‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 259 sur 284 · INTERROGATOIRE DE MADAME ROYALE · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DE MADAME ROYALE

« J'embrassai tendrement mon frère, continue la » petite Princesse, mais on l'arracha de mes bras, en » me disant de passer dans l'autre chambre; Chaumette » me fit asseoir; il se plaça en face de moi ; un muni- » cipal prit la plume, et Chaumette me demanda mon » nom. Ce fut alors Hébert qui m'interrogea; il coin- » mença ainsi : « Dites la vérité, cela ne regarde ni » vous ni vos parents. — Cela ne regarde pas ma » mère? — NonI mais des personnes qui n'ont pas » fait leur devoir. Connaissez-vous les citoyens Tou- » lan, Lepître, Brenot, Brugniot, Merle, Michonis. — v Non. — Comment, vous ne les connaissez pas? — » Non, Monsieur. — Cela est faux, surtout pour » Toulan, ce petit jeune homme qui venait souvent » pour le service du Temple. — Je ne le connais pas » plus que les autres. — Vous souvenez-vous d'un » jour où vous êles restée seule dans la tourelle avec » votre frère? — Oui. — Vos parents vous y avait » envoyés pour parler plus à leur aise avec ces » gens-là. — Non, Monsieur, mais pour nous accou- » tumer au froid. — Que fïtes-vous dans cette tou- » relie? - Nous parlions, nous jouions. — Et, en » sortant, vous êtes-vous aperçue de ce qu'ils por- » taient à vos parents? — Je ne m'en suis pas » aperçue. »

Ici l'interrogatoire devient impossible à reproduire. « Chaumette m'interrogea, dit la jeune Princesse, sur » mille vilaines choses dont on accusait ma mère et » ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et » si indignée, que, malgré toute la peur que j'éprou- » vais, je ne pus m 'empêcher de dire que c'était une » infamie. Malgré mes larmes, Us insistèrent beaucoup.

» Il y a des choses que je n'ai pas comprises, mais ce » que je comprenais était si horrible que je pleurais » d'indignation. Il m'interrogea ensuite sur Varennes, » et me fît beaucoup de questions auxquelles je ré- » pondis le mieux que je pus, sans compromettre » personne. J'avais toujours entendu dire à mes pa- » rents qu'il valait mieux mourir que de compro- »> mettre qui que ce soit. Enfin, mon interrogatoire » finit à trois heures, il avait commencé à midi. Je » demandai avec chaleur à Chau mette à être réunie » à ma mère, lui disant, avec vérité, que je l'avais de- » mandé plus de mille fois, ainsi que ma tante. — Je » n'y puis rien, me dit-il. — Quoi, Monsieur, vous ne » pouvez pas l'obtenir du Conseil général I — Je n'y »> ai aucune autorité. Il me fit ensuite reconduire •) chez moi par trois municipaux, en me recomman- » dant de ne rien dire à ma tante, qu'on allait aussi » faire descendre. En arrivant, je me jetai dans ses » bras ; mais on nous sépara, et on lui dit de des- » cendre. »

L'interrogatoire de Madame Elisabeth (4) fut moins long que celui de la petite Princesse, qui s'était prolongé trois heures. Il fut peut-être plus dur et aussi odieux. Les accusateurs étaient mécontents de n'avoir pu atteindre leur but, celui d'étourdir la jeune fille comme ils avaient étourdi le Dauphin, et de ne pouvoir appuyer de son témoignage les effroyables mensonges de Simon. David surtout éprouvait une sorte de honte à la vue de cette sœur du Roi devant ia-

(1) Archives nationales. Procès des Bourbons, t. II, p. 243. Copie des interrogatoires.

quelle il s'était incliné si bas, sous les lambris de Versailles, et qui lui apparaissait plus imposante dans la prison où il prétendait lui faire subir le dernier des outrages. Les questions qui lui furent adressées étaient les mêmes que celles auxquelles la petite Princesse avait dû répondre. Madame Elisabelli montra une émotion plus fière, une indignation plus flétrissante pour les membres du comité. Chaumelte se sentit offensé au point de lui dire : « Baissez un peu le ton I vous êtes devant vos magistrats : laissez là vos arrogances de cour. » Puis ils donnèrent ordre à Simon d'amener encore sa victime pour la confrontrer avec sa tante, comme ils l'avaient fait avec sa sœur « afin de faire » rougir devant lui la vertu de sa tante, comme ils » avaient fait rougir l'innocence de sa sœur (1). »

Pendant ce moment d'interruption, David tira s;i tabatière de sa poche. « Monsieur David, lui dit la » Princesse de ce ton de douceur et de bonté qui lui » était familier, voudriez-vous me donner une prise » de tabac. Je suis bien enrhumée du cerveau. — » Apprenez, lui répond David, que vous n'êtes pas » faite pour mettre vos doigts dans ma tabatière. » Et versant un peu de tabac dans le creux que forme le pouce, il l'offrit à Madame Elisabeth, qui lui tourna le dos (2).

L'arrivée du malheureux Dauphin suivit cette insulte. En apercevant sa tante, un éclair de joie illumina ses traits. Il couvrit ses mains de tendres baisers. On les sépara rudement et on essaya d'établir

(1) Beauchesne.

(2} Beauchesne. D'après des témoins oculaire».

Page 1