qui mourut en 1819, et de deux de ses amies qui vécurent jusqu'en 1836.
talions lointaines et des confus hommages donnés à son idole expirante, t Entends-tu, Capet, tous
* ces bruits là bas ? Ce sont les gémissements du » peuple autour du lit de mort de son ami. Je comp- » tais te faire quitter tes habits noirs dès demain,
• mais tu les garderas encore : Capet portera le deuil » de Marat. Sacrée vipère, tu n'as pas l'air affligé ! tu » te réjouis donc de sa mort! • El ce disant, il appuyait violemment la main sur la tête du Prince, et la lui refoulait entre les épaules. • Je ne con- » naissais pas celui qui est mort, répondait l'enfant ; » mais ne croyez pas que j'en sois bien aise Nous ne » désirons, nous, la mort de personne. — Oh ! nous » ne désirons, nous !... Est-ce que tu prétends nous » parler comme les tyrans tes pères !» Et l'enfant continue à courber la tète sous les coups, à chercher à retenir les cris que lui arrache la douleur et qu'il craint de faire entendre à sa mère Le 23, une nouvelle scène plus cruelle, et connue encore de Tison, a lieu dans la chambre. La nouvelle de la victoire de l'armée vendéenne près de Saumur est parvenue à la prison. Simon tombe à tour de bras sur le Dauphin, t Ce sont tes amis qui nous égorgent, » lui dit-il, d'une voix convulsive; l'enfant souffre et pleure. Le geôlier impitoyable le prend par les cheveux, lui secoue la tête à la disloquer ; la fatigue seule du bourreau finit par accorder le repos au malheureux enfant, qui tombe haletant, épuisé, sur sa petite chaise de paille. C'est alors, racontent des témoins oculaires, que Simon, honteux de sa violence, lui posa la question suivante : « Dis-moi, Capet, si les Vendéens te » délivrent, que me feras-tu ? — Je vous pardon ne-
» rai, » répondit le pauvre petit martyr d'une voix faible, mais dont l'accent touchant arracha des larmes aux femmes qui étaient présentes.
A dater de ce jour, on sut que Simon et sa femme avaient cessé d'observer le règlement prescrit par la Convention à l'égard de leur élève (1). Celui-ci devait copier des pages d'écriture, réciter des fables, apprendre par cœur un catéchisme à l'usage des pupilles de la République, et dans lequel Dieu était outragé. Les cahiers furent jetés pêle-mêle dans un coin, les livres servirent à allumer la pipe de Simon. Ce dernier, outré de ne pouvoir sortir, aller aux nouvelles, passait son temps à blasphémer, guettait les municipaux pour savoir quelques détails, et ne conservait de ses fonc* tions d'instituteur que l'horrible leçon de catéchisme républicain, qu'il accompagnait de coups de pied et de coups de poing. De son côté, Marie-Jeanne sortait, courait les marchés, perdait son temps chez ses anciennes camarades ; la mort de Marat était un gros événement pour les mégères de Paris, et elles entouraient sa mémoire d'une grossière idolâtrie (2). Le retour au Temple de la femme Simon était souvent tardif. Quand elle ne pouvait s'éloigner, ses amies et la fille du premier mariage de Simon, femme d'un tailleur, venaient lui rendre visite. C'étaient de bons moments pour le pauvre Dauphin, car ces femmes s'intéressaient
(1) C'était celui des écoles où Robespierre avait résolu d'envoyer les enfants orphelins des aristocrates. En 1794, elles commençaient à fonctionner et plusieurs enfants portant des noms de la plus ancienne noblesse y étaient entrés. Un autre projet de la Convention était de leur enlever leur nom et de les confondre avec la multitude. (Souvenirs inédits).
(2) G. Duval. Souvenirs de la Terreur.