ABANDON ET DÉTRESSE DE MADAME ELISABETH
Sans la relation de Madame Royale? il serait presque impossible de décrire la phase d'abandon et de détresse dans laquelle entra Madame Elisabeth après les événements qui viennent d'être rapportés. Misère monotone, sombre, terne, vie du prisonnier inconnu, avec ses lassitudes profondes, ses humiliations incessantes, ses plaies physiques, ses dégoûts journaliers.
L'hiver fut long et rigoureux. Glacées par les nuits de janvier, les recluses se levaient dès la première heure du jour, et se trouvaient prêtes à recevoir les chétives provisions qui leur étaient apportées par le garçon servant Caron, par un porteur d'eau dont on ne donne pas le nom et par un porteur de bois que les registres du Temple appellent Henry. Les commissaires venaient ensuite et se montraient souvent grossiers et insolents. « On nous tutoya beaucoup, dit Madame » Royale. Nous méprisions toutes les vexations. Mais )> ce dernier degré de grossièreté faisait toujours rou- » gir ma tante et moi. »
Les portes verrouillées et les gardiens partis, Madame Elisabeth mettait en ordre sa chambre et apprenait à sa petite compagne à l'imiter. « Ma tante » m'avait accoutumée à me servir seule et à n'avoir » besoin de personne. Elle avait arrangé ma vie de
ses Mémoires sur Louis XVII, Beauchesne, dans sa Vie de Madame Elisabeth, émettent cette opinion, que nous ne pouvons partager. Des preuves sérieuses nous attestent, comme on le verra plus loin, qu'il en fkt tout autrement.
» manière à en employer toutes les heures ; le soin » de ma chambre, la prière, la lecture, le travail, » tout était classé. Elle m'avait habituée à faire mon » lit seule, à me coiffer, me lacer, m 'habiller, et elle » n'avait, de plas, rien négligé de ce qui pouvait en- » tretenir ma santé. Elle me faisait jeter de leau » pour rafraîchir l'air de ma chambre, et avait exigé » en outre, que je marchasse avec une grande vitesse, » pendant une heure, la montre à la main. » Le repas principal avait lieu à midi. Les aliments apportés le matin étaient disposés avec une propreté minutieuse. Madame Elisabeth prononçait le bénédicité au commencement et les grâces en finissant. « Elle » fit son carême entier, dit la relation, quoique » privée d'aliments maigres. Elle prenait à dîner » une écuelle de café au lait (c'était son déjeuner » qu'elle gardait), et le soir elle ne mangeait que du » pain. Elle m'ordonnait de manger ce qu'on m'ap- » portait, n'ayant pas l'âge porté pour faire absti- » nence. »
Les chambres des prisonnières ont été décrites par les conventionnels et les membres du Comité de sûreté générale qui visitèrent les détenus du Temple après le 9 thermidor. Barras y pénétra le 10t deux mois après la mort de Madame Elisabeth ; le gardien Gomin, ensuite ; Harmand de La Meuse, l'année suivante ; le commissaire civil Guérin et le conventionnel Rovère, un peu plus tard. L'appartement était resté dans le même ordre que lorsque Madame Elisabeth l'occupait. « On voyait en entrant une très grande » cheminée dans laquelle était un très petit feu de » cotrets sur un monceau de cendres... Un lit était à
LE TEMPLE. — HIVER DE U9i.
» gauche ; au pied du lit une porte ouverte commu- » niquant à l'autre chambre* Il faisait un froid plu- » vieux et ce froid vous saisissait en entrant dans cette » vaste chambre, sous un plafond antique extrême- » ment élevé, et le tout fermé de mtfrs d'une épais- » seur extraordinaire (i). Tout me parut humide et » glacial et cependant proprement tenu. Une seule » fenêtre, masquée par une caisse de bois formée en » hotte et défendue par une énorme grille, et élevée ») do plusieurs pieds au dessus de la tête, éclairait la » chambre. Un grand canapé était au-dessous. (2) » Les quelques meubles qui se trouvaient dans les » deux pièces étaient beaux et très bien tenus. Dans » l'angle de la seconde chambre était un piano à » queue d'un très grand prix. C'était celui de la Heine. » Aux deux coins de la cheminée il y avait des en- » coignures en acajou et dans ces encoignures quel- » ques livres. » (3)
Sur les murailles étaient gravées, avec une pointe d'aiguille ou de ciseaux, des inscriptions où se retrouvaient l'âge et les sentiments des prisonnières. « Marie- » Thérèse-Charlotte est la plus malheureuse personne » du monde. Elle ne peut obtenir de savoir des nou- » velles de sa mère, pas même d'être réunie à elle, » quoiqu'elle l'ait demandé mille fois. » Venaient ensuite des passages de l'Ecriture sainte et des psaumes. Chez Madame Elisabeth se lisaient en caractères fermes les lignes suivantes :
(1) Guérin s'étonne que Madame Royale ait échappé à l'effet de cette habitation glaciale.
