‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 51 sur 284 · JOURNAL DE MADAME ELISABETH · texte numérisé non relu

JOURNAL DE MADAME ELISABETH

» et la noblesse a renoncé aux places, pensions, » etc. (1)

« 20 août (2). — La garde bourgeoise va être bientôt » habillée. On dit qu'ils sont tous enchantés de leurs » nouveaux vêtements. Celle de Versailles est même » dans la plus parfaite bigarure. Les gardes ont demandé » des troupes à cheval, parce qu'ils sont sur les dents » de tout le chemin qu'ils ont été obligés de faire pour » aller chercher de la farine. Le peuple s'est persuadé » qu'au lieu de cent hommes, il y en avait six mille » et plus ; en conséquence, il n'en voulait point ; si » bien que ces malheureux, qui étaient en marche » depuis quatre heures du matin, ont été obligés, à » neuf heures du soir, de se retirer au grand Trianon, » où on leur a apporté de quoi manger. Le lende- » main, ils ont été reçus à merveille : la milice bour- » geoise et la municipalité ont été les chercher ; on »> les a amenés en triomphe dans la place d'Armes, où » on leur a fait prêter serment de fidélité à la Nation, » au Roi et à la Loi. C'est le premier qui ait été » porté en présence des officiers municipaux. Ils sont » à présent tous bons amis. Le Roi a passé au milieu » de la bagarre, le jour qu'ils ne voulaient point de » dragons ; ils se sont mis à crier : Vive le Roi ! Point » de dragons ! A l'Assemblée nationale, on n'est pas » encore décidé pour les Droits de l'homme. M. de Cler- » mont espérait que la Constitution serait finie pendant » sa présidence. Je l'aurais voulu ; mais je ne crois pas » que cela soit. On dit que la milice de Paris viendra » complimenter le Roi le jour de la Saint-Louis. »

(1) A Mme de Bombelles. Coll. F. de Conches, 1!2.

(2) Id. Id. 113.

Même jour. — « ACaen, il y a eu une querelle entre le » régiment de Bourbon, dont le comte Henri de Bel- » zunce état major en second, et deux soldats de celui » d'Artois qui avaient une plaque où était écrit: «Vive le » Roi et la liberté I » que ceux de Bourbon ont arrachée. » On a accusé M. deBelzunced'en avoir donné l'ordre ; » il s'était mis de lui-môme en prison pour prouver » le contraire. Mais, dans l'instant où on le menait à » la prison de l'Hôtel-de-Ville, il a reçu, dit-on, dix- » sept coups de fusil, et on lui a coupé la tète avant » qu'il fût expiré (1). Le calme a reparu dans la ville. » Le duc d'Harcourt est toujours gardé à vue ; le régi- » ment a été chassé de la ville ; on ne voulait le rece- » voir nulle part; mais, sur la demande de Caen, il l'a » pourtant été à Lisieux.

» Le Béarn, le Vivarais et, je crois, l'Artois, ont » déclaré qu'ils ne reconnaissaient que le Roi ; que si, » dans ce moment, il n'était pas assez puissant pour » les gouverner, ils se gardaient pour celui où il » pourrait les commander. Les gardes du corps, en- » nuyés apparemment de leur discipline, ont présenté » hier un mémoire. »

Le 23 août, l'Assemblée avait décrété la liberté des opinions religieuses ; le 27, un emprunt national de 80 millions. Le 30, une émeute, ayant à sa tête le marquis de Saint-Huruge, vint porter à l'Assemblée un vœu contre l'adoption du veto. La députation,

(1) La mort de M. de Belzunce, petit-fils de la spirituelle Mme d'Epinay, est un des horribles souvenirs de cette année 1789, si cruellement sanglante. On déploya contre le loyal et brave jeune homme une férocité de cannibale. Son corps fut mutilé. On alla jusqu'à faire cuire et à manger des lambeaux de sa chair.

improvisée par la municipalité de Paris, fut dissipée, et Saint-Huruge arrêté avec quelques autres individus. Le 31 août, une ordonnance du roi supprima le régiment des gardes françaises.

Montreuil, 15 septembre. — « Montreuil et sa maî- » tresse se portent comme des cœurs. J'écris du » cabinet au bout de l'appartement. Les livres sont » établis dans les armoires. C'est véritablement un » petit bijou. A présent, parlons des affaires du » temps (1).

» Le Roi aura la sanction , mais il n'aura que le » veto suspensif. On ne sait pas encore pour combien » de législations. Cette question devrait être décidée » depuis bier. Comme l'Assemblée est en dispute pour » savoir si elle est assez discutée, la majorité disait » que oui ; mais la minorité a fait un tel tapage pour » prouver que la majorité était de leur côté, quoiqu'il » fût parfaitement clair que non, que je ne sais quand » le veto passera. En attendant, on a agité que la » personne du Roi était sacrée ; que le royaume ne se » pouvait partager, et qu'il serait conservé de mâle » en mâle dans la branche régnante. Us veulent à pré* » sent exclure de la succession la branche d'Espagne ; » mais il y a eu un tel bruit dans la salle que voilà » deux jours absolument perdus. Dieu veuille qu'ils » finissent demain ! M. de Mirabeau a dit que, pour » un régent, il fallait un homme né en France. »

Même jour. — « Samedi au soir, il a été décidé » que l'on porterait au Roi l'arrêté du 4 août pour » qu'il y campât sa sanction. La veille, M Necker » avait envoyé à M. de Clermont le résultat du con-

(1) Coll. F. de Conches, 117.

BANQUET DU 1er OCTOBRE

» seil, qui engageait le Roi à renoncer au veto. » L'évêque de Langres (1) avait été obligé de quitter » sa présidence ; on l'avait accablé d'injures. M. de » Clermont a pris sa place et a été nommé pour ses » quinze jours. Il me semble qu'il ne parvenait pas » mieux à maintenir l'ordre que l'évêque de Langres. » Cependant, il faut convenir qu'il préside mieux (2). »

Le 1er octobre, Madame Elisabeth apprit à Montreuil, d'une personne attachée à sa maison, et qui a raconté ces détails (3), que les gardes du corps devaient offrir, dans la salle de spectacle du château, un banquet aux officiers du régiment de Flandre, appelé par la municipalité de Versailles pour fortifier la garnison de la ville. « La princesse ne vit d'abord dans ce projet qu'un acte de fraternité fait pour réchauffer, en faveur du Roi, le dévouement héréditaire de l'armée, et ne put que s'en réjouir. Le 2 octobre, elle fut instruite de tous les détails de la fête, de l'arrivée de la famille royale, de l'enthousiasme des convives, des cris et des serments mille fois répétés de mourir pour le Roi. »

En d'autres circonstances, Madame Elisabeth, dont le cœur reprenait facilement à l'espérance de voir le

(1) César Guillaume de La Luzerne, évôque duc de Langres. Chargé de la rédaction des cahiers de son bailliage , il résista aux idées nouvelles, s'opposa à la déclaration des droits de l'homme et à la distinction entre la dîme féodale et la dîme ecclésiastique, tendant à la suppression de celle-ci sans indemnité. Démissionnaire après le 6 octobre, il émigra en 1791 et mourut en 1821, cardinal, pair de France et ministre d'Etat.

(2) M. de Clermont Tonnerre avait épousé Delphine de Soran, l'une des amies de Madame Elisateth.

(3) Beauchesne.

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