‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 45 sur 284 · ARRIVÉE DES ENVOYÉS DE TIPPOO SAHEB · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DES ENVOYÉS DE TIPPOO SAHEB

qui vinrent réclamer l'appui de notre gouvernement. Cette fois, l'intérêt était plus vif encore. Il ne s'agissait plus de réduire une révolte indigène, mais bien d'assurer au sultan Bahadour de Mysore notre protection contre les Anglais, dont la domination envahissait les Indes. N'était-ce pas une occasion de prendre ainsi une revanche de la perte du Canada, et de venger nos revers à Pondichéry ? Enfin, après avoir consolidé une république en Amérique, n'était-il pas digne de la politique française de défendre une des monarchies séculaires de la vieille Asie contre l'oppression d'une nation rivale de la nôtre? Ces sentiments agitaient tous les cœurs (i) quand les trois ambassadeurs, arrivés dans la rade de Toulon le 9 juillet 1788, se mirent en route pour Paris, en passant par Marseille, Aix, Lyon et Fontainebleau, excitant la plus vive curiosité, et donnant lieu pendant des mois à des conversations dans les salons, à des articles dans les gazettes, déjà nombreuses à cette époque.

Hélas ! ce fut tout ce qui résulta de ce voyage en 1788. Des fêtes, des brochures, des bouts rimés, une' abondance de mots d'esprit et de plaisanteries légères furent notre réponse à l'appel du sultan. Ecoutons Grimm, qui avait accompagné les ambassadeurs à Paris, où l'Académie française tenait séance en leur honneur : « Ils n'ont pas eu la patience de rester jus- » qu'à la fin. Est-ce parce qu'ils n'entendaient pas, ou » parce qu'ils entendaient trop bien ? On leur a appris » au sortir de la séance la chute du grand-visir (l'ar- » chevêque de Sens, Loménie de Brienne, que Necker

(1) D'Hézecques. Souvenirs d'un page.

ClIUTE DU MINISTÈRE DE BRIENNE. 61

» venait de remplacer) . Ils ont demandé avec beaucoup » d'empressement s'ils ne pourraient pas voir sa tête? » (Ils croyaient le système de leur gouvernement envers » les ministres en disgrâce, le nôtre). « Oh non ! leur a » répondu quelqu'un, car il n'en avait pas. » Et Grimm ajoute : « Quel est l'événement de notre histoire qui ne » soit marqué par quelque calembour plus ou moins » plaisant ? »

Le ministère de Brienne succombait après une année de durée, et Necker était appelé pour en former un nouveau. Le roi déclarait qu'il fixait pour le mois de mai 1789 la tenue des Etats-Généraux. M. de Brienne partit pour Rome afin de recevoir des mains du Saint- Père le chapeau de cardinal, demandé pour lui par Louis XVI. Des lazzis et des gravures ironiques accueillirent encore cet événement, mais l'expression de ces plaisanteries devenait sinistre, et les envoyés deTippoo Sahëb auraient pu se croire au milieu des sectes d'assassins des Indes, en considérant les estampes qui ornaient les vitrines du Palais-Royal. L'une d'elles représentait la France sous la figure d'une femme. Un prêtre, debout près d'elle, enfonçait un poignard dans son sein découvert. Le sang jaillissait et formait un chapeau de cardinal. Place Dauphine, une émeute se rassembla et brûla un mannequin décoré des insignes de l'épiscopat.

Madame Elisabeth partagea l'automne de 1788 entre Montreuil et Trianon. Ses tristes prévisions se réalisaient. La convocation des Etats-Généraux ouvrait une période nouvelle, inconnue et cependant menaçante, à la monarchie française. Pourtant à Trianon, la princesse pouvait encore entretenir quelques illusions, grâce à la société que la reine aimait à y réunir.

LETTRE DU 6 MAI i788

Mais à Montreuil, où elle était habituellement seule, elle lisait avidement les brochures du temps, et cherchait à se former un jugement et à apprécier les événements (i). Une chapelle, qu'elle faisait construire, et qui ne devait pas s'achever, occupait quelques moments de ses journées. Elle se promenait souvent dans les environs, et trouvait encore dans ces excursions de tristes sujets de réflexions. En effet, les symptômes, avant-coureurs de la Révolution se montraient au seuil des moindres chaumières, de même que dans les jardins négligés de Versailles et de Marly. « Les villageois, » raconte Mme Le Brun, ne nous étaient plus leurs » chapeaux ; ils nous regardaient avec insolence ; » quelques-uns même nous menaçaient avec leurs bâ- » tons. » A la fin de l'automne, un orage affreux ravagea un espace de quarante lieues dans cescampagnes, et devint pour l'imagination frappée des paysans ignorants, un sujet d'effroi superstitieux et le présage de longues calamités. « Tout cela, écrivait la princesse au milieu de ses occupations champêtres, » est triste, presque autant que le temps. Hier, il était » superbe, doux, un beau soleil; aujourd'hui, il fait » noir et froid, ce qui pourtant ne m'empêche pas de » sortir ... Je vais rejoindre M. Huvé et donner des » ordres. Je suis tout étonnée de penser que, l'année » prochaine, je serai au moment de coucher ici. Je » sens que cela me paraîtra tout drôle ! »

Pauvre princesse!... L'année prochaine, à pareil moment, on était au 6 octobre 1 789 !

(1) On peut en juger par la masse de ces écrits cités dans le catalogue de la Bibliothèque de Montreuil. Beauchesne, pièces justificatives, II.

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