2 Relation d'Harmand, de la Meuse.
,2) Relation de Gomin.
Per agontam et passtonem tuam
Libéra nos, Per mortem et sepulturam tuam
Libéra nos (i).
Les occupations des prisonnières étaient chaque jour les mêmes. Le raccommodage de leurs vêtements laissait peu de temps à l'étude. Cependant Madame Elisabeth essayait parfois de distraire sa petite compagne pendant qu'elle travaillait, en lui lisant des chapitres des voyages de Cook et du roman de Cécilia, de miss Burney. Madame Royale a dit aussi qu'elle lui parlait de ses amies absentes (2), des temps heureux de Trianon et de Montreuil. Madame Elisabeth donnait ainsi à cette triste vie une sorte de charme. Elle établissait dans ces chambres désolées, l'ordre, le soin et surtout la présence continuelle do Dieu qui la soutenait dans ses cruelles épreuves. Ne se plaignant jamais, elle ne pouvait cacher la tendre pitié que lui inspirait sa nièce, à l'âge où l'infortune est ordinairement étrangère. Elle n'avait plus que des exemples et des conseils à lui donner, et ne comptait que sur sa mémoire pour retenir les enseignements utiles à son avenir. Aussi que de paroles éloquentes s'échappaient de son cœur I que d'instructions elle prodiguait à cette enfant qui se développait et prospé-
1) Relation de Rovère qui cite encore d'autres inscriptions et ajoute ces mots : « Celui qui lisait ces paroles s'enfuit à la » hâte comme si le doigt de Dieu Peût touché. Le remords >» me poussa hors de l'appartement. » Voy. Nettement, Vie de Marie-Thérèse de France, p. 204.
(t) Lettre de Madame Royale à Mae la marquise de Raigecourt, 1799.
rait sous ses yeux, comme une plante fleurissant sur des ruines ! Elle lui apprenait à souffrir avec courage, à s'élever au-dessus des persécutions, à ne compter que sur les félicités éternelles. Fidèle aux sentiments de Louis XVI, elle lui répétait que l'esprit de vengeance ne devait pas entrer dans son cœur, et que la France égarée méritait néanmoins son amour (1). Sachant combien l'espérance est nécessaire à la jeunesse, elle l'entretenait dans celle de voir sa patrie délivrée de la tyrannie jacobine, non par l'intervention étrangère, mais par cette armée vendéenne, qu'une illusion heureuse lui permettait de croire près de triompher encore !
« Dans ces conversations, qui se tenaient souvent » au milieu des ténèbres, et auxquelles le calme de la » nuit donnait encore un ton plus persuasif et plus » attachant, la captive s'efforçait sans cesse de justi- » fier la nation au nom de laquelle se renouvelaient, » chaque jour, tant de scènes d'horreur. Elle recom- » mandait à sa jçune compagne de ne pas la confon- » dre avec les monstres qui outrageaient si audacieu- » sèment la douceur et la loyauté françaises ; elle lui » garantissait que cette nation, à son premier amour » pour la fille de Louis XVI, ajouterait encore un » amour de repentir et d'expiation, et saisirait avec » empressement l'occasion de lui en donner des » preuves. Madame Royale croyait volontiers à ces » assurances, et ses tourments étaient adoucis par
(1) Mémoires de Mme de Tourzel. Entretien de Madame Royale avec Mme de Mackau. Nettement, Vie de Marie-Thérèse de France.
» l'idée quelle aurait un jour le plaisir de pardon- » ner(l).
l'ius tard, lorsque la lumière se fit sur la situation des orphelins du Temple, un tableau d'une terrible éloquence s'offrit aux conventionnels qui pénétrèrent auprès d'eux. Le frère s'éteignait dans un abject abandon, ne conservant d'autre espérance que celle de mourir, d'autre force que celle de s'imposer un morne silence, dans la crainte d'avoir encore à dénoncer sa famille. La sœur, au contraire, avait dominé la maladie, le désespoir, les épouvantes de la solitude et brillait de l'idéal d'une jeunesse vigoureuse et belle (2). Dans l'infortuné Louis XVIÏ, on trouvait la victime du farouche précepteur de la Commune. Dans Marie- Thérèse, l'œuvre de cette institutrice chrétienne qui s'appela Madame Elisabeth.
