TURGY QUITTE LE TEMPLE
Réunies enfin, elles se jettent dans les bras Tune de l'autre I « 0 mon enfant, s'écrie Madame Elisabeth » après un moment de silence entrecoupé de san- » glots. Leurs larmes coulent, et, pour la première » fois, leurs regards s'évitent. » Puis elles se mettent à genoux, offrant leur humiliation et leur douleur au Dieu des humbles et des affligés. Longtemps leurs fronts demeurèrent courbés, écrasés par une peine dont elles n'avaient jamais eu l'idée ; longtemps elles prièrent pour l'enfant martyr qu'elles avaient embrassé pour la dernière fois i). Les jours suivants leur apportèrent de nouvelles rigueurs. Le fidèle Turgy fut expulsé de la tour, avec quelques autres serviteurs soupçonnés d'être en intelligence avec des royalistes (2). Turgy emporta un dernier billet de Madame Elisabeth ainsi conçu :
« Le i\ octobre 4793, à deux heures un quart. Je » suis bien affligée. Ménagez-vous pour le temps où » nous serons plus heureux et où nous pourrons vous » récompenser. Emportez la consolation d'avoir servi » de bons et malheureux maîtres. Recommandez à » Fidèle (Toulan) de ne pas trop se hasarder pour » nos signaux (par le cor). Si le hasard vous fait voir » Mme Mallemain, dites-lui de nos nouvelles et que je » pense à elle.
» Adieu, honnête homme et fidèle sujet ; que le
(1) BeaucbeeDe.
{2) Registre No XXI.
PROCÈS DE LA REINE
» Dieu auquel vous êtes fidèle vous soutienne et vous » console dans ce que vous avez à souffrir. »
Turgy était, on le sait, en correspondance avec Hue, dont l'infatigable dévouement ne se lassait pas. Ce dernier fut arrêté le 13 octobre. Alors cessa tout rapport de la Princesse avec l'abbé Edgeworth, qui jusque-là trouvait encore moyen de lui envoyer des consolations religieuses et de suprêmes avis. L'abbé Edgeworth, forcé de s'éloigner de Paris et de Choisy, se retira en Normandie. Il y vécut plusieurs mois, se refusant aux offres qui lui étaient faites de gagner secrètement l'Angleterre (1). Privé de nouvelles, il ne voulait pas sortir de France et se flattait encore de pouvoir être utile à sa royale pénitente. Turgy fut recueilli par la comtesse de Sérent, et passa le reste de la Terreur caché dans son hôtel. Toulan et quelques autres royalistes continuèrent cependant à faire connaître quelques nouvelles aux captives, en employant des signaux, sous des déguisements de colporteurs et de joueurs de vielle (2).
Le procès de la Reine commença le 14 octobre. Fouquier-Tinvilie, à l'ouverture des assises, lut à l'accusée le libelle que, dans son langage, il appelait un acte d'accusation. La Reine de France répondit à tout avec une héroïque sérénité. Quand Hébert se présenta, et vint apporter la calomnie préparée dans l'interrogatoire du Temple, la royale accusée garda
(1) L'abbé Edgeworth demeura caché dans les environs de Bayeux, au château de Vierville, chez la comtesse de Rochefort, jusqu'en 1796. (Voyex Journal d'un Bourgeois de Paris pendant la Terreur, par E. Biré, 1884).
(2) Toulan fut arrêté en 1794 et périt au mois de juin.
rHOCÈS DE LA REINE.
un morne silence. Mais Hébert ayant ajouté qu'il possédait une pièce authentique qui prouvait les faits qu'il alléguait, elle porta sur lui un regard qui le fit rougir et qui excita un mouvement dans l'assemblée. Fouquier-Tinville n'osa point faire usage de cette pièce. L'effroi qu'il inspirait tous les jours, il l'éprouva lui-même ce jour-là : il craignit que ce moyen absurde et abominable d'accusation n'outrepassât son but et ne devînt, par son excès même, favorable à l'accusée. 11 fit lire simplement la pièce par le greffier, et se tournant ensuite vers Marie-Antoinette, il se borna à lui dire :« Qu'avez-vous à répondre à la déposition du » témoin ? » La Reine continua à garder un majestueux silence. Plus tard, un juré ayant invité le président à lui faire observer qu'elle n'avait pas répondu sur le fait dont avait parlé le citoyen Hébert, la royale accusée foudroya d'un regard les accusateurs, les témoins et les juges : c Si je n'ai pas répondu, s'é- » cria-t-elle, c'est que la nature se refuse à répondre » à une telle inculpation faite à une mère. J'en appelle » à toutes celles qui peuvent se trouver ici. • Et ce dernier cri, jeté avec une sainte et inexprimable douleur, alla remuer, dans toute la salle, les cœurs les plus glacés et les plus hostiles.
