VIE DE MADAME ELISABETH A MONTREUIL
L'intérieur de Montreuil resta donc relativement fort simple, en comparaison de celui des autres résidences particulières de cette époque. Quelques pièces demeurèrent sans meubles et fermées , Madame Elisabeth se réservant cette dépense pour d'autres temps. Dans le parc, on ne voyait ni temples, ni rochers artificiels. L'inventaire des plantes qui ornaient la serre et l'orangerie est peu considérable. Les frais d'entretien même devaient être limités, car, à l'époque de la confiscation de la propriété, les rapporteurs se plaignaient d'un état de délabrement qui remontait à un temps déjà éloigné. Madame Elisabeth ne donna jamais de fête à Montreuil ; aucune curiosité ne s'attachait à cette modeste résidence, et la calomnie, si ardente à cette époque, respecta le seuil de cette porte, à l'aspect monastique, dont les piliers chargés d'iris rappelaient l'entrée de ces vieux logis de nos pères où s'écoulait, ignorée du public, mais non pas du bonheur, la vie de famille des siècles passés.
Celle de Madame Elisabeth, à Montreuil, serait cachée à ses biographes, sans quelques passages de ses lettres qui en éclairent agréablement les petits incidents, les naïvetés, les tristesses et les sourires.
« Le bonheur que je goûte ici est tranquille, écrit- » elle en 1784 (1) ; je m'occupe beaucoup depuis huit » jours que j'y suis ; j'écris des lettres innombrables ; • cela ne me plaît guère, mais lorsqu'on passe autant » d'heures dans la journée sans voir autre chose que » son chien, on n'est pas fâché d'avoir ce genre d'oc- » cupation. Sans cela, j'en aurais beaucoup d'autres ;
(1) Lettre à la marquise de Causans, 3 septembre H84.
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» par exemple, le dessin. Il y a trois jours que je crie » après M. Van Blaremberghe (1), et qu'il ne vient » pas. Je vais commencer un petit dessin pour les » dames de Saint-Cyr. »
Mais la principale occupation de la châtelaine, on le voit dans ses lettres, est, après le dessin et la lecture, la visite aux pauvres des environs. Aux uns elle a porté des vêtements, aux autres des autorisations de venir chercher du lait et des œufs à sa basse-cour, des légumes à la petite porte du potager. Un soir, elle prend la plume, toute ravie de sa journée ! « Elle avait marié une protégée. » « Mon • cœur, écrit-elle, est encore tout plein du bonheur » de cette pauvre enfant qui pleure de joie (2). » Le lendemain est moins riant : elle a passé une heure au chevet de cette pauvre mère Rendoulet, qui s'éteint tout doucement et quelle cherche à consoler. Un autre jour, elle se lamente sur la mort d'un ouvrier subitement frappé d'un mal inconnu en travaillant au jardin : € il a » reçu le saint viatique des mains du curé de Monlreuil. » Elle a prié avec la famille désolée ; puis, en rentrant, » elle s'est tracassée de l'idée qu'il avait été mal soigné, » et en cause avec LeMonnier, qui paraît n'y rien » comprendre (3). » Comme les secours de toute espèce font défaut à la petite paroisse, elle forme des projets utiles ; elle voudrait installer une maison où les vieillards et les enfants trouveraient un asile, de la nourri-
(1) Van Blaremberghe, maître de dessin de la princesse et des fil* du comte d'Artois. Sa femme était une des premières femmes de chambre de Madame Elisabeth.
(2) Lettre à la marquise de Bombelles, 1786. 3) Lettre à Mme de Raigecourt.
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ture et des soins. En attendant, une chambre où Le Monnier donne des consultations est disposée par ses ordres au château. Elle apprend à panser, à préparer les médicaments. L'arrangement de ses livres entre aussi pour beaucoup dans l'emploi des matinées. « Ma » bibliothèque est presque finie, écrit-elle à Mm* de » Raigecourt, les tablettes se placent ; tu n'imagines » pas quel joli effet font les livres. » Ce qui manque à Montreuil, c'est une chapelle ; aussi Madame Elisabeth a-t-elle souvent à se rendre à l'église du village, qui est glaciale en hiver et humide au printemps. L'accès en est peu facile pour les carrosses, et le meilleur moyen est d'aller à pied parles ruelles, dans une crotte indigne. Puis les sermons sont interminables, le chant des offices laisse beaucoup à désirer, c J'ai l'air d'une vraie campagnarde, écrit-elle » un lundi de Pâques (1). C'est que je suis à Montreuil » depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles » sont aussi longues que l'année dernière , et ton » cher vicaire chante YO Filiï d'une manière aussi » agréable. Des Essarts a pensé éclater, et moi de » même (2). *
Les visites étaient rares à Montreuil et le château ne s'ouvrait guère qu'aux membres de la famille royale. Madame Elisabeth aurait pu cependant recevoir quelques-uns des souverains qui passèrent à Versailles à cette époque, le comte et la comtesse du Nord, le roi de Suède, les princes d'Allemagne parents de la reine. Elle ne paraît pas avoir recherché cet honneur.