Mais la pensée de Madame Elisabeth ne s'arrêtait pas seulement sur sa petite compagne. Une sympathie déchirante l'unissait au malheureux enfant qui pleurait solitaire et misérable dans le cachot où la barbare Convention l'avait muré depuis le départ de Simon. On sait que la chambre du prince était la même que Cléry avait occupée et se trouvait juste audessous de celle de Madame Elisabeth (3). La dépoli) Ferrand. Eloge de Madame Elisabeth^ seconde édition de 1314.
(2) « Nous avions laissé Madame faible et délicate, et en la » revoyant au bout de trois ans de malheurs sans exemples, » nous fûmes bien étonnés de la trouver belle, grande et » forte. » (Souvenirs de Mme la comtesse de Béarn).
(3) Plan et «onpe de la Tour. Ouvrages de Beauchesne et de Chantelanze. »
sition du 3 décembre, et plus tard la touchante parole de Louis XVIÎ au chirurgien Pelletan (1), attestent, avec d'autres preuves encore, que le moindre bruit s'entendait d'un étage à l'autre. Plus d'une fois les gémissements du captif montèrent aux oreilles attentives de sa seconde mère, sans qu'il fut possible à celle-ci de venir à son secours 1 Plus d'une fois elle interrogea des yeux, des gestes, le porte-clefs Le Baron (2), le garçon servant Caron, qui s'approchaient du guichet de Louis XVII deux ou trois fois chaque jour î Elle parvenait ainsi, malgré la surveillance des commissaires, non seulement à savoir une partie de la vérité sur son état, mais la vérité entière. Ecoutons ce passage du récit de Madame Royale : « Mon frère » croupissait dans la malpropreté. On n'avait aucune »> pitié de ce malheureux enfant. Il se trouva un seul » garde dont les manières plus honnêtes m'engagèrent » à lui recommander mon pauvre frère. » Ici les registres du Temple suppléent aux détails que ne donne pas Madame Royale sur ce fait, et nous apprennent que ce commissaire se nommait Cressend, et qu'il était de service à la Tour au commencement de germinal an II, du 1er au 7 (mars 1794). Evidemment, Madame Elisabeth avait cru intéresser davantage la pitié du municipal, en laissant sa nièce lui parler en faveur de son frère. Cressend dressa même une sorte de mémoire fait pour
(l) « Ne parlez pas si haut, ma sœur pourrait nous entendre.»
(2 Nous remettons l'orthographe de ce nom tel qu'il est indiqué à l'état nominatif des employés du Temple. Le père ou le frère de cet individu était concierge et gardien des scellés. L'autre porte-clefs, Gourlet, avait été renvoyé avec Turgis, à la fin de 1793.
être présenté au conseil, et dont la police eut connaissance. Nous voyons aussi confirmé, dans le registre, l'assertion de Madame Royale, « qu'il fut chassé le » lendemain. » L'arrêté du conseil porte « pour avoir » plaint le sort du petit Capet. » (1) Habituellement maltraitée par les municipaux, Madame Elisabeth s'apercevait qu'ils étaient plus humains envers Madame Royale, et nous verrons qu'en quittant la prison, elle lui avait recommandé de chercher à se réunir à son malheureux frère.
Durant le dernier mois de son existence, on rapporte que Madame Elisabeth, cédant à ses cruels pressentiments, voulut préparer sa nièce à une séparation prochaine. Ayant ouvert un sachet qu'elle portait sur elle et qui contenait des cheveux du Roi et de la Reine, elle coupa une tresse de ses propres cheveux, la plaça avec les autres dans le même paquet et le remit à sa nièce. « Gardez, lui dit-elle, ma fille, ces » souvenirs. C'est le seul présent que je puisse vous » faire. On m'a enlevé tout. Je ne puis rien vous » léguer par écrit. Au moins, ma chère enfant, retenez » bien les consolations que je vous ai données. Elles » suppléeront aux livres qui vous manquent. Elevez » votre âme à Dieu ! Il nous éprouve, parce qu'il » nous aime et nous apprend le néant des choses de » ce monde. Puis, dit-elle en pleurant et en la serrant » dans ses bras, « Dieu seul est vrai ! Dieu seul est » grand ! (2). »
(1) Registre du Temple, XXIV, p. 14, 109. Voir aussi la note de Barrière qui reproduit l'arrêté du conseil qui chasse le municipal. Voy. aussi Eckard, Mémoires sur Louis XVII, p. 187.
(2) Extrait d'une brochure publiée à Londres en 1795 par