Robespierre était à table chez le restaurateur Venua, au Palais-Royal, avec Barère, Saint-Just et Vilate, quand il apprit les détails de cette séance. Frappé de la réponse de la Reine comme d'un coup d'électricité, il cassa son assiette avec sa fourchette. « Sacré » imbécile d'Hébert! s'écria-t il, non content de la » présenter comme une Messaline, il faut qu'il en » fasse encore une Agrippine et qu'il lui fournisse,
PROCÈS DE LA REINE
» à son dernier moment, ce triomphe d'intérêt puv blic ! » 0 )
Le tribunal, dans ce procès inique, avait feint un respect dérisoire pour les formes, en donnant à la Reine deux défenseurs nommés d'office, MM. Chauveau de La Garde (2) et Tronson du Coudray, et en assignant des témoins, comme si les juges dussent avoir à rechercher une évidence matérielle ou une conviction morale.
Parmi ces témoins déjà nommés dans les interrogatoires du Temple, plusieurs avaient trempé dans la Révolution. Menacés par leurs anciens rivaux, devenus maîtres du terrain, ils savaient qu'ils pouvaient racheter leur vie en calomniant Marie-Antoinette. Ainsi placés entre leur conscience et l'échafaud, ils n'hésitèrent .pas Manuel, par son attitude et ses réponses pleines de réserve et de convenance, prouva qu'il y a des remords qui savent racheter des crimes. Bailly déclara que les faits contenus en l'acte d'accusation, touchant la déclaration du jeune Louis-Charles, élaient absolument faux. Les autres témoins étaient en fuite ou à l'étranger.
L'audition des témoins terminée, la Reine avertit le tribunal, d'une voix calme, « qu'aucun d'eux n'avait » articulé contre elle un seul fait positif. » Après la déclaration du jury et le réquisitoire de l'accusateur public, le président lui demanda si elle avait quelque
(1) Vilate, Causes célèbres de la Révolution. Hatnel, Histoire de Robespierre, d'après la version du docteur Sou berbielle. Dicté's de Napoléon
2) Nous reproduisons l'orthographe de ce nom honorable, telle que la donne le procès des Bourbons.
PROCÈS DE LA REINE
€hose à ajouter. « Pour ma défense, rien, dit-elle; » pour vos remords, beaucoup. J'étais Reine, et vous » m'avez détrônée ; j'étais épouse, et vous avez mas- » sacré mon mari ; j'étais mère, et vous m'avez » arraché mes enfants. Il ne me reste que mon sang : » hâtez-vous de le répandre pour vous en abreuver ! »
Les défenseurs furent invités à leur tour à déclarer s'ils avaient quelques observations à élever sur le verdict du jury. M. Chauveau de La Garde se tut, M. Tronson du Coudray répondu tristement et comme un homme qui sait que la victime est condamnée d'avance.
Les séances avaient été prolongées sans mesure. Les juges espéraient ainsi fatiguer, humilier la Reine, l'exposer plus longtemps à la curiosité avide de la canaille républicaine qui assistait aux débats. Elle sortit du tribunal aussi majestueuse que lorsqu'elle traversait les galeries de Versailles, pour rentrer dans la prison glacée où quelques heures lui restaient avant de marcher à la mort.
Ces heures furent tranquilles. Elle dormit toute vêlue sur son grabat d'un sommeil paisible. Au point du jour, elle se leva et écrivit à Madame Elisabeth cette lettre admirable où s'épanchent, avec ses larmes, ses religieuses douleurs et ses préoccupations maternelles :
« Ce 16 octobre, à quatre heures et demie du matin.
» C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la der- » nière fois. Je viens d'être condamnée, non à une » mort honteuse, elle ne l'est que pour les criminels, » mais à aller rejoindre votre frère. Gomme lui inno