(1) À Mme de Raigecourt. F. de Couches, p. 96.
(2) La marquise des Essarts, Tune des dames de Madame Elisabeth.
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En revanche, elle y attirait souvent ses neveux et les enfants de ses amies. Elle jouissait de leur faire respirer à Montreuil les premières bouffées d'air printanier, s'amusait de la fierté enfantine de la petite Madame, et des rudes naïvetés de Mme Poitrine, la nourrice du Dauphin. « Celle-là, écrivait Mme de Bombelles, est » une franche paysanne, femme d'un jardinier de » Sceaux. Elle a le ton d'un grenadier. Elle jure avec » une grande facilité. Elle se moque de la poudre, » elle met son bonnet de six cents francs sur ses » cheveux comme une simple cornette (1). »
Joyeuse commère que cette Mm* Poitrine, dont les échos de Montreuil, comme ceux de Versailles, répétèrent le refrain favori :
Quittez vos habits roses Et vos satins brochés !
En effet, on les quittait, et à Montreuil, comme à Trianon, la percale et la batiste remplaçaient le damas des Indes et le velours de Lyon. Les noms mêmes se simplifiaient, quelques locutions du village se mêlaient au beau langage du dix-huitième siècle. A Montreuil, mille petits noms d'amitié s'échangent. Mmc de Bombelles s'appelle Bombe ; son fils, ce Henri « toujours pendu à son sein, » se nomme Bonbon; sa petite sœur est Bonbonnette ; Mme de Raigecourt n'est que Mme Rage ; la comtesse de Travanet, sœur de M. de Bombelles, Mme Tavanette ; la vive et spirituelle comtesse des Moustiers s'appelle le Démon; Mme de Clermont-Tonnerre conserve son joli nom : elle reste
(i) Lettre de Mme de Bombelles à M. de Bombelles. (Beau-
-chesne .
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Delphine. Il est vrai que, moins champêtre que ses compagnes, elle tremble devant « un insecte, » et pâlit au bruit du tonnerre. « Elle a peur d'un petit » orage qui dure depuis un quart d'heure... » écrit Madame Elisabeth, qui, au contraire, aime à regarder « tomber la pluie d'été et à voir scintiller l'éclair de » la fenêtre toute ouverte. »
Mesdames, tantes du roi, étaient du nombre des visiteuses de Montreuil ; mais, à leur arrivée, il y avait lieu de prendre un ton de circonstance, de se rappeler qu'elles tenaient beaucoup à l'étiquette, et surtout qu'elles détestaient les animaux. Or, les animaux à Montreuil étaient les courtisans favoris. Il y avait les poules préférées, les chèvres du Thibet, la génisse Musette qui « donnait de si bon lait, » l'âne Panurge, dont le gardien était grassement rétribué, le gros mâtin même de la basse-cour, qui présentait sans façon « à l'anglaise » sa patte crottée à sa maîtresse. La seule vue du piqueur de Mesdames renvoyait les uns à l'étable, l'autre à la niche. Un jour, l'embarras fut grand : M. de Bombelles avait envoyé de Lisbonne « un singe adorable, » qui croquait des gimblettes à ravir. « Me voilà au désespoir, » écrit Madame Elisabeth à Mrae de Bombelles : « ma tante Victoire a une » peur affreuse des singes. Elle serait fâchée que j'en » eusse un. Malgré toutes ses grâces et la main dont » il me vient, il faut s'en détacher. » M. le prince de Guéménée, qui se trouvait là, sauva la situation en emportant le singe dans son cabriolet.
Ainsi passait cette douce vie, mélange aimable d'occupations sérieuses, de plaisirs d'enfant et de pratiques pieuses et charitables. Trop modeste et trop uniforme